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D’après vous, pourquoi Jésus est-il mort ?

Anne SOUPA

Pendant la longue, très longue lecture d’évangile de dimanche prochain, dimanche de la Passion, jour des Rameaux, le temps ne manquera pas pour laisser monter en soi les impressions, les sentiments, les remous du cœur, et aussi les questions, aux réponses parfois indécidables, que pose la mort de Jésus.  Les yeux s’attardent d’abord sur cette entrée à Jérusalem, triomphale, chatoyante. Mais bientôt l’esprit bute sur ce quiproquo grandissant : la foule attend un messie libérateur, mais Jésus cédera-t-il aux acclamations et aux honneurs ? Jésus revit, en ce moment, la deuxième tentation, celle qui consiste à mettre Dieu à l’épreuve. Sera t-il le Sauveur qui libèrera Israël du joug romain ? Renversera-t-il le cours naturel de l’histoire ? Voudra-t-il prendre la place de Dieu ? Et tandis que, juché sur sa pacifique monture, un ânon, Jésus écarte la sollicitation et avance vers le lieu de sa Passion, comment ne pas chercher à imaginer ce qui occupe son cœur et son esprit ? Pourquoi refuse-t-il de « jouer au Messie »? Après tout, libérer son peuple est une noble tâche. Pourquoi s’avancer vers la mort ? Quel est donc ce « plus important » ? « Pas ma volonté mais la tienne », dira Jésus à son Père au Mont des Oliviers. Mais quelle est cette volonté paternelle ? Question qui en amène une autre, centrale pour tout croyant : pourquoi Jésus est-il mort ? Nous voilà, pauvres croyants, désemparés devant le mystère, aveuglés par nos œillères, hésitant devant une parole qui nous engagerait. Et, parmi les centaines de milliers de pages qui se sont écrites au cours de l’histoire, le pire côtoie le meilleur… Au sujet de cette fameuse « volonté du Père » d’abord. Comment la comprendre ? Volonté « préméditée » : Jésus, le Verbe de Dieu, aurait été « programmé », depuis la faute d’Adam, pour racheter l’être humain perdu. C’est la théorie du « rachat ». Avantage : elle apaise à la fois la culpabilité individuelle et collective (souvenez-vous, ce grand prêtre qui dit : « il est de votre intérêt qu’un seul homme meure pour le peuple et que la nation ne périsse pas toute entière ». (Jean 11, 50). Bonne aubaine : Jésus, bouc émissaire cher à René Girard, « rachète » toutes nos fautes ; « Sainte Lessive, croyez à ma reconnaissance éternelle » ! Inconvénient : le Père se voit chargé de desseins meurtriers : il devient méchant et sadique. Et si, après de telles prémisses, vous essayez de penser des relations d’amour entre les trois personnes de la Trinité… vous aurez beaucoup de mal car vous devrez intégrer dans le scénario le dessein de donner la mort. C’est quasi impensable ! Rien d’étonnant à ce qu’on appelle ce Dieu le « Dieu pervers » ! Ou bien, seconde hypothèse, la volonté divine est « conséquente » : le Père ne « voudrait » rien du tout, au sens premier du mot, mais, étant donné que tout est redevable à Dieu et que Jésus lui est intimement lié, c’est Jésus qui, dans un acte de foi, s’en remet à lui. La mort de Jésus, comme tout ce qui arrive, est une sorte de volonté divine. Cette lecture remet Jésus dans le cadre d’une vie d’homme et elle permet de préserver la communion entre le Père et le Fils. Mais elle n’en dit pas plus sur le pourquoi de la mort. C’est donc du côté de la vie menée par Jésus et des choix potentiellement dangereux qu’il a faits que se trouvent les indices de réponse les plus forts. Là est la démarche la plus fructueuse. Regarder, d’abord, comment Jésus a vécu. S’arrêter devant son souci de l’intégrité humaine, de la justice, de la fraternité sans frontières, saluer son combat contre toutes les forces d’aliénation qui brident les hommes : étau moralisateur (Jésus ne juge pas), légaliste (il rappelle que le sabbat est fait pour l’homme), cultuel (le culte doit unir au lieu de séparer). Prendre acte du combat de Jésus pour l’honneur de Dieu (les fonctionnaires du Temple sont des coquins qui cherchent à mettre la main sur Dieu, à verrouiller toute expression de foi qui leur échappe), combat pour montrer que Dieu est bon et miséricordieux, qu’il veut la vie et non la mort. Regarder, enfin, comment les hommes se sont comportés avec Jésus. Et là, la coupe est pleine. A la bonté, il a été répondu par la haine, à la douceur par les outrages et la raillerie, à la main tendue par la violence, au pardon par la rancune, à la liberté de parole par le mensonge. Et maintenant, ne bougeons plus, ne respirons plus, nous y sommes, la bête est démasquée, la réponse est là : c’est le mal des hommes qui a tué Jésus. Oh, ne le rangeons pas trop vite dans les catégories bien aseptisées de la philosophie ou de la théologie, c’est le mal ordinaire, banal et quotidien. Pas seulement celui des grands prêtres et des bourreaux de Jésus. Le nôtre aussi, parfois caché derrière le paravent de la pudeur sociale. Un exemple entre mille : dimanche dernier, dans une prison française, un détenu s’est pendu. Son codétenu découvre le corps en rentrant… de la messe. On le fait changer de cellule, pour le mettre avec un autre détenu qui sort d’une… tentative de suicide. Il se cabre d’effroi, et se retrouve… au mitard. Seigneur, la coupe est pleine. Seigneur, délivre-nous du mal. Pouvons-nous associer ces deux personnes à notre prière de dimanche ? Anne Soupa

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