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François, trop, c’est trop

Marc DURAND
avortement
© CC0 Creative Commons

Après avoir conseillé de psychiatriser les enfants homosexuels, le pape vient de comparer l’avortement aux pratiques nazies et les médecins qui le pratiquent à des tueurs à gage. Ne soyons pas étonnés du rappel de la « doctrine de l’Église » qui ne manifeste aucune évolution ni ouverture sur tout ce qui touche à la sexualité (pour ce qui est de la vie, il n’en est pas de même, l’Église a toujours accepté de tuer, que ce soit le criminel ou dans les guerres, cela relativise ses discours sur l’assassinat des « bébés à naître », vocabulaire piégé puisque justement ils ne sont pas des bébés). Le pape, que certains s’obstinent à vouloir dire progressiste, a toujours manifesté un grand classicisme sur les questions de foi, de religion, de société (mais aussi, il faut le reconnaître, un nouveau souffle dans plusieurs de ses « exhortations » qui est vraiment un sujet d’espérance. Ce souffle rend incompréhensible la véhémence de ses dernières déclarations qui concernent notre vie intime mais aussi tout un pan de la société. On touche à une certaine contradiction qu’il faudrait creuser en toute sérénité, au-delà des propos récents). Par contre on peut s’étonner de la violence du propos. Déjà certains nous redisent, comme chaque fois, qu’il faut tout lire, que c’est une phrase dans un long texte, etc. Cette façon de botter en touche n’est pas acceptable. Le pape n’est pas un naïf, il sait fort bien que sa phrase sera reprise partout et deviendra la clé de son discours.
 
La question de l’avortement est très grave. Il s’agit de notre capacité, ou volonté d’accueil d’un être en devenir, cela touche au plus profond de ce qui fait de nous des hommes et des femmes. Serait-elle trop grave pour que le pape soit légitime à en parler ? Elle touche à de nombreux domaines : juridique (ce qui est permis ou non dans une société), sociétal (les sociétés évoluent, quel est leur sentiment, quelles sont leurs convictions ?), scientifique (qu’est-ce que l’embryon, quand acquiert-t-il une autonomie de vie, etc ?) et bien sûr philosophique (qu’est-ce que la vie ? qu’est-ce qu’une vie humaine, un être humain ? À partir de quand un embryon est-il un être humain ?). Au sujet de l’avortement toutes ces questions et bien d’autres probablement doivent être étudiées, débattues dans la société, nul n’a une réponse qui s’impose à tous. Mais tous sont concernés par une question aussi grave. Au-delà se trouve une question morale, d’autant plus obscure que la source de la morale est difficile à définir. Dire que c’est Dieu suppose d’abord une certaine foi et de plus permet de dédouaner l’homme dont la responsabilité est bien de définir la morale qu’il s’impose. Enfin une question de foi, et de religion. Ma foi me dicte-t-elle quelque chose ? Dieu me parle-t-il sur ce sujet ? Quel est son désir (plutôt que sa volonté) ? Les religions donnent des réponses, mais déjà entachées par chaque institution religieuse, elles sont déjà une interprétation de la foi.
 
Oui le pape est légitime en tant que « chef religieux » pour donner son avis. Mais un avis n’est pas un ordre ni une condamnation (« tueur à gages » ou « nazis » !). Et suivons ce qu’il a dit sur le cléricalisme : l’Église est encore une hiérarchie très verticale, il faut en sortir. Le pape ne peut plus être le chef, mais celui qui cherche à rassembler, à maintenir (ou construire) l’unité. L’Église, si elle veut être fidèle à sa mission, doit sans cesse être en dialogue avec la société, pour chercher la vérité avec tous les hommes, tous appelés au salut par le Christ. Sinon elle n’est qu’une secte qui a réussi un temps et condamnée, heureusement, à disparaître. L’Église doit donc se frotter à tous les domaines de réflexion cités plus haut et en débattre avec tous les hommes, et non se contenter d’invectiver ceux qu’elle condamne de fait, même en rajoutant quelques paroles lénifiantes. Le pape rappelle la loi de l’Église, fort bien. Mais la loi n’est pas sacrée, elle est une construction humaine. De plus elle est un horizon et non pas une contrainte. Le Christ en a donné une : « Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait », reste à la décliner dans la vie de tous les jours !
 
Tout cela ne serait pas si grave, juste une discussion de salon entre gens intéressés ou spécialistes, si ça ne débouchait pas sur des dizaines de milliers de morts et de mutilations. Cette réalité doit nous provoquer, elle interdit les discours de circonstance qui veulent l’occulter (on parle alors d’« avortements de confort », de perte des valeurs morales, d’hédonisme mortifère, etc.). Chaque jour des femmes meurent, sont mutilées à vie. La réponse n’est pas dans le titre de « tueurs à gages ».
 
Quand donc les catholiques se rebelleront-ils contre de tels propos, de telles violences, une telle fermeture ? Au lieu de partir discrètement en vidant les églises. Quand oseront-ils dire au pape qu’une telle phrase tue toutes celles de compassion qu’il a exprimées auparavant ? Nous sommes responsables des propos que nous laissons passer, et de leurs conséquences.
 
Trop, c’est trop.

 
Marc Durand – 11 octobre 2018
Publié le 14 octobre 2018 par Garrigues et Sentiers – www.garriguesetsentiers.org/

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