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Guy Lafon : lire Dieu au cœur de ce monde

Gildas LABEY
Guy Lafon
Guy Lafon © Robert Ferrieux @ Domaine public


Emporté par la covid 19 à l’âge de 89 ans, Guy Lafon a fait entendre une voix singulière dans une génération de penseurs et de théologiens avec laquelle il partageait des intuitions que libéra le Concile Vatican II.

Il enseigna à l’Institut catholique de Paris de 1968 à 1996 et fut très tôt chargé par le père Liégé, fondateur de la « théologie pratique », doyen de la Faculté de théologie dans les années 1970, de créer et d’assurer un cours d’Anthropologie théologale, refondant la traditionnelle « Théologie morale spéculative ». Il fallait sortir la parole chrétienne d’une identité d’un autre monde, d’un autre temps.

Articulant théologie, philosophie et anthropologie, Guy Lafon se relie ainsi à toute la Tradition pour la relire, la retravailler avec les ressources de la culture et des concepts de son temps – comme le montrent Esquisses pour un christianisme, 1979 (E.C.) et Croire Espérer Aimer, 1983 (C.E.A.)[1]. Même de penseurs modernes hostiles au christianisme, fussent-ils des maîtres du soupçon, Guy Lafon ne craint ni de « se reconnaître fraternel », ni « de faire ses guides », car « les hommes qui ont construit une route ne sont pas les maîtres des voyageurs qui l’empruntent : contre toute attente, elle conduit toujours là où vont ceux qui marchent. » L’Autre-roi, 1987, p 13 (A.R)

Guy Lafon ne fait pas directement jouer la modernité contre le langage théologique traditionnel. Mais les outils conceptuels et épistémologiques des sciences humaines, du langage principalement, lui permettent d’abord d’opérer une « déconstruction » des oublis, des méprises et des illusions qui spontanément affectent tout fonctionnement de la pensée et du langage, y compris, donc, de ceux de la théologie. De sorte que, de livre en livre, par ce travail préalable, il a pu affiner une analyse de la raison croyante qui conduise à habiter sereinement une religion critique (A.R. p 20). 

Ainsi, pour prendre une méprise significative entre toutes, croyons-nous qu’indépendamment du langage, nos représentations peuvent nous donner le réel lui-même, son sens originel, sa vérité. Hypnotisés par ce dont nous parlons nous oublions que nous (nous) le disons. Or aucune réalité ne peut être saisie sans être dite, rien ne « signifie » en dehors du langage, ni, donc, en dehors de la situation de société – et les modalités de l’être-ensemble se disent aussi dans ce que nous disons. Ce point a conduit Guy Lafon à créer le concept d’« entretien », objet premier du Dieu commun, 1982 (D.C.). En définissant l’« entretien » comme « la forme transcendantale de toute expérience humaine possible » (D.C. p 43), il dit en termes philosophiques que, sauf à être anéantie, il n’y pas d’humanité possible en dehors de cet « acte par lequel les personnes adviennent l’une par l’autre » (op.cit. p 16), et d’un langage dont « la matière n’est pas faite seulement de sons, de mots, de phrases » mais aussi de « toutes sortes de gestes, d’œuvres, d’institutions, d’événements » (ibid.).

Dès lors comment le nom de Dieu pourrait-il signifier quoi que ce soit hors du monde, hors du langage de l’homme, hors de l’existence sociale, hors de l’« entretien » ? La transcendance, cessant d’être identifiée à une extériorité, un au-delà, s’éclaire d’exprimer l’« altérité » au cœur du monde et de l’entretien d’humanité. Pour le christianisme, la vérité de Dieu, librement, gratuitement affirmée et attestée, est celle d’une union entre Dieu et l’homme, dite dans les dogmes eux-mêmes – Création, Incarnation. C’est une vérité pratique selon laquelle le croire, l’espérer et l’aimer disent un Dieu-amour. Et Dieu est ce nom de « l’autre qui parle dans l’altérité de tous les autres » (A.R. p 176) sans être le terme suprême, illusoirement séparé, d’un savoir métaphysique. Le respect éthique en est la révélation : « Nos œuvres font la signification du nom de Dieu. » (A.R. p 166) Manifestée en Jésus le Christ, la vérité du rapport à Dieu « se confond avec l’impératif de la fraternité » ( ibid p 21). Le thème de la « religion fraternelle, objet de de L’autre-roi (1987), sera ressaisi dans Abraham ou l’invention de la foi (Seuil, 1996) à partir d’une lecture serrée des textes bibliques relatifs au père des croyants.

Le cœur vivant de l’œuvre du théologien-lecteur qu’est Guy Lafon est la lecture de l’Écriture – rapport toujours renouvelé à la parole de Dieu lue à même les mots humains. En témoignent les trois cents lectures bibliques rassemblées dans les vingt volumes de La Table de l'Évangile (Nouvelle Alliance, 2010), plus récemment sur un cd. « Lire » plutôt qu’« interpréter ». « Ceci signifie cela, dit l’interprétation. Ceci fait du sens, dit la lecture. » (E.C. p31) L’interprétation sédentarise le sens, parfois prétend le posséder, et le conflit des interprétations est proche. Pour la lecture-nomade, nul sens caché à saisir, mais une détection rigoureuse des relations entre les signes et du mouvement qui affleurent dans le texte, un accueil du sens – cet « esprit de la lettre ». Sur ce chemin sans au-delà de lui-même les lecteurs, en s’entretenant pacifiquement de leurs lectures, entretiennent une alliance.
En exergue de la très généreuse Table de l’Évangile, on peut lire, de la main de celui dont l’écriture est aussi celle d’un écrivain : « De ton livre /Fais de la foi. /De ta foi /Fais une parole. / De ta parole /Fais de l’amour./Comme du blé /On fait du pain. »


Gildas Labey
Note de lecture, n° d’octobre 2020 de la revue Études

Le site lafon.guy.free.fr « Guy Lafon Penser le christianisme » est une présentation quasi exhaustive de la vie et de l’œuvre de Guy Lafon, avec de multiples renvois et liens.
Lien vers un dossier « Guy Lafon » sur le site en ligne d’Études, en accès libre : https://www.revue-etudes.com/dossiers

Et voici encore un lien vers un texte de GL, une lecture du "Repas chez Simon" : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k4420972.image.r=jesus.f77.pagination.langFR


[1] On consultera avec grand profit le site consacré à Guy Lafon : « Guy Lafon, penser le christianisme », http://lafon.guy.free.fr

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