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Un dictionnaire original et nécessaire

Anne SOUPA

dictionnaireethiqueLa sortie récente du Dictionnaire d’éthique chrétienne décoiffe : une bouffée de modernité dans les greniers de la morale chrétienne. La taille raisonnable des articles en ferait presque un livre de « proximité », en tous cas de consultation facile et d’une utilité évidente pour nous tous qui avons des décisions morales à prendre. Voici ce qu’en dit Laurent Lemoine qui en a assuré la direction éditoriale.

Anne Soupa : Laurent Lemoine, vous êtes frère dominicain depuis 20 ans, éditeur aux Éditions du Cerf, professeur de théologie morale à la faculté catholique d’Angers, et vous avez une pratique de la psychanalyse depuis 5 ans. Vous sembliez prédisposé pour cette entreprise…. Laurent Lemoine : Prédisposé, je ne sais pas, en tous cas, il m’a apporté de grandes joies. Au cours de ce travail, j’ai appris, sur moi-même, sur les autres Églises chrétiennes, sur la société où je vis, et j’en sors différent. L’histoire a commencé il y a six ans, à la suite du constat fait par le Cerf que le «genre dictionnaire » plaisait. En effet, il donne au plus grand nombre un accès à des notions peu abordées pour elles-mêmes, dans les médias et dans les diverses formations universitaires ou professionnelles, et cependant indispensables pour nourrir sa pensée et ses actes. Qui que l’on soit, croyant ou non, enseignant, éducateur, parent, soignant, la claire conscience de nos décisions, de leur pourquoi, de leur comment et des conséquences qu’elles ont, est un devoir vis-à-vis de soi-même, une richesse qui a du prix. Ce dictionnaire y répond ; il donne un accès informé, sérieux, clair. C’est une référence.

A.S. 2000 pages, tout de même, il y a de quoi avoir un peu peur….

L.L. Ce n’est pas un roman, mais un livre à usage différé. Quand la société débat ou que le besoin surgit, dans son métier, sa vie personnelle ou familiale, disposer alors d’un éclairage à la fois simple et complet, sans jargon, sans pirouettes savantes, soucieux de la valeur d’usage des propos tenus, oui, cela devient un outil très précieux. N’est-ce pas une question de dignité envers soi-même que de s’informer sur l’homosexualité ou la fin de vie par une contribution de fond qui va au-delà des cercles partisans ?

A.S. Comment est construit l’ouvrage ?

L.L. Il comporte plus de 200 articles, des « addictions », aux « valeurs », en passant par les « moyens de communication » et le « suicide ». 115 collaborateurs y ont travaillé, de provenances confessionnelles différentes et de disciplines multiples, chrétiens et non chrétiens, théologiens, moralistes, sociologues, psychanalystes, médecins, scientifiques… Les directeurs de l’ouvrage sont suisse, belge et français. L’un est protestant, l’autre est… laïc, moi je suis … religieux. Cet ouvrage est un bel exercice de décloisonnement et même d’altérité. Un exemple : l’article « avortement », a été écrit à plusieurs, de confessions différentes avec la parole des femmes. Les divergences se voient dans la chair même du texte. Nous n’avons pas voulu d’un consensus forcé, car les tensions sont en elles-mêmes fécondes. Un regard croisé sur une même réalité ouvre des perspectives insoupçonnées. Un homme ne fait pas de l’éthique comme une femme, un protestant comme un catholique. La vérité est symphonique disait Urs von Balthasar.

A.S. Le pluralisme est pour vous un état de fait irrécusable…

L.L. Dans un contexte où le christianisme risque d’être exculturé, j’ai voulu me lancer dans un nouveau mode d’inscription, qui est celui du dialogue. La sécularisation est un fait. On peut le regretter, mais c’est ainsi. C’est à partir de là qu’il faut travailler. L’Église se doit d’être conversation avec le monde. Beaucoup de grands textes,Gaudium et Spes, dans son Préambule, le Rapport DagensProposer la foi dans la société actuelle,en ont posé les bases. Je pense qu’il est urgent et fécond de s’appuyer sur une « amitié sociale » entre les courants culturels. Entrer dans la culture contemporaine, ce n’est pas la prendre à rebours. Bien sûr, il y a des lignes de contre cultures à tenir, mais elles ne sauraient être la posture naturelle. Ce dictionnaire est ouvertement un projet anti-communautariste.

A.S. Que pensez-vous du « risque » de dilution chrétienne ?

L.L. Je pense que lorsqu’on est sûr de son identité, les différences ne sont plus un problème et le risque de dilution s’amoindrit. On peut aller rencontrer l’autre. Il faut distinguer « identité » et « identitaire ». La posture identitaire rêve une société chrétienne. Pour protéger son rêve, elle construit des défenses qui génèrent de la violence. On en a eu la preuve dans la stratégie adoptée lors du « Mariage pour tous ». On finit par mettre toutes ses forces à construire des défenses et on se rend indirectement complice des agents de la laïcité…En réalité, cette attitude, adoptée pour lutter contre la sécularisation ne fait que la renforcer et elle encourage une laïcité dure dont nous risquons de voir demain les méfaits. C’est une erreur pastorale majeure.

A.S. Il y a donc une dimension politique à cet ouvrage…

L.L. Absolument. S’il permet une meilleure prise en compte commune des grandes questions de la vie, j’en serai très heureux. Le dialogue semble souvent un risque, le mur semble, hélas, toujours préférable, mais il traduit une peur, celle de se compromettre. Mais comme l’avait dit un évêque au concile, « la vérité ne nuit jamais à la vérité ». J’ai été très heureux d’entendre dans la bouche du pape François cette phrase, hélas disparue ces dernières années : l’appel aux « hommes et aux femmes de bonne volonté ».

Le Dictionnaire encyclopédique d’éthique chrétienne

sous la direction de 

Laurent Lemoine, Eric Gaziaux et Denis Müller (de gauche à doite)

  Éditions du Cerf, février 2013, 65 €, avec la contribution, par exemple, de Guy Aurenche, Christian Charreire-Bournazel, Jean-Marie Colombani, Gérard Defois, François Euvé, Eric Fassin, Xavier Lacroix, Véronique Margron, Marie-Jo Thiel, Serge Tisseron, Paul Valadier, Patrick Verspieren.

Deux dates :

Grande Soirée de lancement  mercredi 10 avril, de 20 h à 21h 30.avec Guy Aurenche, Dominique Greiner et Véronique Margron, à  La Procure, , 3 rue de Mézières, 75006 Paris, , laprocure@laprocure.com Table ronde « Une autre fin de vie ? L’apport duDictionnaire d’Éthique chrétienneaux débats actuels » jeudi 24 avril à 19h30 , avec la participation de P.Verspieren, A.Houziaux, L.Lemoine, Marie-Sylvie Richard. Centre Sèvres, 35 bis rue de Sèvres, Paris6e.

 

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