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En banlieue, « restez chez vous » est un slogan qui n’a pas de sens.

Brigitte GIRAUD
Immeubles
Immeubles © Marianna @ Wikimedia Commons (CC BY-SA 3.0)

 

Pour l’écrivaine Brigitte Giraud, qui a grandi dans une ZUP près de Lyon et a souvent choisi la banlieue comme décor de ses romans, être confiné « à la maison » ne vaut que si l’on peut parler d’un « chez-soi ». Car, dans ce que l’on nomme les cités, l’extérieur est devenu l’extension naturelle de l’habitat.

Si la banlieue est le lieu de l’enfance, c’est aussi là que vit encore une partie de ma famille. Je n’ai jamais cessé d’aller et venir entre ce qu’on nommait jadis la zone à urbaniser en priorité (ZUP) et le presque centre-ville de Lyon, où je me suis installée à l’âge de 20 ans. La ZUP a changé de nom, on lui préfère « cité » ou « quartiers ». Les quartiers, c’est un peu le pire de la banlieue dans l’esprit du Français moyen. Vaulx-en-Velin (Rhône), Échirolles (Isère) ou Montfermeil (Seine-Saint-Denis) : pas des endroits où on se balade le dimanche. On en entend parler comme des territoires perdus de la République. Perdus pour qui ? Comme des zones de non-droit. Comme si elles étaient habitées par des « non-gens ». Des expressions dénigrantes, il en existe à la pelle, qui me font mal.

La banlieue est présente dans la plupart de mes romans, je ne me lasse pas de la mettre en scène. Autant de vitalité, d’inventivité et de désespoir au mètre carré ne vous lâche jamais. Je l’aime autant que je m’en méfie. C’est trop, tout le temps. Trop d’énergie, trop de bruit, trop de paroles, trop d’embrouilles, et puis aussi trop de résignation, trop de somnolence. Une chose et son contraire. La banlieue vous essore, avec ses excès, le vertige de ses accélérations, ses chutes de tension. Son tempo maniaco-dépressif façonne une représentation particulière de l’intime et du collectif. Elle conditionne une relation ambiguë à la promiscuité et à la rudesse des éléments.

Parce que son habitat ne protège de rien.

Qui a déjà dormi au douzième étage d’une tour une nuit de grand vent s’en souvient toute sa vie. De ce vaisseau qui tangue dans les courants d’air, de ces volets qui claquent, des pleurs des enfants d’à-côté, des cavalcades dans la montée d’escalier à deux heures du matin parce que l’ascenseur est en panne, des meubles que le voisin du dessus semble déplacer sur votre tête, de ces portes qui claquent, et ces matelas qui grincent. Et de l’accélération des scooters qui jamais ne s’arrêtent. La banlieue est inquiétude, la faible épaisseur des cloisons laisse filtrer toutes les rumeurs, tous les bruits louches.

Le royaume de la suspicion

Alors le cerveau s’emballe, à cause de ce qu’il entend et ne voit pas. C’est le royaume de la suspicion. Autant de gens qui, si près les uns des autres, cherchent le sommeil, tirent la chasse d’eau, regardent la télévision, s’engueulent, font l’amour, s’interpellent. Ça donne quelque chose d’électrique, un flux tendu, tantôt comme une joie, tantôt comme une menace. C’est un endroit où tout peut basculer à chaque instant. J’ai tellement aimé cet espoir que tout devienne calme ! Le calme comme fantasme, comme un idéal qu’on finit par aller chercher ailleurs. Après m’être sentie au cœur du monde, intensément vivante jusqu’à 20 ans, j’ai eu le sentiment que j’étais à côté, que j’étais d’autant plus seule que trop entourée.

Quand le confinement a été décrété, j’ai pensé que non, ce ne serait pas possible, pas dans un de ces appartements dupliqués par centaines. Pas dans ces conditions de surpopulation et de vulnérabilité. J’ai eu peur des conséquences. Ce qui sauve les gens dans les cités, c’est d’être dehors. Nul besoin d’y avoir vécu pour savoir cela. Dehors est aussi important pour un habitant des quartiers que la terre pour un paysan. C’est l’extension naturelle de l’habitat. C’est là que ça se passe, qu’on existe pour quelque chose, où l’on met en scène ses talents. Vertueux ou pas, mais là n’est pas la question. Rien à faire à l’intérieur, le lieu de la gêne, de la dépossession, rien à vivre dans un endroit où il est si difficile de trouver sa place.

Peu de temps avant l’ordre de confinement, j’ai rencontré des lycéens dans une ville de la couronne parisienne, invitée à propos de l’un de mes romans. Les jeunes du lycée professionnel avaient du mal à rester assis. Parmi les questions qu’ils m’ont posées, l’une m’a marquée, à laquelle je ne m’attendais pas : que veut dire le mot « nappe », trouvé dans l’une des phrases de mon livre ? Une nappe, c’est-à-dire le morceau de tissu avec lequel on recouvre la table du repas. L’adolescente qui s’était risquée à prendre la parole semblait surprise de ma réponse. Certains affichaient un air dubitatif. D’autres connaissaient ce mot, mais « vite fait », comme ils disaient. Ce n’était pas tant la nappe qui leur posait problème que son symbole. Non pas qu’une nappe soit nécessairement réservée à la classe bourgeoise, puisque, dans les familles de la France entière, des nappes à carreaux, et même brodées, on en a dressé chez plus d’un prolétaire. Ce n’est pas la nappe qui coinçait, mais l’idée qu’on partage un repas autour d’une table.

Au lieu de prendre d’autres questions, j’ai voulu creuser avec eux cette histoire de nappe, qui me racontait la vie qu’ils menaient dans leur cité au début du XXIe siècle. Tous ou presque étaient d’accord pour admettre que l’heure du repas n’existait pas. Non, ils ne mangeaient pas ensemble, d’ailleurs ils n’étaient jamais en même temps à la maison, les frères, les sœurs, les parents, les grands-parents. Cela ne se pouvait pas. De toute façon, ils n’avaient pas assez de place. Dans leurs appartements, ils se croisaient, les grands s’occupaient des petits, et ils ouvraient le réfrigérateur à tour de rôle, quand ils avaient faim. Ce n’était pas compliqué. Un paquet de chips par-ci, une part de pizza par-là, qu’ils emmenaient dans la chambre partagée à plusieurs, devant une série au salon ou sur le balcon, cet endroit béni, ni dedans ni dehors, cet observatoire d’où les familles contrôlent beaucoup de choses. À midi, ils mangeaient au lycée, ça leur plaisait.

Rythmes de travail disloqués

Au moment où le confinement a été décrété, j’ai pensé à ces adolescents, et à ce qu’ils m’avaient confié. Les mères vivaient souvent seules avec les enfants, avec des horaires spéciaux parce qu’elles faisaient des ménages pour certaines, ou travaillaient à l’hôpital, les grands frères étaient souvent absents, coursiers à toute heure, il arrivait que les pères soient embauchés à la journée sur des chantiers, ils occupaient alors une couchette la moitié du jour, qui revenait à un enfant la moitié de la nuit. Les places bougeaient, des matelas étaient parfois installés par terre, au pied d’un lit gigogne. Ces rythmes de travail disloqués créaient des familles disloquées. C’était compliqué pour les devoirs. Les enfants les faisaient le plus souvent à l’étude, à la bibliothèque municipale, au centre social.

J’ai repensé à mon enfance à la ZUP, que j’avais aimée parce qu’on vivait dehors, on était une bande, on jouait sur les chantiers, on traînait dans les caves, on dévalait des pelouses râpées sur des couvercles de poubelles. Le mot d’ordre était toujours le même, qu’on hurlait depuis le bas des tours : « Tu descends ? » Descendre nous délivrait de tout. C’était joyeux, je ne me rendais pas compte que je faisais tout pour fuir l’appartement, j’allais au sport quatre soirs par semaine, je cherchais à respirer ailleurs.

Quand j’ai rencontré mon amoureux, qui habitait dans le même quartier, dans une barre nommée du charmant nom de « Matisse », dans la très enviée « Cité des peintres », parce que dotée d’interphones, il ne disposait pas d’une chambre personnelle. La famille logeait la grand-mère, récemment arrivée d’Algérie. Lui dormait dans le canapé du salon, et ne pouvait se coucher qu’après la fin des programmes télévisés. Ses sœurs occupaient une chambre, ses parents une autre. Il n’avait pas d’endroit pour étudier, ni pour me recevoir, ni pour écouter de la musique. Nous trouvions notre salut dehors, sur des bancs, dans des terrains vagues, comme tous les jeunes de la cité. Dedans était impensable, c’était l’asphyxie, les stratégies d’évitement, les conflits plus ou moins larvés.

Quand les mesures de confinement ont acté la fermeture des parcs dans les centres-villes et dans les banlieues, des terrains de basket, des aires de jeu, je n’ai pas imaginé que toutes les familles allaient « retrouver le sens de l’essentiel », « la culture, l’éducation », je n’ai pas imaginé que chacun allait se mettre à lire, comme le suggérait le discours du chef de l’État, le 16 mars. J’ai pensé à ces corps entravés par le manque de surface habitable, exposés aux regards des autres, au spectacle de soi qu’on ne peut pas cacher, aux ados qui suffoquent, aux couples qui peinent, aux frustrations qui deviendront violence. J’ai repensé à cette phrase d’Orwell dans 1984 : « Aux moments de crise, ce n’est pas contre un ennemi extérieur qu’on lutte, mais toujours contre son propre corps. »

La double peine

Alors je pose une question simple. Que la période de confinement nous invite à reconsidérer. Qu’est-ce qu’un foyer ? Qu’est-ce que ce savant équilibre entre l’intimité et la relation à l’autre ? Qu’est-ce que ce « home, sweet home » que l’être humain recherche d’un bout à l’autre de l’existence ? Pour être à l’abri, du froid, du bruit, de la foule. Pour être en sécurité. De quoi est-il fait ? De qui est-il composé ? « Restez chez vous » est un slogan qui a du sens quand le « chez-soi » existe. Et qui fait mal quand il désigne l’endroit du mal-être, et même du danger. Avec l’impossibilité d’une « chambre à soi ». Ou juste d’un espace à soi.

Il n’échappe à personne que l’épidémie souligne de façon de plus en plus dérangeante les inégalités sociales, dont l’un des symboles forts est le logement. Il y a, hélas, plus de probabilités d’être contaminé quand on vit à six ou huit dans un appartement, et qu’on travaille dans un secteur à risque, comme c’est souvent le cas pour les habitants des banlieues (voir Le Monde daté 6 avril : « L’inquiétante surmortalité en Seine-Saint-Denis »), que lorsqu’on est confiné en télétravail dans une maison avec jardin. Cette double peine rend certains d’autant plus nerveux que la contrainte par corps crée un inévitable « effet Cocotte-Minute » doublé de l’angoisse de la précarité qui va grandissant au fur et à mesure que le temps passe.

Si l’on peut dire aujourd’hui qui est victime du coronavirus, on ne connaît pas encore l’étendue des dommages, notamment intimes et psychologiques, auxquels les plus mal lotis vont devoir faire face, et qui risque de les affaiblir davantage.
 

Brigitte Giraud

Brigitte Giraud est écrivaine. Elle a grandi dans la banlieue lyonnaise, qui a servi de cadre à plusieurs de ses livres, dont La Chambre des parents, son premier roman (Fayard, 1997), ou J’apprends (Stock, 2005). La cellule familiale, l’enfance et l’adolescence sont les terrains d’exploration sur lesquels elle a bâti une œuvre. Son dernier roman, Jour de courage, a paru chez Flammarion (2019)

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