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La corruption des meilleurs

Jacques NEIRYNCK
Humanae Vitae
Humanae Vitae © Domaine public


« L'homme n'est ni ange ni bête et le malheur veut que qui veut faire l'ange fait la bête », mettait déjà en garde Pascal.

André Comte-Sponville a formulé une question provocante : « Tout musulman n’est pas islamiste, mais tout islamiste est musulman. Dès lors qu’est ce qui, dans l’Islam, entraîne cette dérive ? » De même tous les marxistes n’ont pas été staliniens, mais tous les staliniens étaient marxistes. On peut d’ailleurs soulever la même question au sujet de tout groupe humain. Comment les États-Unis, inventeur au siècle des Lumières de la démocratie moderne, ont-ils pu élire comme président un Donald Trump ? Tous les chrétiens n’ont pas été inquisiteurs, mais tous les inquisiteurs étaient chrétiens : qu’est-ce qui dans le christianisme engendre ces excès de violences que furent les croisades, les guerres de religion, l’antisémitisme ?

C’est l’application récurrente du proverbe latin : corruptio optimi pessima, la pire corruption est celle du meilleur. En français : l’enfer est pavé de bonnes intentions. En japonais : le poisson pourrit par la tête. En analysant tout discours particulier sur le « Bien » prétendu, on y découvre l’amorce d’un mal véritable. Les mouvements, communautés, partis, Églises qui définissent les contours du « Bien » s’en proclament les détenteurs, les propriétaires, les actionnaires, pour mieux en exclure les autres, tous les autres, particulièrement leurs ennemis naturels. 

L’actualité en offre un exemple consternant. Comment l’Église catholique, promotrice de la chasteté, dégradée en obsession pour la continence, engendre-t-elle au contraire des pervers sexuels parmi son clergé ? Où se situe la faille ?

La spécificité traditionnelle du catholicisme fut un discours dévalorisant du sexe. Il est excusable dans la mesure de ce qui est indispensable pour la reproduction du genre humain. Mais l’encyclique Humanae Vitae poussa cette logique jusqu’à l’extrême dans un texte de style juridique : « Est exclue également toute action qui, soit en prévision de l'acte conjugal, soit dans son déroulement, soit dans le développement de ses conséquences naturelles, se proposerait comme but ou comme moyen de rendre impossible la procréation. » Si un couple est fécond au point que l’abstinence périodique ne satisfasse pas à limiter les naissances, il ne lui reste que deux issues : la famille nombreuse ou le mariage blanc.

Au bout d’un demi-siècle, cette admonestation de 1968 a produit le contraire du résultat espéré : d’une part la contraception est banalisée parce qu’il est chimérique de convaincre une population gobant des pilules de toute espèce que l’une d’entre elles serait constitutive d’une faute morale grave ; d’autre part elle entraina, parmi d’autres causes, une chute rapide de la pratique religieuse.

En effet, cette règle plaçait nombre de couples mariés devant l’obligation d’une continence quasi perpétuelle. Humanae Vitae exigeait une vertu héroïque, sans autre raison qu’un commandement provenant du sommet. Or l’opinion publique découvre maintenant que ceux-là même qui prônent cette morale irréaliste non seulement ne respectent pas la morale puérile et honnête, mais se livrent à des crimes sanctionnés par les tribunaux civils. D’un seul coup, la plus insolite des exigences s’efface devant la divulgation de la plus honteuse des complaisances. La règle de la continence perpétuelle n’est pas tenable, même pour ceux qui la formulent.

Humanae Vitae avait commencé à défaire ce que Vatican II avait recherché : une Église plus conforme à son étymologie, c’est-à-dire une assemblée, une réunion, une communauté, pour abolir une monarchie absolue élective, pourvue d’une infaillibilité autoproclamée en matière de morale et de dogme. En exacerbant un complexe de culpabilité abstraite, sans fondement évangélique, l’encyclique privilégia le normatif au détriment du spirituel.

De là vint la déroute ultérieure de la chrétienté face à la permissivité de la législation civile en matière d’avortement, de procréation médicalement assistée ou de mariage homosexuel. Les abus sexuels de quelques membres de la hiérarchie ont porté le coup fatal. Lorsque le pape François réprimande les États européens, qui ne recueillent pas assez de réfugiés, il a tout à fait raison mais il ne peut plus être écouté. L’autorité morale est comme les allumettes, elle ne sert qu’une seule fois.

Au lieu de vouloir instaurer le règne abstrait du « Bien », il faudrait se limiter à l’exercice de la bonté et de la bienveillance à l’égard de tout le monde, surtout de ceux qui sont différents. C’est sans doute cela qui est le plus proche du christianisme.

Jacques Neirynck

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Commentaires
MARTIN

merci de votre mot marqué au coin du bon sens.

Anne Piérard

Combien je me retrouve dans cette analyse ! et je retrouve aussi la difficulté dans laquelle l'Eglise a placé tant de couples. Humanae Vitae a été un tournant.
En couple nous avons lu et relu cette encyclique et décidé, en conscience, qu'intellectuellement cela ne tenait pas la route. En quoi la méthode des températures était-elle supérieure à une autre méthode, sinon qu'elle obligeait le couple à une ascèse totalement inutile ?
Du coup J'en suis venue à une mise en doute de la parole de l'institution.
Heureusement nous avons rencontré des pasteurs intelligents et bienveillants sur notre route.

Et j'ai repensé à cette expérience récemment face à tous ces scandales.

N. Lemoine

A condition de saisir l'esprit de l'encyclique plutôt que la lettre, il y apparaît, au contraire de ce qu'on répète à l'envi, des notions très en avance sur son temps. Le paragraphe 13 justifie une pratique de l'ascèse conjugale (rendue indispensable si on ne souhaite pas fonder une famille nombreuse mais se contenter de viser les périodes infécondes pour les "rencontres conjugales") par le fait que tout acte sexuel n'est pas forcément désiré par les deux époux, ce qui induit la notion de viol entre époux, reconnue seulement très récemment par la justice française. La capacité à l'ascèse conjugale est une nécessité pour une relation respectueuse entre les époux. C'est à mon sens l'argument le plus fort développé par l'encyclique. Pour ma part, je juge que si je suis capable de montrer ma liberté à l'égard d'un désir et de m'assurer ainsi que je ne serais pas frustré si pour un temps mon épouse ne peut ou ne souhaite pas faire l'amour et qu'au fond de moi-même je ne lui en voudrais pas, alors j'ai respecté ce point essentiel de l'encyclique.
On notera pas ailleurs que l'encyclique dénonçait par avance la séparation totale entre acte sexuel et procréation, dont on peut constater toutes les dérives contemporaines.
En conclusion, il aurait été certes très utile que la rédaction de l'encyclique ne se soit uniquement le fait de clerc théologiens mais aussi d'hommes et de femmes engagés dans l'Eglise et directement concernés ; mais cela ne disqualifie pas pour autant le texte.
Au passage je note une erreur historique dans l'article : la baisse significative de fréquentation des églises le dimanche avait commencé avant 1968. Voir par exemple https://pocram.hypotheses.org/2063. L'encyclique ne peut donc être considérée comme la cause du divorce entre les occidentaux et l'Eglise. Même si elle participe d'un mécanisme qui a conduit à cette rupture. Voir par exemple François Roustang, Ève-Alice Roustang, Étienne Fouilloux, Claude Langlois et Danièle Hervieu-Léger, Le troisième homme entre rupture personnelle et crise catholique, Seuil (2019)

jacques neirynck

Dans mon texte, je précise bien que Humanae Vitae fut une cause "parmi d'autres" de la désaffection des croyants. En laissant entendre que j'aurais écrit le contraire, on s'efforce d'affaiblir mon argument en le rendant exagéré. Procédé classique dans une controverse.
Ce commentaire fait l'impasse sur les limites de la méthode dite naturelle d'abstention périodique. Elle est applicable ou non, selon la physiologie de l'épouse. C'est une étrange distinction en matière de morale. Placer certains époux devant l'obligation d'un mariage blanc parce qu'il n'ont pas les moyens d'entretenir une famille nombreuse revient à dissoudre le lien conjugal dans sa définition même.

jacques neirynck

Dans mon texte, je précise bien que Humanae Vitae fut une cause "parmi d'autres" de la désaffection des croyants. En laissant entendre que j'aurais écrit le contraire, on s'efforce d'affaiblir mon argument en le rendant exagéré. Procédé classique dans une controverse.
Ce commentaire fait l'impasse sur les limites de la méthode dite naturelle d'abstention périodique. Elle est applicable ou non, selon la physiologie de l'épouse. C'est une étrange distinction en matière de morale. Placer certains époux devant l'obligation d'un mariage blanc parce qu'il n'ont pas les moyens d'entretenir une famille nombreuse revient à dissoudre le lien conjugal dans sa définition même.

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