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Faire comme si…

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Jacques NEIRYNCK
Mime
Mime © Tyler Mestas @ Wikimedia Commons (CC BY-SA 3.0)


Dans la vie de tous les jours, nous devons pratiquer souvent cette attitude. La société serait invivable si chacun exprimait à ses proches tout ce qu’il pense vraiment d’eux et qu’il tait par suite d’une éducation réflexe à la politesse. Dans la vie sociale qui suppose se vêtir, se loger, se nourrir, se distraire, nous ne suivons pas nos propres penchants.

Cependant la foi religieuse, la pastorale, la prière doivent-elles admettre la même duplicité ou bien faut-il, au royaume de la conscience la plus intime, vivre en vérité et l’exprimer ? Le terme revient comme un leitmotiv dans les évangiles. « Dieu est Esprit et il faut que ceux qui le célèbrent l'adorent en esprit et en vérité. » (Jean 4,24)

Voici 20 siècles, la religion juive sacrifiait à l’arbitraire de commandements, de conventions, de rites destinés à rassurer les Israéliens dans le contexte où ils vivaient. En obéissant à 613 commandements, ils se constituaient un cocon de conformisme : la circoncision, le sabbat, les interdits alimentaires, les sacrifices sanglants, la pureté rituelle, le recul d’avec les étrangers. Ils « faisaient comme si » ces pratiques étaient dictées par le Ciel, comme si elles étaient à la fois nécessaires et suffisantes pour se justifier, au détriment d’autres exigences comme la charité, la solidarité, la compassion. Sur ce thème, la plus explicite de toutes les paraboles est celle du Bon Samaritain, qui inaugure une autre prescription : pour le christianisme la charité l’emporte sur une pureté rituelle.

Dans son essence, le christianisme ambitionne de sortir des conventions, des rites, des obsessions pour se tourner vers l’essentiel d’une vie en commun fondée sur l’amour réciproque. Cette requête est à la fois simple et exigeante : il faut vivre en vérité, il ne faut pas faire comme si le secours porté à un étranger serait contraire à la pureté rituelle. Cette exigence intéresse trois niveaux : la foi, la pastorale, la vie en société. Transiger sur l’un d’entre eux banalise la duplicité dans les autres.

En premier lieu, une foi en vérité ne devrait-elle pas au minimum supposer une exigence de rigueur sur son contenu ? Lorsque l’on récite le credo chaque dimanche, faut-il « faire comme si » chaque article était crédible et réciter machinalement le texte en se gardant de réfléchir à ce qu’il signifie ? Peut-on faire comme si on croyait ?

Croire que les miracles sont des interventions divines qui suspendent les lois naturelles ? Espérer certainement en une vie après la mort, sujette à un jugement préalable ? Feindre de croire au récit biblique d'une création parfaite et achevée, d'où l'humanité est déchue dans le péché ? De même dans la suite logique de ce mythe originel, faut-il adhérer à l'interprétation sacrificielle de la croix, expiant les péchés du monde ? Et comprendre chaque messe comme une répétition de ce sacrifice ?

Ou bien ces postures mentales sont-elles déjà contraires à l’exigence fondamentale du christianisme ? Faut-il faire comme si chaque article du credo était littéralement véridique dans sa matérialité ou bien croire que la vérité demeure cachée sous un récit allégorique ? Dans le cadre de l’exigence de vérité faut-il comprendre le credo comme un récit mythologique exprimant, dans le langage des premiers siècles, des inspirations recelées sous chacun de ces articles ?

Nous le comprenons très bien lorsqu’il s’agit des paraboles qui ne prétendent pas narrer des événements réellement arrivés, mais qui font pressentir une vérité profonde, toujours à rechercher, sous un récit presque banal. Mais nous ne le comprenons pas aussi nettement lorsqu’il s’agit de remettre chaque évangile dans son contexte de création littéraire par un auteur, souvent inconnu, témoin de la perception particulière d’une communauté parmi d’autres. Il n’y aurait pas quatre évangiles si un seul avait pu tout exprimer.

En second lieu, dans la vie ecclésiale n’avons-nous pas trop longtemps « fait comme si » le clergé était nanti d’une infaillibilité qui l’autorisait à dicter notre conduite sans discussion possible ? Parce que cela nous rassurait de disposer de règles de vie dictées par des intermédiaires du Ciel. Des évêques ont « fait comme si » les prêtres pédophiles étaient au-dessus des lois civiles du fait de leur sacerdoce et que la réputation de l’Église catholique passait avant la sécurité des enfants. La promulgation du dogme de l’infaillibilité pontificale ne se fit-elle pas comme s’il était possible qu’un homme puisse ne jamais se tromper ? En supportant bon gré mal gré que les femmes soient exclues des ministères, ne faisons-nous pas comme si elles étaient inaptes par le seul fait biologique ?

Enfin, dans la gestion de la cité sommes-nous fidèles à ce que la foi exige, en priorité une attention particulière aux plus faibles ? La méfiance à l’égard de l’immigration de musulmans ou à leur existence chez nous repose sur un « comme si » : ils seraient par nature plus violents que nous ne le sommes. L’indifférence à l’égard des réfugiés qui se noient dans des embarcations fragiles en espérant atteindre le refuge que nous constituerions est une autre manifestation de ce déni de réalité. Le refus de considérer la vérité sur la transition climatique signifie que l’avertissement de Laudato si reçoit un accueil blasé comme s’il s’agissait de considérations purement théoriques. Habitués à « faire comme si » dans le contenu de notre foi, nous appliquons cette attitude jusque dans notre position en politique. On s’engage plus contre le mariage pour tous que pour les réfugiés politiques, qui sont les « Samaritains » de notre siècle.

Incontestablement nous sommes des êtres partagés. Apparaissent des éclairs de vérité sur un fond de duplicité. En matière de foi, le Vatican autorise récemment à ne plus croire au mythe des Limbes sans interdire qu’on y persévère. Dans la vie ecclésiale, on commence à parler d’une organisation synodale. Dans la vie civile notre attitude à l’égard des homosexuels vient de changer. Les migrants sont parfois accueillis généreusement par des personnes toutes simples. La vie « en vérité » est une exigence difficile qui progresse même si c’est trop lentement à notre gré. Cela s’appelle la conversion.
 

Jacques Neirynck

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