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Dialogue avec moi-même

Anne SOUPA

PoloTonkaDialogue avec moi-même Un schizophrène témoigne, de Polo Tonka, présenté et commenté par Philippe Jeammet, Éditions Odile Jacob, 227 p. 21, 90€. « C’est une science peu partagée que de savoir reconnaître la douleur de l’autre. En général, lorsque quelqu’un vous fait part de sa souffrance, il est de bon ton de lui dire : « Ce n’est pas si grave », ou bien : « Ca ne va pas durer ». Or, il n’y a qu’en reconnaissant la douleur de l’autre qu’on peut lui rendre accessible le repose de l’âme et la cicatrisation de ses plaies. » (p.38) Ces paroles d’expérience, c’est Polo Tonka qui les prononce, à notre intention à tous, pour ne jamais les oublier lorsque nous recevons la confidence d’une souffrance. Son livre est de ceux qui touchent au cœur. Il est consacré à une guerre qui n’avoue pas son nom, mais qui est terrible, celle, intime, de la maladie mentale. Guerre contre l’angoisse, la division intérieure, le débordement de ses émotions. Guerre jamais totalement gagnée, qui vous laisse « en rémission », mais vous oblige à vivre continuellement sur le qui vive, dans la dépendance aux traitements médicamenteux, aux tâtonnements des professionnels, à l’hypothèse d’une angoisse insupportable qui, dans le pire des cas, vous conduit au suicide et, dans le meilleur, vous pousse à demander vous-même d’être hospitalisé, avec les risques que décrit l’auteur : « Lorsque vous passez les portes du pavillon, vous êtes obligé de laisser votre cerveau à l’entrée et, dès lors, vos moindres réactions sont analysées sous le spectre de votre folie. Si vous êtes joyeux, c’est que vous êtes exalté, et si vous êtes exalté, c’est que vous êtes maniaque. Si vous êtes bougon, c’est que vous êtes en rébellion et qu’il faut vous faire comprendre que vous n’êtes pas le chef. Si vous êtes triste, c’est que vous êtes déprimé. Si vous riez beaucoup, c’est que vous êtes sut le point de délirer. Etc. Et par-dessus tout, même si, objectivement, vous êtes maltraité, vous n’aurez jamais raison contre un membre de l’hôpital ». (p.164) Voilà ce qui ajoute à l’angoisse la folie de ne pouvoir rien communiquer « de soi qui vienne de soi » et vous fait vivre un enfer… de plus. Ainsi décrite la maladie, on n’en n’est que plus admiratif du recul que Polo Tonka a pu prendre sur elle pour la raconter, ce qui est rare et rend ce témoignage très précieux. Il apprécie d’ailleurs cette performance à sa juste valeur et confie au lecteur l’intense besoin qui était le sien d’écrire. Lorsque je l’ai rencontré, au salon du Livre où il signait son livre, il m’a donné cette dédicace qui m’a été droit au cœur : « Avec toute ma joie de vous compter comme lectrice. » Un bon commerçant en aurait dit tout autant, mais après avoir lu le livre je comprends que le ressort d’une telle parole était d’une intense profondeur. L’autre raison pour laquelle je vous recommande ce livre, c’est la foi dont fait état l’auteur. Une foi en partie héritée de sa famille, mais passée au feu de l’expérience, dans un groupe charismatique. « Je me suis retrouvé à louer Dieu, alors même que mon mal, comme une écorce intime et persistante, me brûlait encore le fond de l’âme. Je me suis mis à pleurer comme une Madeleine en frappant des mains en cadence et l’émotion me gagnait chaque seconde davantage jusqu’à me brûler au cœur et à l’âme en un brasier tout autour de moi et en moi. C’est de jour-là que mes symptômes dépressifs ont disparu et qu’ils m’ont quitté pour ne plus jamais m’envahir de nouveau.» -La foi ou la volonté de Dieu ? -Surtout ce que j’ai perçu de notre désir commun de faire équipe. Car Dieu ne peut forcer la porte de personne. ( …) Depuis sept ans, ma vie est brûlée par la joie et l’amour que j’ai reçus lors de cette rencontre avec le Créateur ». (p. 125-6). Ce témoignage est suivie d’une postface écrite par le professeur Philippe Jeammet, spécialiste de l’adolescent. Elle aussi donne à penser. Écoutons plutôt : « On n’est pas schizophrène ni même psychotique ; on a une maladie, la schizophrénie, qui couvre en fait un large spectre de troubles, de gravité et de durée variables, dont les traitements récents ont sensiblement modifié l’évolution et le pronostic. Ce n’est pas le sujet humain qui ne participerait plus de l’humanité commune ; ce sont les troubles liés à des contraintes émotionnelles qui altèrent ses cognitions, ses croyances, ses capacités de discernement. Pour retrouver une liberté de choix, il lui faut comprendre les raisons de ce qui l’affecte » (p219). Belle entreprise que celle qui s’y efforce. Anne Soupa    

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