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François a-t-il eu tort de déclarer la guerre à la Curie ?

Anne SOUPA
JOLLYROGER

Savonarole avait dit que la Curie romaine était une « putain fière et menteuse ». Il en est mort. François est-il affaibli par la dénonciation des « quinze maladies de l’âme » qu’il a lancée à la figure des cardinaux et prélats de curie ? Pourquoi ne pas avoir préféré une action discrète, au cas par cas ? Était-il en difficulté avant ? L’est-il davantage après ?

Avant tout autre élément de réponse, il faut rappeler que sa dénonciation est fondée. Déjà Benoît avait fustigé ces mauvais serviteurs de l’Évangile qui ne veulent que leur bien propre, puis il avait blêmi devant le scandale de vatileaks. Enfin, les cardinaux du conclave avaient inscrit le nettoyage de la Curie en priorité sur leur feuille de route. François, ce 22 décembre, n’a fait que son travail.

C’est ce que les courants traditionnalistes tentent de faire oublier. Ainsi Nicolas Diat s’est dépêché de dénoncer des « accusations à la limite de la diffamation » et de crier aux dommages, collatéraux, cela va de soi.

D’autres discours, réveillant la légendaire culpabilité catholique, se sont emparés d’une circonvolution polie du pape, disant que ces maladies étaient celles de « nous tous » pour pousser les cathos à l’examen de conscience et détourner ainsi la salve destinée à la Curie. Vieille tactique : diluer, diluer encore et toujours, le principe actif s’en trouvera bientôt neutralisé. Mais ne nous y trompons pas, gardons les yeux sur le bon cap, ces maladies ne sont pas celles du catho lambda, elles sont précisément celles du pouvoir : carriérisme, double langage, mondanité spirituelle…

Enfin, Monseigneur Bernard Podvin, porte-parole de l'épiscopat a, pour sa part, choisi une autre posture, le déni : "Dans les paroisses, personne ne se pose ce genre de question. François est très apprécié par les évêques et les fidèles… Il n'y a ­aucune guerre" ….

La question suivante est de savoir s’il était de bonne tactique que François frappe aussi fort. Ne risque t-il pas la constitution d’une véritable opposition, désormais cimentée par l’opprobre ? Odon Vallet craint que le choix du pape ne lui soit fatal. Le silence aurait été préférable, il aurait évité de prendre de front une lourde machine qui a déjà épuisé plus d’un pape. Ce faisant, Odon Vallet choisit de répondre par l’affirmative à une question souvent débattue : L’Église obéit-elle aux règles et aux stratégies du monde ? Oui, parce qu’il est évident que le silence et le pouvoir discret de nomination et de révocation sont une médecine qui a fait ses preuves, dans l’Église aussi. Cependant, je plaiderais ici pour davantage. L’Église ne peut se contenter d’appliquer des règles prudentielles classiques. Elle doit aller au-delà. La sequela Christi est une disposition qui ne se discute pas lorsqu’on est évêque ou cardinal. Nul n’est contraint de rester en poste s’il n’est pas en phase avec le job. Et qu’on n’invoque pas ici l’indulgence, ce ne serait que faiblesse. Ne l’a-t-on pas assez dénoncée lors des scandales récents de pédophilie ? François peut-il se prêter à couvrir des pratiques, soit pénalement condamnables, soit contraires à la logique d’un engagement devant Dieu ? Dans le droit sillon de l’Évangile, François-le-juste dénonce ici le double langage des pharisiens : ils disent et ne font pas…. Et incidemment, il rappelle que l’on ne peut mener à bien un Synode sur la famille destiné à rappeler aux fidèles les exigences de leur engagement quand la Curie choisit de s’en moquer.

Plusieurs vaticanistes, comme Marco Politi, (La Croix, 24-25 décembre) soulignent que le pape est en difficulté. Peut-être. Mais les difficultés sont faites pour être dépassées et chacun sait que ce pape est rusé. Sa désapprobation violente et un peu théâtrale serait un appel aux catholiques et à l’opinion pour le soutenir. Soit, ils le soutiennent à 90%. Mais concrètement, peuvent-ils l’aider ? La question est tragique, elle n’a pas de bonne réponse : les canaux institutionnels manquent aux catholiques pour se faire entendre. Chaque évêque doit exercer la communion dans son diocèse et se faire, nolens volens, l’écho des attentes des fidèles. Le fait-il ? Certains oui, d’autres non. Et les remontées des évêques lors de leurs visites ad limina sont confrontées à une telle mesquinerie et à une telle condescendance de la part des fonctionnaires de curie que, souvent, elles en meurent d’étouffement. Quant aux Conférences épiscopales nationales, leurs attitudes divergent. Autant la Conférence allemande a su, majoritairement, prendre position derrière le pape en faveur d’une adaptation de la discipline ecclésiastique au sujet du mariage , autant la Conférence des évêques de France brille par son silence. Déjà, elle avait « omis » de mettre en ligne sur son site le questionnaire de 2013 sur la préparation du Synode. Maintenant, elle ne dit mot, suscitant même l’ironie du cardinal Kasper. Mais est-elle consciente que la survie de l’Église passe par son soutien actif à un pape dont on dit qu’il en est la dernière chance ? Apparemment, non…. Restent les initiatives propres du peuple catholique, dépourvu dans sa propre Église de l’équivalent d’une assemblée de type parlementaire qui lui ferait écho. Oui, le peuple catholique, celui de France en particulier, est dramatiquement seul en ce moment. Comme…. le pape, puisque 90% de la Curie le désapprouverait. Étrange conjonction que celle d’un pape et d’un peuple, en phase, mais sans moyen de faire corps… Va-t-on enfin comprendre que la machine ecclésiale est à dégripper ? Aujourd’hui, il ne reste au peuple que la pétition, la rue, ou un gigantesque et débonnaire rassemblement, à Rome peut-être.

Anne Soupa

 

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