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Les héritages de Simone Veil

Guillaume de Stexhe
© Claude Truong-Ngoc / Wikimedia Commons

Qu’on permette à un voisin de le dire à ses amis français : oui, ce serait l'honneur de la France d’accueillir au Panthéon cette femme, admirable dans son triple combat. D’abord contre l'avilissement raciste – car survivre à l’innommable, et revivre peut-être plus encore, c'est combattre, et jusqu’au dernier jour. Ensuite, pour l’accès des femmes à la parole et au droit sur leurs vies et leurs corps. Enfin, pour l’Europe.

Elle a noué l’une à l’autre son expérience de l’indicible et son combat pour l’Europe. Quand les nouveaux « identitarismes » culturels ou religieux et les stratégies égoïstes minent l’aventure européenne, il faut rappeler qu’elle n’est pas née d’un calcul, mais d’un refus historique des haines tribales, des identités par exclusion, des compétitions à mort. Alors, il y a quelque chose de profondément spirituel dans le don qu’a fait à l’Europe cette Française juive, au bras tatoué du matricule d’un camp de la mort allemand, en devenant la première présidente de son parlement. Ce don, c’est sa lucide victoire intérieure contre la haine marquée dans sa chair. Ce don fondateur est une exigence vive : si nous l’oublions, ce sera la fin de l’Europe, et la victoire à nouveau de la mort.

Mais la mort de Simone Veil est également l'occasion d’interroger, avec un peu de recul, la formidable mutation culturelle qui s'est jouée en Occident, en moins de cinquante ans, autour du corps sexué. Quand j'avais 20 ans, toute publicité pour n’importe quelle forme de contraception – oui, de contraception ! – était interdite par la loi. Le parti communiste français (par la voix d'une femme !) rejoignait le christianisme obtus pour condamner le contrôle des naissances comme un « vice bourgeois ». Les gays, quand on levait le silence sur eux, étaient des pédérastes ou des invertis – exclus par exemple pour ce « motif » du même parti communiste, jusque dans les années 70. 

En réécoutant le témoignage de Simone Veil sur fond de ce rappel de la situation d’alors, deux choses (parmi d’autres) prennent du relief. D’abord, le fait qu’à la base de cette extraordinaire mutation, il y a l’émancipation des femmes : leur maîtrise de la fécondité par une contraception efficace, et l’accès à la présence publique, à la parole et au droit sur ce qui – leurs vies, leurs corps – les concerne tout autrement que cela ne concerne les hommes qui, de façon immémoriale, font seuls, et même sont, la loi. « Il suffit d’écouter les femmes », disait Simone Veil à une assemblée nationale presque uniquement mâle. La vraie mutation était là.

Elle est très loin d’être accomplie. Mais il y a eu là une émergence décisive de ce qui s’est progressivement généralisé à propos des différents styles d’existence sexuée : un primat nouveau des personnes, de leur vécu et de leurs trajectoires de vie dans la compréhension des réalités humaines et l’élaboration des cadres institutionnels. En philosophe, je dirais qu’il y a eu là un ébranlement de l’esprit d’abstraction – qui est toujours lourd de violence.

Mais le recul limité que nous pouvons prendre aujourd’hui suggère une deuxième réflexion. On peut se demander si un basculement culturel aussi profond et rapide à la fois – de la contraception au mariage pour tous, aux manipulations génétiques et à l’utérus artificiel demain – n'est pas unique dans l'histoire humaine, où les changements sont normalement lents, progressifs, partiels. Parce qu’elle s’est jouée à l’intérieur d’une seule génération, cette mutation nous fait éprouver la troublante relativité des évidences à propos de ce qui est pourtant le plus élémentaire de l’humain (en deçà même de l’institution familiale) : le corps, le sexe et le genre, le lien, l’engendrement. Enveloppés dans un tel mouvement, qui n’est pas près de s’arrêter, nous sommes pour longtemps en tâtonnements. Ce que la relativité historique de nos évidences et la nouveauté radicale des possibles devrait alors nous conduire à assumer plus résolument, c’est la perplexité dans laquelle nous sommes collectivement. Or, cette perplexité est souvent mal consciente d'elle-même, souvent déniée, déguisée en évidences dogmatiques et en (trop) bonne conscience de ce qui est bon et juste, ou pas. Il y a l’évidence dogmatique fixée sur le passé, les vérités supposées « de toujours » ; et il y à l’inverse la bonne conscience dogmatique « de progrès », qui se nourrit d'oubli, qui refoule le caractère tout récent et très local de ses évidences, et qui, par exemple, fantasme a posteriori l'Église catholique comme seule porteuse de principes qu'en réalité presque tous les milieux, tous les courants ont longtemps partagés ou partagent encore comme « le bon sens ».

Simone Veil fut elle-même l'exemple de ces tâtonnements, en défilant à la fin de sa vie contre le mariage pour tous... Nous ne pourrons tracer de nouveaux chemins d’humanité qu’en revendiquant cette perplexité foncière. Et en prenant par exemple conscience de ce que, pour notre tradition philosophique occidentale (portée essentiellement par des célibataires masculins), ce trait essentiel de la condition humaine qu’est l’engendrement est presque totalement impensé. L’engendrement, pas la procréation (biologique), pas la filiation (institutionnelle) : être engendré à l’humanité par d’autres humains/engendrer d’autres à l’humanité.

Et puis... la mort de Simone Veil est aussi l'occasion de reprendre conscience de la haine et de l'ignominie dont est capable l'idéologie – peut-être surtout au nom des « valeurs ». Les insultes dont elle a été abreuvée, y compris au Parlement, ne doivent pas être oubliées. En révélant la violence qui anime tous les dogmatismes, cela devrait nous rappeler que dans ce qu'Hannah Arendt, cette autre très grande femme, appelait les affaires humaines, il n'y a presque jamais « la » (bonne et unique) vérité, « la » bonne et unique « solution », – mais presque toujours (et ce « presque » est déjà une perplexité) des choix, avec autant de justesse que possible. Des choix sur fond d’expérience et de perplexité, des choix aussi bien pesés que possible, en tension entre idéaux et situations, des choix dont on croit et espère, avec résolution et modestie à la fois, qu'ils auront moins d'effets négatifs et plus d’effets positifs que d'autres.

Cela, Simone Weil le savait. Pourvu que ceux qui se réclament d'elle ne récusent pas cette part-là de ce qu’elle nous lègue…

Guillaume de Stexhe

 

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