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Comprendre la présence du Christ dans l’eucharistie

Monique BRULIN
Eucharistie catholique
Eucharistie catholique @ publicdomainpictures.net - CC0 Domaine public

 

Une réflexion utile en ces temps où nous sommes éloignés de la table eucharistique !

Le texte du récit des disciples d’Emmaüs (Lc 24, 13-35) est instructif de cette relation (présence suppose relation) que le Christ ressuscité instaure et qui comporte une part d’absence. Les disciples ne le reconnaissent pas au début, en cheminant avec lui et en écoutant sa parole ; lorsqu’ils le reconnaissent au geste de la fraction du pain, il disparaît. On peut relire les récits d’apparitions de Jésus après la résurrection. Il n’est pas reconnu d’emblée à son apparence, mais à partir de l’énoncé d’un nom, d’un geste, à sa manière d’être au monde par la chair (qui est plus que le corps périssable et caractérise un être de relation).

Comme l’a souvent rappelé le théologien Louis-Marie Chauvet, il y a un risque de dérive (fétichisante) à dissocier la présence eucharistique dans les espèces pain et vin, de la présence du Christ dans l’assemblée et dans la Parole. Le pain et le vin s’enracinent dans la sacramentalité globale de l’assemblée et de la Parole.

C’est d’ailleurs ainsi que, dans les premiers siècles de l’Église, ce mystère a été lié à la présence active du Christ par l’Esprit au milieu de ceux qui s’assemblent en son nom et qui écoutent sa Parole. Ceci est repris par le concile Vatican II dans la Constitution sur la liturgie (article 7) qui énonce les diverses modalités de la présence du Christ dans les actions liturgiques et en particulier, dans l’eucharistie. La liturgie le signifie dès les premiers dialogues (salutation de celui qui préside : « Le Seigneur soit avec vous ! », prières) puis, dans un emboîtement d’actes de « mise en présence » et de reconnaissance (Parole acclamée, offrandes, Prière eucharistique) jusqu’à la communion.

Autrement dit, le récit de l’Institution (sur lequel vont s’articuler le passé et le présent de cette présence) ne peut être isolé des autres éléments de la Prière eucharistique mais aussi de l’ensemble des composantes de la célébration. Il peut, selon L.-M. Chauvet être considéré comme « le précipité » des Ecritures proclamées comme Parole du Seigneur dans la liturgie du jour.

Le récit de la Cène inséré dans la Prière eucharistique raconte, en mémorial, le don de lui-même que le Christ a fait tout au long de sa vie jusqu’à la mort pour la multitude dans sa fidélité à la mission reçue du Père. C’est le Christ-se-donnant qui vient ainsi en présence. Et cette présence nous vient par mode de sacrement (dans son rapport au passé fondateur, au présent dans la foi et à l’avenir promis). On ne peut la réduire à l’expérience que nous en avons. Elle n’est pas manipulable. Elle ne se réalise que par l’Esprit Saint répandu sur la communauté croyante (relire les formules d’épiclèse = invocation de l’Esprit, sur les dons et sur la communauté rassemblée). La transformation des espèces eucharistiques en corps et sang du Seigneur n’opère pas au niveau scientifique comme une transmutation matérielle, mais dans l’acte de foi de l’Église. Ce n’est pas nous qui transformons ces espèces en nous ; c’est la personne du Christ qui nous transforme en lui et nous divinise.

Il convient de se référer aux paroles-mêmes du Christ mais aussi à l’attitude de l’Église. Les deux sont inséparables pour comprendre.

1) Se référer aux paroles-mêmes du Christ et aux signes qu’il a confiés pour faire mémoire de lui : « Ceci est mon corps livré pour vous », … « Ceci est la nouvelle Alliance en mon sang qui sera versé pour vous » (Lc 22, 19-20).

Ou « Ceci est mon sang, le sang de l’Alliance versé pour la multitude pour le pardon des  péchés » (Mt 26, 26-27, Mc 14, 22-24). Vois aussi Paul : 1 Co 11, 23-26.

Il s’agit non d’un simple discours ou d’une allégorie, mais d’un contexte d’action.

Ce pain que Jésus prend, bénit, rompt et partage, s’inscrit dans le prolongement des Institutions déjà connues de son temps : la Pâque, l’Alliance… De même pour la coupe. Jésus avait longuement évoqué la relation au Pain de vie (Jn 6, 34-48) : « Le pain que je donnerai c’est ma chair pour la vie du monde. » Dans l’acte eucharistique, la foi consiste à manger, ruminer, assimiler, incorporer, le scandale du Messie crucifié pour la vie du monde.

À partir du Moyen Âge, la pensée de l’eucharistie, la pensée symbolique d’inspiration sémitique et biblique a cédé le pas à une approche plus juridique et sacrale des sacrements. En insistant sur un certain réalisme quasi physique de la présence, on ne tient alors plus guère compte du corps ecclésial ni du corps ressuscité.

 

2) Se référer à l’attitude de l’Église. Dès les premiers temps de celle-ci, depuis saint Paul, puis les premiers Pères, se trouve affirmée dans la liturgie cette présence réelle du Christ. Ce n’est pas par mode de figure (ne contenant la réalité que par mode d’annonce ou d’espérance), ou de signe (mode intentionnel), mais par mode de « sacrement », c’est-à-dire, de signe qui réalise. On peut dire aussi : qui nous rend présents à cette réalité.

Or, cette réalité associe étroitement la compréhension du corps eucharistique sacramentel à celle du corps ecclésial. La présence du Christ dans l’eucharistie est perçue comme la présence du don de lui-même à son Église, pour en faire son corps. L’Église reçoit ce don à travers l’assemblée, la Parole, le pain et la coupe et la figure de charité que l’eucharistie révèle.

 

Saint Augustin en a donné un riche commentaire dans ses catéchèses, telle l’homélie 272, à partir de 1 Co 12, 27 : « Vous êtes le corps du Christ et chacun de vous pour sa part est un membre de ce corps. » ; « Donc si vous êtes le corps du Christ et ses membres, c’est votre mystère qui repose sur la table du Seigneur et c’est votre mystère que vous recevez. À cela, vous répondez : "Amen" et par cette réponse vous y souscrivez. » ; « Un seul corps, nous qui sommes multitude. Rappelez-vous qu’on ne fait pas du pain avec un seul grain, mais avec beaucoup. Soyez ce que vous voyez et recevez ce que vous êtes. » De même pour la coupe, Augustin souligne le mystère d’unité : de nombreux grains sont attachés à la grappe mais, le liquide qui en découle se rassemble en une boisson unique. Le Christ fait de son Église son corps, en son unité.

On peut encore observer que cette présence du Christ « vient de la fin où le Christ a sa demeure permanente », c’est-à-dire, en Dieu. La présence eucharistique est « la venue finale en notre temps, la plénitude future paraissant à la surface du monde actuel[1]. » (dimension eschatologique).
 

Monique Brulin – 17-04-2020


[1] Francois-Xavier Durrwell, L’eucharistie, sacrement pascal, Paris, Les éditions du Cerf, 1980, p.50-51.

 

Éléments de bibliographie sur la « présence réelle »

  • Sesboüé, Bernard, Comprendre l’Eucharistie, Paris, Salvator, 2020, ch. III : « La présence du Christ dans l’eucharistie », p. 39-93. L’auteur rappelle, notamment, les étapes dans l’histoire de de l’Église de la compréhension de cette réalité.
  • Scouarnec, Michel, Redécouvrir la Messe, Paris, Les éditions de l’Atelier, 2007, ch. 12 et 13, p. 143-191 (« Dieu réellement présent à l’humanité » et « Le Christ réellement présent de plusieurs manières »).
  • Chauvet, Louis-Marie, Symbole et sacrement. Une relecture sacramentelle de l’existence chrétienne, Paris, Les éditions du Cerf, 1987 [coll. Cogitatio fidei 144], notamment, p. 400-418.
  • Chauvet, Louis-Marie, Les sacrements, Parole de Dieu au risque du corps, Paris, Les éditions ouvrières, 1993 [coll. « Vivre croire, célébrer »], notamment, p. 154-155.
  • Il peut être instructif de relire le commentaire de la Somme théologique de saint Thomas d’Aquin (IIIa pars, question 73-78), sur la notion de « présence réelle » par le père A.-M. Roguet : par exemple, dans l’édition de la Revue des jeunes, Eucharistie I ; Paris 1960, p. 362-368.
  • L’encyclique de Paul VI, Mysterium fidei (3 sept. 1965) sur la doctrine et le culte de l’eucharistie, Paris, éd. du centurion, 1965, p. 29-64.

Ou encore, quelques documents plus anciens mais toujours stimulants:

  • Durwell, François-Xavier, L’eucharistie, présence du Christ, Paris, Les éditions ouvrières, 1971, (par un bibliste qui a favorisé les retrouvailles entre eucharistie et mystère pascal.
  • Du même auteur, L’eucharistie, sacrement pascal, Paris, Les éditions du Cerf, 1980.
  • Martelet, Gustave, Résurrection, eucharistie et genèse de l’homme, Paris, Desclée, 1972.
  • Thurian, Max, Le mystère de l’eucharistie, une approche œcuménique. Paris, Le Centurion, Les Presses de Taizé, 1981 [coll. Foi chrétienne], p. 66-67.
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