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La fraternité, une exclusivité baptismale ?

Alain WEIDERT

"Du baptême dérive aussi un modèle de société : la société des frères. On ne peut pas établir la fraternité avec une idéologie, encore moins avec un décret d'un quelconque pouvoir constitué. On se reconnaît frères à partir de la conscience humble mais profonde d'être enfants de l'unique Père céleste" (1). Soit, mais cela n’exclut pas de pouvoir se reconnaître authentiquement frères par ailleurs. Non, s’empressent d’affirmer des détracteurs de la dynamique conciliaire qui durcissent les traits fraternels et réaffirment ainsi leur volonté d’une civilisation catholique. "Ne sont frères que ceux qui ont le même Père", puis s'exprimant à propos des scouts : "…la fraternité scoute n'existe pas stricto sensu puisque tous les scouts ne sont pas des baptisés et surtout parce que ce qui fonde la fraternité est en Dieu…". "Ainsi, le scout (catholique) n'est pas le frère de tout autre scout." Mais, parce que baptisé catholique, il est le frère de tous les autres baptisés catholiques… (2).

Le piège d'une dérive sectaire et dogmatique

Oser affirmer que ne peuvent prétendre au titre de frères que ceux qui au préalable se sont reconnus entre eux Fils de Dieu, dans l'Eglise catholique, par le baptême, relève d'une logique sectaire, totalitaire. Escroquerie chrétienne de haut niveau que l'on pourrait ainsi notifier : Si tu veux être frère ou sœur de tes semblables reçois d'abord le baptême catholique, obéis au Père céleste et soumets-toi à ses suppléants. Retour insidieux, de plus en plus fréquemment énoncé, du monopole d'une Eglise catholique, société parfaite, en dehors de laquelle il n'existerait pas de profil fiable d'humanité ! Si, pour des cathos de cette arrogance, de cette prétention-là les autres Hommes ne peuvent être frères et sœurs alors qui, que, quoi sont-ils ? Ne seraient-ils qu'objets de leur charité, à convertir selon les canons de leur religieuse fratrie, de leur clan de frères ? Étant alors définitivement exclu de cette fraternité le pauvre "frère soleil" à qui l'on ne pourra jamais faire la grâce d'être porté sur les fonds baptismaux !

Sans doute ces cathos, usurpateurs de l'esprit fraternel de l'Évangile, ne sont-ils pas disposés à acquiescer ce qu'affirme le Concile quand il exprime que "les prêtres vivent avec les autres hommes comme des frères" (PO. 3) ou que "Dieu (qui) veille paternellement sur tous, en voulant que tous les hommes constituent une seule famille et se traitent mutuellement comme des frères" (GS. 24). Sans qu'il ne soit induit ici que cette famille de frères ne subsiste en plénitude que dans la seule Église catholique.

Des relations fraternelles sans état d'âme ?

Des Hommes humainement fraternels, souvent plus que des cathos pur sucre, peuvent ignorer qu'ils sont fils d'un même Père céleste et qu'à ce titre ils seraient doublement frères. Ce n'est pas une raison pour que les soi-disant champions toute catégories de la fraternité décrètent, à la fois que les autres sont bannis de leur dynamique fraternelle (anathémisés ?) et que toute autre fraternité est impossible. Certes la fraternité ne s'impose pas, ne se décrète pas, ni au nom d'un parti, ni au nom d'un état mais elle peut encore moins servir à formater l'humanité et la faire passer sous les fourches caudines d'une chrétienté labellisée fraternelle. Retour en fait à la figure du pater familias pour réintroduire celle d'un Dieu monarque absolu, même appelé Bon Dieu. Catholiques, nous aussi, nous nous insurgeons de toutes nos forces contre un tel détournement de fraternité que ces auteurs, en sus, stigmatisent comme "faiblesse" et "dangerosité". Il est de notre plus strict devoir de baptisé-e-s de contrer de telles allégations pour qu'elles ne se diffusent pas et ne gangrènent pas les esprits.

Le dessein de Dieu n'est sans doute pas que les Hommes aient leur nom inscrit sur des registres de baptême afin, le temps venu, de pouvoir contrôler leur juste degré de fraternité au sein d'un giron communautariste. Pour nous le rêve divin qui comble la terre et les cieux consiste en ce que chaque femme, chaque homme devienne "frère, sœur, mère" de Jésus (Mat. 12). Que pour cela toute femme, tout homme en arrive un jour à rompre le pain avec ses amis et à dire en accomplissant ce geste de divine fraternité : "Ce pain c'est ma vie, je vous la partage". Paroles inouïes de sanctification, nullement sacrilèges, à faire suivre ou précéder d'éloquence concrète envers ses compagnons de table et d'humanité. Qui peut empêcher l'humanité de comprendre et de vivre l'héritage fraternel du Christ ? C'est là l'entrée dans la bénédiction d'une commune généalogie divine. "Vous êtes tous frères" (Mat.23, 8), frères en humanité.

Une fraternité sans frontière !

La fraternité n'est pas une appellation réservée, chasse gardée de quelques Hommes pieux et intransigeants qui s'en seraient décerné l'estampille exclusive. En dehors d'eux l'humanité n'est pas une zone de non-droit et de relativisme fraternel. "Dieu soit loué" la fraternité du pain-vie partagée est libre, sans droit d'auteur à acquitter ! Tous peuvent l'accomplir, baptisés ou non. Aux baptisé-e-s, conscients de recevoir la charge d'être ensemble sacrement, signes et moyens (prémices) de l'union intime avec Dieu et de l'unité du genre humain (LG 1), de révéler le sens et la portée christique qu'ont pour eux ces paroles-gestes d'authentique humanité. Manifester pleinement l'Homme à lui-même (GS.22. 1), l'Homme qui vient de Dieu.

Alain Weidert, Chalvron près de Vézelay.

(1) Benoît XVI, Angélus du 10 janvier 2010, Cf. <www.zenit.org>

(2) <www.lesalonbeige.blogs.com>, le 11 janvier 2010, 08h00