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Exhortation Querida Amazonia : Des rêves pour libérer la créativité144

Elena LASIDA
Forêt Amazonie
Forêt Amazonie © Venkadesh Subramanian @ Pexels - Domaine public


On attendait le message du Pape suite au Synode sur l’Amazonie. Quelques échos disent déjà : « rien de nouveau »… Je dirais au contraire qu’il s’agit d’une sacrée invitation à créer du nouveau ! Comme d’habitude le Pape François ne nous dit pas ce qu’il faut faire ou pas faire. Il ne nous dit pas quel est le nouveau modèle ou le nouveau dogme à mettre à la place de l’actuel. Il nous invite à le faire émerger et le construire ensemble. On attendait une parole d’autorité : certains pour préserver ce qui est connu, d’autres pour remplacer par un nouveau connu. Et il nous dit plutôt qu’il faut apprendre à faire place à l’inconnu.
Rien de nouveau ? Tout le contraire, la nouveauté est justement dans l’habilitation et l’invitation à faire naître du radicalement nouveau !

Quelles sont les pistes proposées pour libérer la créativité ? Je vois trois pistes se dégager à travers les quatre rêves proposés au niveau du social, de la culture, de l’écologie et de l’Église.

Premièrement, relier le singulier et l’universel.
On pourrait se dire que la réalité de l’Amazonie est très lointaine de notre réalité occidentale et que nous ne sommes pas directement concernés par cette exhortation. Pourtant le Pape nous dit que l’Amazonie nous concerne en premier lieu, et non seulement parce que la forêt amazonienne est vitale pour la survie de l’écosystème planétaire, mais aussi est surtout parce que les enjeux qui touchent aujourd’hui cette région du monde ont une dimension universelle. Que ce soit le rapport aux plus pauvres, les relations inter-culturelles, l’importance de la nature ou la dimension spirituelle, il s’agit des enjeux vitaux pour tout être humain, quel que soit son lieu d’habitation dans le monde. De ce fait, le Pape nous dit à quel point sont reliés le singulier et l’universel, le micro et le macro, le particulier et le général. J’entends là une invitation à prendre très au sérieux la réalité historique de chaque situation pour y interroger ce qui est porteur de sens pour tous les vivants. Il ne s’agit ni d’écraser ni de fusionner les situations concrètes dans des analyses génériques. Et il ne s’agit pas non plus de faire disparaître l’universel derrière la multiplicité des réalités concrètes. Il s’agit plutôt de réapprendre à les relier de manière à les tenir ensemble. Nous comprendrons ainsi que ce qui se passe en Amazonie nous concerne nous aussi, qui vivons dans une réalité complètement différente. Il s’agit d’inverser la préconisation de : « penser global et agir local ». Il s’agit d’apprendre à « penser local » – chercher dans le singulier ce qui est dit sur l’universel – et à « agir global » – prendre en compte dans notre action son impact sur la planète entière.

Deuxièmement, relier l’individuel et le communautaire
La référence au « commun » est centrale et traverse les quatre rêves de l’exhortation. Et à chaque fois, le « commun » à sauver ou à construire ne relève pas du collectif, du rassemblement, du nombre, mais plutôt des relations entre les parties. C’est ainsi que le sens communautaire des populations autochtones de l’Amazonie est avant tout souligné en termes de relations fraternelles entre les membres et associé à la « culture de la rencontre » (n°22). C’est ainsi aussi que le Pape propose de faire de l’Amazonie un lieu de « dialogue social » pour chercher de nouvelles formes de communion et de lutte conjointe (n°26). C’est ainsi également que la ville est présentée comme un lieu de « fécondation entre diverses cultures » (n°30). La reconnaissance de la culture de l’autre n’y est pas présentée comme une manière d’enfermer chacun dans sa propre culture (un indigénisme fermé, n°37), mais comme un enrichissement réciproque entre les cultures à partir de la valorisation des racines de chacune. C’est ainsi encore qu’est proposé le lien avec la nature en général et la forêt en particulier. Mais je reprends cette idée dans la piste suivante. Et enfin, c’est ainsi qu’est présenté le défi pour l’Église de demain. On pourrait dire que le Pape n’a pas eu l’audace de toucher au ministère du sacerdoce tel qu’il existe aujourd’hui et que ce qui était attendu en termes d’autorisation d’ordination des hommes mariés et de la diaconie des femmes n’est pas arrivé. Il maintient le statu quo. Je lis autrement son rêve ecclésial. Il ne veut pas « cléricaliser » ni les femmes (n°100) ni les laïcs. Il ne propose pas de les associer au ministère sacerdotal de manière à combler le manque de prêtres. Au contraire, il invite à développer une « culture ecclésiale nettement laïque » (n° 94) et à mettre en place de nouveaux ministères pour les femmes : des services ecclésiaux, qui soient stables, de reconnaissance publique et objet d’envoi par l’évêque (n°103). J’entends ainsi qu’il invite à faire évoluer et inventer de nouvelles formes de communauté ecclésiale plutôt qu’à simplement élargir l’accès aux ministères existants pour préserver l’organisation actuelle. Encore une fois c’est la relation entre l’individuel, dans sa singularité de femme et de laïc, et le communautaire, la communauté Église, qui est à revisiter et à refonder.

Troisièmement, relier la nature et l’humain
Enfin l’approche de Laudato Si’ concevant la nature non pas comme une ressource au service de l’humain, mais comme des créatures ayant chacune une valeur en soi, est confirmée et renforcée. Cette approche apparaît notamment dans le « rêve écologique » mais pas seulement, puisque dans le social, le culturel et l’ecclésial, le rapport à la nature, et plus particulièrement à la forêt, apparaît comme constitutif de toutes ces dimensions. « La forêt n’est pas une ressource à exploiter, elle est un être, ou plusieurs êtres avec qui rentrer en relation. » (n°42) Et le texte fait entendre « le cri » de ces êtres, à travers des expressions poétiques, qui donnent voix à ces êtres sans parole. Les êtres de la forêt font partie de la communauté des peuples qui l’habitent et de leur culture. C’est pourquoi le déplacement de ces populations aux périphéries des villes revient à les amputer d’un organe vital. Les êtres de la forêt sont aussi présents dans leurs expressions religieuses à travers des symboles propres qui ne sont pas des « erreurs païennes » (n° 79) mais bien au contraire, l’expression d’une liturgie capable d’inculturation.

Quatre rêves pour l’Amazonie, qui ouvrent de nouveaux possibles pour notre monde et pour notre Église. Quatre rêves qui nous invitent à devenir les bâtisseurs d’une nouvelle « maison commune ».


Elena Lasida

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