Vous êtes ici

Contribution n° 7 au Synode de la famille. Plaire ou aimer ? Le discrédit catholique envers le mariage.

Xavier Charpe

Vénérable Frère Évêque,

Au jeu du portrait chinois, nulle hésitation, je suis le bœuf, cet animal lent et lourd. Et qui rumine. Avec l’âge, plus que jamais. Depuis quinze jours, la lecture de l’épitre du dimanche 1erfévrier me revient sans cesse en tête. Qui plus est, elle me dit que je ne suis qu’un âne et n’ai rien compris. Au prochain Noël, je tiendrai les deux rôles dans la crèche !

Vous n’avez pas oublié le texte de Paul, au chapitre 7 de sa lettre aux Corinthiens, la première. Pauvre de moi, qui n’ai pas suivi le conseil de Paul et me suis marié ! Car dans ce triste état me voici tout occupé de « plaire » à mon épouse, au lieu de me consacrer aux seules « choses de Dieu ». Me voici donc un homme « divisé ». Comment oublier que le « diabolos » en grec signifie « le diviseur » ?

Dès lors, avec tous mes frères et sœurs chrétiens qui partagent avec moi ce pitoyable état du mariage, me voici ramené à un statut inférieur. Car le mariage ne serait qu’un « remède concédé à notre concupiscence », un pis-aller : « Mieux vaut se marier que de brûler. » Voilà qui justifie la conception d’un christianisme à deux vitesses : d’un côté, les « consacrés » ; de l’autre, dans le monde « profane », les chrétiens de seconde zone, ceux que notre Église a pour habitude d’appeler les « laïcs ». Le mot et le concept ne sont jamais utilisés par aucun des auteurs du Nouveau Testament. Une lettre de la fin du premier siècle introduira pour la première fois ce terme dans le vocabulaire chrétien. Bref, j’aurais dû me tenir du côté des « purs ». Pauvre de moi, pauvres de nous !

J’en tire d’abord une première conclusion qui remet en cause le travail de théologie que je croyais devoir accomplir au service de mes frères et de mon évêque : ce service ne peut être que de piètre qualité et sans grande valeur, puisque je suis marié et donc un homme « divisé », pris dans la préoccupation de « plaire » à mon épouse. Il me semble que cette critique invalide le travail qui est fait dans le cadre du Centre Théologique de Meylan (CTM), puisque nous sommes plusieurs à être sous le joug du mariage…

Au passage, je découvre que je suis un âne décidément, puisque je n’avais rien compris à la vision chrétienne du mariage. Dans ma naïveté, j’avais cru que Christ me demandait d’« aimer » mon épouse. Et réciproquement. L’auteur de la lettre aux chrétiens d’Éphèse me dit que je dois « aimer ma femme comme le Christ aime l’Église ». Je suppose la réciproque vraie : « Femmes, aimez vos maris comme le Christ aime l’Église. » Le « comme » est important : je ne suis pas le Christ de ma femme et réciproquement ; mais il nous est demandé de nous aimer en disciples du Christ.

Je tourne en vain les mots et suis allé voir les verbes employés dans l’original grec. Plaire et aimer, ce n’est pas la même chose. Il n’y a pas de doute possible : « areskô » veut bien dire « plaire », « donner satisfaction » ; « meriksô » veut bien dire « diviser ». J’aimerais bien échapper au texte qui me cloue au pilori. Arriverez-vous, cher Frère Évêque, à me détacher de la potence ?

Je me console en me disant qu’à la réflexion le texte de Paul est terriblement moderne, pour ne pas dire « tendance » : notre époque fait du mariage une affaire de plaire et de plaisir. Quand votre femme ne vous plait plus, vous la larguez. Et réciproquement. On se lance pour un nouveau départ, vers une nouvelle aventure.

Mais ce texte de l’apôtre Paul m’inquiète : s’il s’agit de plaire, tout décati par l’âge que je suis, me voici radicalement menacé, dans l’impossibilité de plaire encore. Qui plus est, « gros Jean comme devant », avec toute ma théologie à reprendre à nouveaux frais. Car bien plus que de plaire, j’avais cru comprendre qu’il s’agissait d’aimer. J’avais cru entendre de mon Église que le mariage était un « sacrement », qu’il était voulu par Dieu comme un bien, entendez que c’était une « bénédiction » donnée par Dieu. J’avais cru comprendre que si j’arrivais à aimer ma femme, celle-ci ne me coupait pas de Dieu et ne faisait pas de moi un homme écartelé, « dia-bolisé ». Dans ma grande naïveté, j’avais cru comprendre qu’à se soutenir et se porter l’un l’autre, à s’accueillir et à se recevoir l’un l’autre, à s’enrichir l’esprit et le cœur, à s’accorder notre pardon quand de nécessaire, et pourquoi pas se donner de la joie, la joie qui est de Dieu et vient de Dieu, tout cela ne nous séparait pas de Dieu et ne faisait pas de nous des hommes et des femmes divisés.

J’avais même cru comprendre qu’avec la foi chrétienne, il s’agissait d’incarnation, que si Christ était venu dans le monde et avait pris notre humanité, ce n’était pas pour nous demander de quitter ce monde, pour vivre en « séparés », hors du réel. Je sais la fécondité du choix de vie de ceux et celles qui ont décidé de s’engager dans la voie du célibat, au service de l‘Église de leurs frères et au service de tous les hommes. Mais pourquoi la fécondité de cette voie particulière serait-elle exclusive de la fécondité de l’autre voie ? J’avais donc cru comprendre que de tenter d’aimer mon épouse ne me séparait pas de Dieu…

Bref, je m’embourbe dans cette foutue épître, qui me tracasse sans relâche. Je dois avoir tout faux. Vous allez probablement me dire que si notre Église écarte du ministère les hommes mariés, c’est que par le fait même qu’ils sont des hommes divisés, tiraillés entre leur femme et Dieu. Ce qui les rend inaptes. Le mariage est un handicap. Raison de plus d’écarter les femmes, puisqu’elles nous écartent de Dieu.

Plaire ou aimer, à quoi me résoudre ?

Respectueusement et fraternellement vôtre.

 

Xavier Charpe

13 février 2015, jour de la Saint Valentin

Mot-clefs: 
mariagetheologie
Ajouter un commentaire