Vous êtes ici

Habitués à parler dans la société et à se taire dans l’Église

René POUJOL
Abus dans église

Le succès des récents « rendez-vous de la CCBF » sur les abus dans l’Église dit quelque chose d’un désir de reprise de parole. 

Le 30 janvier dernier, la Conférence catholique des baptisé.e.s francophones (CCBF) organisait en visio-conférence une matinée de rencontres, de partages d’expériences souvent douloureuses et d’expertises sur la question des abus dans l’Église dont on sait combien ils pèsent lourdement dans la crise actuelle. Un moment rare de parole libre, en marge de l’institution mais sans agressivité à son égard, marqué par l’exceptionnelle qualité des intervenants et leur volonté affichée de contribuer à sortir le monde catholique de l’ornière. En fin de matinée, le propos introductif de sa présidente, Paule Zellitch, paraissait auto-réalisé : « Nous allons faire ce matin une expérience fondatrice : entendre des victimes, des associations, des experts et entrevoir les enjeux d’une réforme. » Une première pour de « simples baptisés », signe des transformations en cours au sein du catholicisme français où, comme le soulignait l’un des intervenants, « les catholiques parlent beaucoup dans la société et se taisent dans l’Église ». 

Des témoignages forts, des analyses percutantes…

Une « première » pour ces « Rendez-vous » dans la mesure où ce thème des abus, à la fois spirituels, de pouvoir et sexuels (on ne parle plus alors d’abus mais d’agressions), a pu être abordé au sein de la Conférence des évêques de France (Cef) ou de son homologue la Conférence des religieux et religieuses de France, la Corref : inscrit au programme de colloques universitaires dans quelque faculté catholique, débattu ici ou là dans des paroisses ou des diocèses mais jamais, à ma connaissance, pris à bras le corps, avec un tel apport d’expériences et d’expertises, par un collectif national de « baptisés » et ouvert à tous via internet. 

Les participants ont entendu des témoignages forts, bouleversants parfois, tels qu’ils ont pu, pour certains, ébranler les évêques lors de leur Assemblée plénière de l’automne 2018 à Lourdes où des victimes avaient été invitées à s’exprimer, pour la première fois. Des témoignages qui ont convaincu les membres de la Ciase qu’il y avait bien là la matrice de leur travail. Les mêmes participants se sont enrichis d’analyses claires, développées en toute indépendance par des universitaires (sociologues et politiste) soucieux d’aider à la compréhension et au discernement, sans aucune arrière-pensée au regard de l’institution ecclésiale. Ils ont écouté, enfin, l’invitation qui leur était faite de chercher dans la Bible une Parole capable d’éclairer aujourd’hui encore la réalité de ce que nous vivons. Dès la fin de la matinée, les réseaux sociaux bruissaient de l’extrême satisfaction de ceux qui avaient suivi les travaux, via internet. Les jours suivants, les deux vidéos (voir lien en fin d’article) ont été visionnées plus de 4 000 fois sur Youtube et cinq fois plus sur Facebook. 

Quelques points qui semblent faire consensus

Il est intéressant d’identifier ici les lignes de force qui se dégagent des exposés liminaires de chacun des intervenants puis de leurs échanges et qui ont semblé faire consensus entre eux.

1 – Lorsque des groupes de fidèles se saisissent de la crise que traverse l’Église, observe l’une des intervenantes, « ils évoquent spontanément les questions de fond que sont le mariage des prêtres, la place des femmes dans l’Église, le cléricalisme, les conditions d’exercice du pouvoir et de l’autorité… » Et aussi l’enseignement du Magistère concernant la sexualité. Autant de sujets souvent confisqués.

2 – La réticence d’une partie des évêques à faire appel sur ces questions à des expertises « profanes » externes qu’ils tiennent en suspicion contribue à les bloquer sur une vision erronée des causes structurelles des scandales. Un sociologue interroge : « comment des responsables qui n’ont pas de sexualité (parce qu’ils ont choisi d’y renoncer) pourraient-ils intégrer la notion de consentement dans la sexualité » qui est au cœur de l’approche contemporaine ? Dès lors, tout ce qui ne correspond pas à la « norme » magistérielle (relations sexuelles ouvertes sur la transmission de la vie dans le cadre du seul mariage hétérosexuel indissoluble) devient indistinctement péché, là où la société différencie pratiques licites, crimes et délits.

3 – C’est la parole des victimes, soulignent tant leurs représentants que celui de la Ciase, qui a réveillé l’Église de sa torpeur. « Ce sont les victimes qui sont dépositaires du savoir essentiel sur ces questions. » Entendre leur témoignage n’est pas simplement prendre conscience de faits ponctuels pénalement répréhensibles mais de l’impact qu’ils ont eu au plus profond de leur vie physique, psychique, sociale, affective et spirituelle. C’est pourquoi, suggère le bibliste, face à ces drames, tout croyant est invité à l’écoute d’une autre Parole, celle des Écritures, où la condamnation des abus est centrale.

4 – L’humble acceptation de ce qui s’est passé, la reconnaissance par l’Église d’une responsabilité structurelle, collective, semble être un préalable à toute avancée, estiment les intervenants. « Sans cela aucun chemin de réparation n’est possible », aucune démarche de justice personnalisée vis-à-vis des victimes. C’est pourquoi vouloir « trancher sur la question des réparations sans avoir pris réellement la mesure du réel » (à travers le rapport final de la Ciase attendu pour l’automne) semble être une impasse, comme s’il n’y avait là qu’un simple dossier à refermer le plus rapidement possible pour passer à autre chose.

5 – Le cléricalisme, dénoncé par le pape François, semble bien être la source des abus. Il pose la question de la confusion des notions d’autorité et de pouvoir dans l’Église. Une autorité « excessive et fragile » où l’évêque, en ces affaires et par son statut même « est souvent juge et partie », ce qui ajoute à la confusion. Tous y insistent : ce cléricalisme interroge la sacralisé du prêtre. D’où l’urgence à « repenser l’exercice de l’autorité en repensant la diversité des ministères » entre clercs et laïcs.

6 – Enfin, l’antidote au cléricalisme semble, au final, résider dans la synodalité vécue comme démarche permanente dans l’Église plus que comme « moments » ponctuels. Ce qui dit l’urgence de lieux de parole.

Entre session extraordinaire des évêques de France et synode sur la collégialité

La tenue de ces « Rendez-vous » publics, largement ouverts à la parole des victimes et de leurs associations, à quelques semaines de l’Assemblée plénière extraordinaire de la Conférence des évêques de France chargée de « prendre des mesures définitives » sur le délicat dossier des scandales de pédocriminalité dans l’Église, n’était pas fortuite. Mais ce n’était pas, d’évidence, le seul élément de contexte. 

Dans son propos introductif aux travaux de la matinée, Paule Zellitch, présidente de la CCBF (1) déclarait : « Le Magistère, pour discerner et arbitrer, a besoin du peuple des baptisés. Il y a un peuple tout entier coresponsable à écouter et avec lequel dialoguer et qui ne demande que ça. Il est nécessaire d’instituer des instances de concertation mixtes, paritaires : hommes, femmes, clercs, religieux, qui ne soient pas réservées aux cadres de la structure ecclésiale, à des associations ou à des mouvements triés sur le volet. Il est nécessaire aussi d’instaurer une coresponsabilité effective, par une collégialité paritaire baptisés et ordonnés, hommes et femmes, pour une contribution au fameux synode international qui doit avoir lieu en 2022 à Rome et qui doit travailler sur la synodalité en Église. »

Des prises de parole au-delà des seuls mouvements et services d’Église

Le collectif Promesses d’Église, né de l’appel du pape François à « lutter contre le cléricalisme », lancé en août 2018, dans sa Lettre au peuple de Dieu, regroupe aujourd’hui dans notre pays une trentaine de mouvements et services d’Église de sensibilités fort diverses : Emmanuel, CCFD, Secours Catholique, Scouts et Guides France…. (2) Du fait même de sa composition et de sa volonté affichée de « contribuer au synode sur la synodalité », il peut apparaître comme l’interlocuteur « naturel » voire privilégié des évêques. Sauf que, lorsqu’il est question de la lutte contre le cléricalisme dans l’Église née de la multiplication des affaires de pédocriminalité et de dérives sectaires, il semble difficile de ne pas entendre aussi les associations de victimes que ce collectif n’intègre ni ne représente et qui plaident aussi, on vient de le dire, pour une plus large synodalité (3). De même qu’il est difficile d’ignorer les « fidèles » qui ne se reconnaissent dans aucune de ces structures. 

À travers son initiative du 30 janvier, et par-delà les seules victimes de dérives et d’agressions sexuelles dans l’Église, la Conférence catholique des baptisé.e.s francophones confirme son positionnement comme lieu où « les chrétiens – tous les chrétiens – soient partie prenante d’un processus de reprise de parole » quelle que soit leur situation ou leur appartenance. Avec pour dessein de les fédérer dans leur diversité, y compris ceux qui se situent dans des paroisses et des diocèses où ils se sentent parfois isolés et « en souffrance » Mais, interroge lucidement la présidente de la CCBF : « Comment fédérer ces catholiques tenus par des conflits de loyauté vis-à-vis de l’institution ? » C’est assurément la bonne question ! 


René POUJOL
Avec l'aimable autorisation de l'auteur qui a mis cet article sur son blog.


  1. Elle a succédé à ce poste à Anne Soupa, président fondatrice. 
  2. Il est à noter que d’autres associations comme les Associations Familiales Catholiques (AFC), les Scouts Unitaires de France ou les Guides et Scouts d’Europe… ne font partie du collectif.
  3. La seule instance du collectif Promesses d’Église réellement engagée sur ce terrain est la Corref, Conférence des religieux et religieuses de France. 
Rubrique du site: 
Les actualités
Ajouter un commentaire