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Des nouvelles de la Commission Pastorale de la Terre

Xavier PLASSAT
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Après une longue période de raisonnable progression, réalisée autour d’objectifs de plus grande inclusion sociale et d’élimination de la grande pauvreté, le Brésil a été comme aspiré dans une tourmente désespérante : la cohorte de politiciens corrompus qui a accédé aux postes de gouvernement après la destitution de Dilma Rousseff fait souffler un vent de revanche contre tout ce qui rappelle le Parti des Travailleurs et les conquêtes populaires passées, le même vent de ravage et de haine dont les premières semaines de présidence de Trump donnent une triste et comparable idée.

La politique de lutte contre le travail esclave fait partie de ces conquêtes sous haut risque de retour en arrière : les attaques visent en premier lieu la définition légale de ce qu’est l’esclavage moderne, un domaine où le Brésil – selon les dires de l OIT – est en avance sur la communauté internationale, pour avoir su associer dans sa définition les valeurs de liberté et de dignité, donnant un sens actuel à la notion classique d’esclavage (« traiter autrui comme une chose »). Nos congressistes sont tellement occupés à se défendre d’accusations de corruption et à tenter de contrôler les manettes de l’État, qu’ils n’ont pas (encore) eu le temps de donner suite aux projets de loi les plus rétrogrades sur cette question.

Dans ce contexte, prend une dimension inespérée et peut-être... providentielle (!) la condamnation de l’État Brésilien enfin publiée, le 15 décembre 2016, par la Cour Internationale des Droits de l’Homme de l’OEA (Organisation des États Américains), après 18 ans d’une procédure initiée par la CPT, dans l’affaire « Travailleurs de la Fazenda Brasil Verde contre l’État brésilien » (du nom d’une grosse ferme d’élevage bovin où, en dépit de plusieurs opérations d’inspection révélant l’existence de travail esclavagiste qui impliqua au fil des années plus de 300 ouvriers agricoles, aucune mesure sérieuse n’avait été prise). Le fait en lui-même et le contenu de la sentence sont historiques et emblématiques : parce que c’est la première affaire d’esclavage à être jugée à ce niveau, parce que la sentence fera jurisprudence quant à ce qu’on doit entendre par « esclavage moderne » et quant à ce qu’est la responsabilité d’un État pour éviter ou punir la pratique de ce crime. Les juges entendent, par exemple, que la discrimination structurelle historique (sic) qui frappe les victimes habituelles de cette forme d’exploitation est un signe clair de la faillite des politiques de l’État brésilien pour corriger une situation séculaire, dans le pays qui a été le dernier d’Amérique à abolir l’esclavage. Emblématique aussi est l’importance des indemnités attribuées à 128 des victimes identifiées : elles devraient recevoir de l’État brésilien entre 30 et 40 000 dollars par personne !

Ce jugement aura probablement des répercussions positives. À preuve : seulement trois jours après sa publication, la Justice du Travail, saisie par le Ministère Public du Travail, a mis en demeure le Ministre du Travail de publier la fameuse et redoutée Lista Suja (la liste « noire » qui chaque semestre recense nominativement les employeurs pris en flagrant délit d’exploitation de main-d’œuvre en condition analogue à de l’esclavage). Cette Liste est utilisée par les banques et le marché comme instrument d’évaluation des risques-clients et a donné lieu, depuis 2005, à un engagement national d’entreprises qui entendent lutter contre l’esclavage. Pas toutes cependant... La Cour Suprême, sur un recours présenté par un groupe de grandes entreprises de la construction civile, et appuyée par le lobby de l’agrobusiness, avait suspendu, fin 2014, la publication de la Lista Suja pour finalement la réautoriser en mai 2016. Mais depuis le (nouveau) gouvernement résiste, et la dispute fait beaucoup de bruit : sur la TV Globo la chroniqueuse spécialisée en économie a lancé : « C’est le crime qu’il faut combattre, non sa divulgation ! »

Dans l’adversité, nous avons continué d’avancer : notre Campagne contre l’esclavage au Brésil va publier dans les prochaines semaines deux livres pour divulguer les principaux résultats des recherches que nous avons réalisées dans quatre États (Tocantins, Pará, Maranhão et Piauí). Ces résultats portent sur les caractéristiques actuelles de la migration temporaire de travailleurs et sur certaines formes de travail esclave particulièrement « invisibles » parce qu’associées au pillage de bois, d’espèces rares, au fin fond de la forêt amazonienne, pratiqué par de gros exploitants forestiers connectés au marché mondial. Ces recherches nous ont permis de construire un nouveau programme baptisé RAICE (Réseau d’Action Intégrée pour Combattre l’Esclavage), qui associera cinq équipes de la CPT de trois États, et dont nous commençons maintenant la phase de collecte de fonds.

Xavier Plassat

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