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Et Dieu dit : ‘Passons à table !’

Anne SOUPA

banquet_bruguelEt Dieu dit : ‘Passons à table !’ Philippe Baud, Médiaspaul, mars 2014, 281p. 20€

Manger fait beaucoup parler. Si les recettes de cuisine font les grands succès de librairies, il existe aussi beaucoup d’ouvrages savants ou plus spécialisés qui éclairent un aspect de la symbolique du repas. Le livre de Philippe Baud (notre cher Théophile) résume ces différentes approches et en ajoute d’autres : il enrichit son lecteur en l’ouvrant à l’extraordinaire variété des us et coutumes liés aux repas. Sujet sensible s’il en est : raconter ce que l’on a mangé n’est-il pas le premier sujet de conversation au retour d’un voyage ?

Sur les repas venus d’hier et sur ceux venus d’ailleurs, Philippe Baud apporte une somme d’informations, avec beaucoup de clarté. Connaissez-vous par exemple legarum, condiment de base des Romains, fait de fretin et d’entrailles de poisson, ou lepulmentum, la bouillie des pauvres, ou encore laposcafaite de vinaigre dilué et de jaune d’œuf, qui était la boisson, très désaltérante, des légionnaires ? Ce petit ouvrage qui vous dit tout se lit avec un réel plaisir. Il est né pour devenir un livre de référence.

Philippe Baud, bien sûr, honore la dimension spirituelle du repas :« La faim dit beaucoup plus que la faim, la soif plus que la soif. ». Oui, manger est plus que manger. C’est créer un corps social, une communauté fraternelle. Et, même si cette affirmation est d’une banalité évidente, manger, c’est aussi vivre.J’ai été longtemps impressionnée par cette parole d’un historien de la Bible qui estimait que les plus anciennes prières ou paroles de bénédictions émises par le peuple juif l’avaient été sur des récoltes. Il faisait même remonter la prise de conscience de l’existence de Dieu, sa révélation, en somme, à la venue des récoltes.

Cette affirmation a des conséquences considérables : elle suggère que Dieu se révèle dans l’acte même de manger. Manger est sacré car ce qui maintient en vie est sacré. C’est dire tout ce que l’on gagne à bien savoir ce que manger veut dire. C’est dire aussi combien le chrétien, mais tout être humain, a le devoir d’entendre cet appel à vivre de ceux qui ont faim. Nourrir autrui affamé est un geste qui révèle Dieu.

C’est dans cette perspective que se situe Philippe Baud dans la seconde partie de son ouvrage, où il montre tout ce que les Juifs puis les chrétiens ont compris d’eux-mêmes et de leur Dieu, simplement par l’expérience de manger. Que de repas dans la Bible ! Et que de richesse symbolique en chacun d’entre eux ! Avec la belle et profonde rectitude théologique que je lui connais, Philippe Baud redresse des conceptions trop magiques ou trop individualistes de la liturgie eucharistique : il rappelle que celle-ci n’est pas d’abord un tête à tête intimiste entre un fidèle et un Christ emprisonné dans l’hostie, mais qu’elle donne corps à la communauté présente. Et même au-delà de son aspect social, elle manifeste le don que le Christ a fait de sa vie, don qui recrée l’homme et le monde. La liturgie - et Philippe Baud devient poète en le disant - est « divine », car elle rend déjà présente l’éternité promise par Dieu.

Ces rappels font du bien. Ils sont un bel antidote à la lassitude qui trop souvent, affecte « la messe » : si sa visée n’est plus assez régulièrement rappelée, le souci de la forme prend le dessus. Lepourquoide ce déploiement grandiose et lepourquoides gestes accomplis s’effacent. Et par conséquent, lepourquoide la présence du fidèle disparaît lui aussi. Celui-ci a beauêtre là, il ne l’est plus que dans la forme. Son cœur est resté ailleurs.

De ce repas qui constitue un corps, il ne convient pas d’exclure quiconque. Philippe Baud réaffirme que l’eucharistie n’est pas un repas pour des purs, des « happy few », mais le lieu d’un salut pour ceux qui en ont besoin. Il se fait ainsi l’écho des paroles choc du pape François : « L’Eucharistie, même si elle constitue la plénitude de la vie sacramentelle, n’est pas un prix destiné aux parfaits, mais un généreux remède et un aliment pour les faibles1 ». Ces rappels sont libérateurs pour tous les divorcés remariés qui souffrent de l’exclusion sacramentelle. Mais pas seulement pour eux. N’oublions pas que leur souffrance est le marqueur de la souffrance de tout le corps de l’Église, entraîné presque malgré lui à une vision déformée ou racornie de ses gestes. Aussi, pour tout catholique, ce petit livre estnourrissant. Bon appétit à tous !

Préface de l’ouvrage, Anne Soupa, 1Evangelii Gaudium, § 47

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