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Faut-il brûler Michel Houellebecq ?

René POUJOL

Et si, au-delà de la provocation, le roman de Michel Houellebecq nous disait sur notre société des choses essentielles ?

Les terribles événements de ce début d’année 2015 ont porté un coup d’arrêt brutal au début de polémique provoqué par la sortie du dernier roman de Michel Houellebecq : Soumission. Un roman qui n’est pas sans lien avec l’actualité qui lui a ravi la vedette puisque le propos du livre est de raconter l’arrivée au pouvoir en France d’un Président musulman, en 2022, et le basculement de la société française dans une « douce » islamisation. Une disparition des écrans dont, semble-t-il, la vente du livre n’a pas pas eu à souffrir puisque 150 000 exemplaires se seraient arrachés dès la première semaine.

D’autres, plus compétents, diront quelle place tiendront, demain, Soumission et plus largement l’œuvre de Michel Houellebecq, dans l’histoire de la littérature française contemporaine. Pour ma part, je le tiens pour l’un des rares auteurs qui aient encore quelque chose à nous dire et le disent avec talent ! Et cela me semble devoir justifier à son égard d’autres commentaires qu’un simple règlement de compte en rase campagne.

 

Il faut lire Soumission

Certes, on peut regretter son « La religion la plus con, c’est quand même l’Islam » de 2001 dans un entretien où il disait plus généralement son aversion pour les monothéismes. Mais cela ne suffit pas à faire de Soumission, quatorze ans plus tard, un livre islamophobe. Et Manuel Valls aurait pu être mieux inspiré, au lendemain des attentats contre Charlie Hebdo, que de déclarer sur RTL : « La France ça n’est pas Michel Houellebecq (…) « ça n’est pas l’intolérance, la haine, la peur . » Rien de tel dans cette œuvre de fiction, mais un sens consommé de la provocation. Une provocation qui serait donc tout à la gloire d’un hebdomadaire satirique « martyr » et deviendrait, soudainement, signe d’infamie pour un romancier ! Étrange !

Je tiens, pour ma part, qu’il faut lire Soumission. Et je voudrais ici dire pourquoi, tout en soulignant en quoi je me démarque radicalement de la pensée de l’auteur, et au prix de quelles remises en cause nous écarterons de notre avenir sa triste prophétie.

 

Le christianisme, une « religion de femelles »

Allons à l’essentiel : Houellebecq fait sienne cette idée d’une agonie de l’Occident. Il écrit : « Comment ne pas adhérer à l’idée de décadence de l’Europe ? » (Michel Houellebecq, Soumission, Éd. Flammarion, 2014, 300 p. – p.257) Sont ici en cause l’aveuglement idéologique, le refus des élites politiques, intellectuelles et médiatiques d’écouter le peuple ; mais également l’imposture de cet « humanisme athée, sur lequel repose le "vivre ensemble" laïc » (Ibid p.70) incapable, à ses yeux, de fonder la Nation et l'État.

Mais plus radicalement, c’est le christianisme lui-même, cette « religion de femelles » (Dans l’Obs du 8 au 14 janvier 2015, p.27, Houllebecq utilise cette formule par référence à un passage de son livre où, en fait, il parle, plus sobrement de « religion féminine » - ibid. p.218) qui est ici mise en cause. « À force de minauderies, de chatteries et de pelotages honteux des progressistes, l'Église catholique était devenue incapable de s’opposer à la décadence des mœurs. » (Ibid. p.275) Et, comme pour enfoncer définitivement le clou : « Sans la chrétienté, les nations européennes n’étaient plus que des corps sans âme – des zombies. Seulement voilà : la chrétienté pouvait-elle revivre ? Je l’ai cru, je l’ai cru quelques années – avec des doutes croissants – j’étais de plus en plus marqué par la pensée de Toynbee, par son idée que les civilisations ne meurent pas assassinées, mais qu’elles se suicident. » (Ibid. p.255)

 

On change le monde avec des convictions simples, brutales…

Sauf que dans la pensée de l’auteur, ce n’est pas une trahison du christianisme par rapport à ses origines qui serait la cause de ce déclin de l’Occident, mais en fait sa source même heureusement corrigée au cours des siècles pour en faire un pilier de l’ordre établi. Discours connu ! Maurras disait-il autre chose et Nietzsche avant lui ? Écoutons encore Houellebecq au travers de l’un de ses personnages : « L’idée de la divinité du Christ (…) était l’erreur fondamentale conduisant inéluctablement à l’humanisme et aux "droits de l’homme". » (Ibid. p.272) Bref, à l’abomination de la désolation.

Le sursaut, qui est aussi une forme de punition, viendra donc tout naturellement de l’Islam mais également des autres religions monothéistes, pour peu qu’elles conservent leur virilité première, et cela pour de simples raisons démographiques, l’Occident athée décadent ayant renoncé à se reproduire. « Les couples qui se reconnaissent dans l’une des trois religions du Livre, chez lesquels les valeurs patriarcales se sont maintenues, ont davantage d’enfants que les couples athées ou agnostiques… » (Ibid. p.69) Dans son roman, c’est ce scénario qu’Houellebecq met en scène, avec l’élection, lors de la présidentielle de 2022, de Mohammed Ben Abbes dont il écrit : « Le véritable trait de génie du leader musulman avait été de comprendre que les élections ne se joueraient pas sur le terrain de l’économie, mais sur celui des valeurs, et que, là aussi, la droite s’apprêtait à gagner la "bataille des idées", sans même d’ailleurs avoir à combattre. » (Ibid. p.153)

Dans son entretien avec l'Obs, titré « La République est morte », Houellebecq déclare : « Dans ce livre, le personnage principal – et l’auteur à sa suite – plonge dans une spirale de relativisme généralisé (…) Ce n’est sûrement pas comme ça qu’on change le monde. On change le monde avec des convictions simples, brutales, clairement formulées. (…) Un compromis est possible entre le catholicisme renaissant et l’Islam. Mais pour cela il faut que quelque chose casse : ce sera la République. » (L’Obs, op.cit. p.24 et p. 28)

 

Une révolution conservatrice en marche. 

On peut tourner ces « prophéties » en dérision. Dénoncer les Cassandres dont l’auteur souligne d’ailleurs malicieusement dans son livre que dans la mythologie grecque elle « offrait l’exemple de prédictions pessimistes constamment réalisées » (Soumission, op.cit. p.55). Mais j’ai la faiblesse de penser que ce propos, fût-il de pure fiction, nous interpelle. Le sursaut citoyen du 11 janvier ne doit pas nous servir de cache-misère. Aujourd’hui la gauche est en échec. Le Front National continue, élection après élection, de tirer profit du « divorce » entre le peuple et les élites. Ici et là, une certaine droite décomplexée, y compris catholique, admet miser ouvertement sur un effondrement du pouvoir en place. Et s’autoriser désormais toutes les surenchères : l’abrogation de la loi Taubira, voire même celle de la loi Veil.

Il faut lire Gaël Brustier (Le Mai 68 conservateur, Ed. du Cerf, 2014, 240 p.) qui écrit à ce propos : « Entré dans une ère que l’on peut qualifier de "postsocialiste" depuis 1983, le PS a perdu peu à peu l’hégémonie culturelle qu’il exerçait jusqu’alors. (…) En réduisant LMPT à une France "moisie", en contestant en permanence le nombre ou la qualité des manifestants, la gauche a omis de répondre à la question la plus importante pour toute la communauté humaine, a fortiori s’il s’agit d’une nation, et qui est celle de la définition qu’elle se donne d’elle-même. » (Op.cit. p.48 et 49 – Or je retrouve la même idée d’une faillite de la pensée de gauche dans L'Express de la semaine (n°3317 du 28 janvier, p.80) au travers d’un article consacré au livre de Laurent Bouvet : L’insécurité culturelle, sortir du malaise identitaire français (Fayard).) À l’heure où un certain monde politico-médiatique s’aveugle d’une unanimité citoyenne autour du droit au blasphème et d’une laïcité renforcée, l’auteur – qui n’est pas de droite – décrit les signes avant-coureur d’une véritable révolution conservatrice qui, par certains aspects, donne raison à Houellebecq. « C’est parce qu’il se veut à la fois moral et social que le conservatisme nouveau représente une force contestataire durable en France et dans le reste de l’Europe. (…) Articulant héritage et adaptation, il s’en va désormais à la conquête des esprits et du pouvoir. » (Ibid. p.207 et 208)

 

Éloge de la folie… humaniste ! 

Cela se fera-t-il sur les décombres d’une certaine conception de la République et de ses valeurs au moment où certains les croient – faussement – triomphantes ? Sauver un certain humanisme laïc auquel, comme d’autres, je suis attaché, sauver des valeurs de fraternité qui permettent de « vivre ensemble » suppose que la République accepte d’écouter et de faire une juste place à celles et ceux qui, dans ce pays, se revendiquent sans honte d’une tradition religieuse. Et qu’elle les accueille avec les questions qu’ils ont à poser à notre société sur les dérives d’un libéralisme-libertaire, prétendument émancipateur des libertés mais en fait porteur de désagrégation sociale. Si les purs et durs d’une laïcité de combat ne comprennent pas que des juifs, chrétiens, musulmans « d’ouverture » pourraient être aujourd’hui leurs meilleurs alliés, alors la prophétie de Houellebecq se réalisera. Mais on sait la force des aveuglements et des idéologies !

Écoutons Stefan Zweig, dans sa magistrale biographie d'Érasme : « L’Histoire (…) n’aime pas beaucoup les individus mesurés, les médiateurs, les conciliateurs, les hommes aux sentiments humanitaires. Ses favoris ce sont les passionnés, les exaltés, les farouches aventuriers de l’esprit et de l’action. (…) Personne n’a besoin de plus de courage, de plus de force, de plus de hardiesse morale que l’homme du juste milieu, qui se refuse à accepter les opinions d’une faction, à plier devant un sectarisme. » (Stefan Zweig, Érasme, édition de poche, p. 24 et p.21)

 

René Poujol

 

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