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Qui est qui ?

Michèle JEUNET

Dimanche 10 juillet 2016 – 15e dimanche du temps – Luc 10, 25-37

Dans cet évangile, nous avons deux personnages principaux : un homme qui quitte Jérusalem et tombe sur des bandits ; un autre originaire de Samarie qui le découvre et s’occupe de lui. « Il prit soin de lui » nous dit le texte. Mais qui est « il », qui est « lui » ?

Trois réponses sont possibles. Dans la première interprétation, on peut voir le Christ sous les traits de ce Samaritain. Dans ce cas Jésus s’identifie à la fois à un homme méprisé et à un homme qui fait du bien. Ce qui autorise cette lecture, ce sont tous les gestes de guérisons dont l’Évangile est rempli. Jésus révélation d’un Dieu en voyage, voyage de son Incarnation pour nous rejoindre au cœur même de notre pauvreté comme de nos richesses et unir sa vie à la nôtre.

Alors regardons avec attention les gestes de Jésus-Samaritain. Tout d’abord il voit. Cela veut dire qu’il a de l’attention pour chacun-e. Il est pris de pitié, cela veut dire qu’il nous entoure de sa miséricorde – « pris de pitié » voulant dire remuer jusqu’aux entrailles : expression biblique qui n’est employée que pour Dieu. Il s’approche, cela veut dire qu’il se fait notre prochain. Il soigne les plaies, verse de l’huile et du vin, et toute une tradition d’interprétation y a vu la préfiguration des sacrements, huile du baptême, vin de l’eucharistie. Il le chargea sur sa propre monture, le conduisit à l’hôtellerie et prit soin de lui. Quelle est cette hôtellerie ? Le lieu où l’on rejoint des frères et des sœurs pour ensemble vivre et témoigner d’un amour qui guérit. Mais pour cela, il est nécessaire de s’identifier au blessé du chemin. L’ouverture à Dieu comme toute ouverture à l’autre demande de sortir d’une attitude de suffisance, d’être quelque part en manque, et reconnaitre une blessure. On peut le faire devant Jésus-Samaritain car il ne s’est pas présenté en surplomb, mais dans l’humble figure d’un enfant à Noël, d’un serviteur dans sa vie, d’un ami, d’un homme qui a soif au puits de Jacob, d’un blessé dans sa passion.

Ce qui permet de lire ce texte selon une deuxième interprétation. L’homme qui descend de Jérusalem, c’est le Christ, car il est celui qui s’est remis entre nos mains. Des mains qui l’ont fait tomber, dépouillé, roué de coup, tué. Il s’identifie ainsi à toute femme, tout homme victime de l’injustice. Cela permet de lire la passion du Christ autrement. Non pas comme une nécessité pour que Dieu pardonne mais comme le parti-pris de Dieu qui se met du côté des victimes de l’injustice, qui est comme eux victime de l’injustice et ainsi dénonce toute injustice. Les brigands qui l’ont laissé à demi-mort, ce sont toutes les forces de déshumanisations dont l’humain est capable.

Ce qui amène à une 3e lecture : le Samaritain, ce peut-être chacun, chacune de nous. À chaque fois que nous avons les yeux ouverts, que nous nous arrêtons, que nous prenons soin des autres, que nous prenons soin de Dieu en chacun, en chacune de nos frères et sœurs.

Ce qui nous amène à mesurer la révolution spirituelle du Christ dans son ouverture à l’universel. Tous et toutes sommes le blessé, le blessant, le secouru, le secourant, le Christ en sa posture de blessé et de secourant (mais non de blessant). Dans l’histoire du christianisme, les meilleurs des chrétiens ont su vivre de cette révolution et la faire pénétrer dans les relations humaines. Mais comment se fait-il que cette révolution a si peu changé les structures même de nos sociétés ? Comment, un exemple entre mille, un pape au XVe siècle pouvait-il légitimer l’esclavage (Bulle du pape Nicolas V du 8 janvier 1454) ? Comment pouvait-il lire cette parabole et ne pas y voir la contradiction ? Et il faudra attendre le XIXe siècle pour avoir une condamnation de l’esclavage (Grégoire XVI, In supremo). Et aujourd’hui à quelle actions cette parabole nous invite-t-elle ?

Michèle Jeunet

(texte rédigé pour Témoignage chrétien, et publié avec son aimable autorisation)

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