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La croyance au miracle

Jacques NEIRYNCK
Jean Hélart : la Guerison du paralytique
G.Garitan @ Wikimedia Commons


Dans son enfance, chacun vit sous l’emprise de l’animisme et les peuples de l’Antiquité n’avaient pas d’autre ressource pour formuler leur religion. Il n’est donc pas question de la déprécier mais de la considérer comme une étape à dépasser. Aussi bien les Athéniens en - 400 que les Romains en l’an 100 avaient déjà de bonnes raisons de se méfier de leur mythologie. La meilleure définition de l’animisme a été données par Jean Piaget : « L’animisme est une forme primitive de causalité dans laquelle la réalité tout entière tend à être conçue comme peuplée d’êtres animés, dotés d’un vouloir-être et d’un vouloir-faire plus ou moins conscient. Ainsi les nuages bougent parce qu’ils veulent bouger, comme le font les animaux lorsqu’ils se déplacent. Pour la mentalité animiste, la cause première des phénomènes est considérée comme interne aux êtres qui y sont impliqués. L’animisme tend à identifier chaque être extérieur à la notion spontanée que l’être humain se fait de lui-même, comme source d’action sur la réalité extérieure. »
De même aujourd’hui encore il demeure dans certaines Églises chrétiennes une croyance ingénue aux miracles. Cette croyance désigne un fait étonnant, contraire (en apparence) à une loi de la nature, qui est considéré comme surnaturel, c’est-à-dire attribué à une puissance divine, celle du seul Dieu dans le monothéisme. Il répond à la prière d’intercession soit directement par l’action de Dieu, soit par l'intermédiaire d'un saint. Certes, dans cette conception, la Nature n’est plus manipulée continuellement par des esprits, mais elle l’est encore parfois par des saints. On a changé de vocabulaire, mais on allègue le même phénomène, tout en lui concédant le caractère d’exception plutôt que de règle. C’est un animisme à éclipse.
Les protestants et les anglicans rejettent la notion de l'intercession des saints, qu'ils considèrent comme dénuée de fondement biblique et révélatrice d’une croyance persistante au polythéisme. En revanche, un procès de canonisation dans l’Église catholique devait être appuyé par deux miracles, qui auraient été obtenus par l'intercession du candidat à la sainteté. Le pape François s’est dispensé fort heureusement de cette règle traditionnelle lors de la canonisation de Jean XXIII, qui est présenté aux fidèles comme un exemple de vie plutôt que comme un intercesseur magique.
De même une certaine croyance en la toute-puissance de Dieu diffuse l’image d’un Créateur qui édicterait des lois de la Nature, au-dessus desquelles il se situerait par la possibilité de réaliser des miracles. En effet, la loi promulguée par des monarques d’Ancien Régime (ou des dictateurs de notre époque) ne s’applique pas en ce qui les concerne : la définition du pouvoir fut longtemps associée au privilège de n’être pas assujetti à la loi commune. La toute-puissance divine est ainsi naïvement assimilée à la capacité de s’affranchir des lois naturelles. Or, dans l’expérience vécue de nos contemporains, le pouvoir est légitime si – et seulement si – le législateur se fait un devoir d’obéir scrupuleusement à ses propres prescriptions. Hans Jonas a démystifié la toute-puissance dans Le concept de Dieu après Auschwitz.
Ces conceptions reposent sur plusieurs malentendus. Tout d’abord, il n’existe pas de lois naturelles qui précéderaient en quelque sorte notre investigation, comme si le Créateur avait édicté une sorte de constitution dont il nous appartiendrait de découvrir un à un les articles, écrits quelque part sur des tables de pierre. Dans son énoncé, une loi de la Nature n’est qu’une création de l’esprit humain, valide dans un certain domaine de concordance. Ce n’est pas une vérité éternelle, mais un outil de travail transitoire.
Selon sa méthode, la Physique mesure certaines grandeurs (vitesse, masse, position, etc.). Elle note qu’elles semblent liées par une relation mathématique et elle soumet ce modèle mathématique de la réalité à de nouvelles expériences pour en discerner d’éventuelles failles. Elle ne prétend absolument pas que le modèle soit la réalité, parce qu’elle sait qu’il ne l’épuise pas. L’Univers ne peut être réduit à quelques mesures reliées par des équations. Celles-ci ne sont rien de plus qu’une collection de formules, distinctes du monde qu’elles décrivent.
Selon cette conception, par définition il n’y a pas de miracles. Lorsqu’un phénomène « inexpliqué » jusque-là par une loi connue est recensé, le modèle doit être modifiée pour en tenir compte. C’est ainsi que le modèle de mécanique céleste élaboré par Newton a été remplacé par celui d’Einstein qui « explique » des mesures « inexplicables » dans le précédent. Le « miracle » n’a donc pas de sens pour la science. Dans son corpus, le concept de phénomène inexplicable, généralement associé aux miracles, n'existe pas. La science ne connaît que des phénomènes inexpliqués, c'est-à-dire non encore élucidés en l'état actuel du savoir, qui suggèrent que des chercheurs s’en occupent. S’ils réussissent l’inexplicable cesse de l’être. Lors d’une guérison dite miraculeuse à Lourdes, il vaudrait la peine de considérer ce patient comme digne d’intérêt pour la recherche.
Autre malentendu : l’usage abusif du verbe expliquer. Dans l’animisme, tout est explicable, tandis que la science n’explique rien. Elle élabore des règles qui permettent de simplifier le chaos des phénomènes naturels en les rangeant provisoirement dans des modèles, qui permettent de les classer et même parfois de les prévoir dans des limites étroites.
Dès lors, la valeur des miracles comme « signes », affirmée dans le Nouveau Testament, rejoint l'analyse des historiens rationalistes selon lesquels ils ne sont pas une description objective de faits, qui seraient advenus, mais une façon d'exprimer une vérité religieuse. Daniel Marguerat résume ainsi cette conception : « le récit de miracle est un langage religieux connu de l'Antiquité, et il est porteur d'une ambition bien plus forte que de rappeler un fait merveilleux du passé ; ce langage vit de protester contre le mal. »

Sous l’emprise de l’enseignement obligatoire et des médias, le peuple n’est plus guère convaincu par une pastorale qui présenterait encore les miracles comme des faits historiques avérés, ceux attribués à Jésus de Nazareth comme ceux qui se produiraient à Lourdes. En revanche, la croyance à l’horoscope, à la voyance et aux rebouteux fleurit car elle fait appel à la catégorie du merveilleux présent, quotidien, accessible à tous. Mais pour une fraction plus instruite de la population, la croyance au miracle constitue un repoussoir pour la foi. On pourrait expliquer ainsi la progression du christianisme en Afrique et son déclin en Occident.


Jacques Neirynck

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