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Le collège invisible des croyants

Jacques NEIRYNCK

Qui juge de la pertinence des études d’un chercheur en sciences ? Ses pairs, qui forment comme un collège invisible. Qui juge de la pertinence des recherches d’un théologien ? La Congrégation pour la Doctrine de la Foi… Alors qu’il existe bien un collège invisible des croyants : le sensus fidei.
 
Les sciences naturelles bénéficient d’une réussite brillante depuis quatre siècles, depuis qu’un savant renommé, Galilée, s’est prononcé en faveur du système cosmologique de Copernic, c’est-à-dire la rotation de la Terre autour du Soleil. Les premières revues scientifiques paraissent simultanément à Paris (Journal des sçavans) et à Londres (Philosophical Transactions of the Royal Society) en 1665. Elles servirent de modèle aux futures revues qui abondent aujourd’hui et dont les plus prestigieuses sont Nature, Science, The Lancet. Un mécanisme totalement inédit a ainsi émergé, qui gouverne aujourd’hui la démarche de la recherche scientifique.

L’expertise des articles soumis pour publication écarte les productions non originales, contenant des erreurs ou carrément frauduleuses. L'existence d'un comité constitué d’autorités du domaine joue un rôle prépondérant pour la qualité et la réputation d'une publication scientifique. Cette évaluation par les pairs (peer review en anglais) assure la sélection des meilleurs articles et à travers ces périodiques le progrès de la science.

Qui mérite d’être considéré comme un pair ? Quiconque a déjà publié des articles de qualité. Le processus s’engendre et se contrôle de lui- même. Il n’y a pas d’autorité suprême qui désignerait un expert. La science se gère elle-même en libre marché. Et depuis trois siècles cela fonctionne, avec d’inévitables ratés, mais globalement de façon exceptionnelle.

En revanche, lorsqu’une autorité religieuse ou politique prétend contrôler le mouvement, il s’enraye. Ce fut le cas jadis des affaires Galilée et Darwin, plus près de nous des régimes communistes et fascistes. Il n’y a pas de science gouvernée par un pouvoir particulier qui tienne. Car il n’y a qu’une seule science, planétaire par son étendue et internationale par son recrutement.

Il existe donc pour chaque discipline ce que l’on appelle un collège invisible, dispersé sur la surface de la Terre, constitué par un réseau de communication pour lequel la Toile fut créée. C’est lui qui gouverne de fait le progrès de sa discipline. Un scientifique découvre à une certaine époque d’une carrière méritante qu’il a été coopté dans cette assemblée virtuelle, puis au fil des années qu’il la quitte à la mesure de l’extinction naturelle de sa créativité. Personne n’a l’autorité de fait pour constituer ce collège.

Telle est la règle du jeu scientifique. Or, ce ne fut pas la règle de la recherche en Théologie. Les meilleurs chercheurs furent réduits au silence par le Vatican, dès lors qu’ils débordaient forcément de la routine intellectuelle : Congar, Chenu, de Lubac, Pohier, Drewermann, Teilhard de Chardin, Kung, Boff. Ce palmarès des meilleurs esprits coïncide avec la liste de ceux qui ont été interdits d’enseignement et de publication.

L’instance, qui gouverne la recherche théologique et qui a le pouvoir de l’orienter, s’appelle la Congrégation pour la Doctrine de la Foi. Elle opère selon une méthode diamétralement opposée à celle du collège invisible. La théologie ne peut pas progresser librement, selon son exigence intrinsèque, dès lors que cet Office intervient. En entravant la recherche, il asphyxie tout un secteur de la réflexion humaine, il engage cette discipline dans une impasse, il l’empêche de féconder la pastorale. En parallèle, les théologiens issus de la Réforme jouissent d’une véritable liberté académique. Si un théologien diverge, c’est à ses pairs de l’évaluer, de le corriger et éventuellement de le disqualifier. Il n’est pas besoin d’une autorité doctrinale.

Le collège invisible qui a, malgré tout, nourri le développement de la foi est authentiquement constitué par l’ensemble des fidèles : c’est le sensus fidei. Quelle que soit la position prise par Rome, la décision finale appartient aux fidèles, quoi que l’on puisse en penser. Il en fut ainsi d’Humanae Vitae. Il ne sert à rien de condamner la pilule, si même le clergé dans la pastorale ordinaire se garde bien d’en parler et si un jeune couple modeste vivant dans une grande ville n’a évidemment pas les moyens d’avoir huit enfants. De même, le dogme de l’infaillibilité pontificale va à contrecourant de la démarche intellectuelle décrite plus haut : si la Physique avait été gouvernée par un seul homme, fût-il le plus grand savant, elle serait depuis longtemps en perdition.

L’effondrement de la pratique religieuse dans maints pays de vieille chrétienté a de multiples causes, mais une des plus importantes est certainement la rigidité doctrinale. Des dogmes, fondés sur des Écritures, rédigées voici plus de deux millénaires, doivent impérativement être adaptés à la vie de tous les jours des croyants ordinaires. C’est ce travail indispensable qui fut entravé. De la sorte, la Théologie, dépréciée comme activité scientifique par d’autres chercheurs, est absente de maintes universités.

Comment rendre la décision au collège invisible du sensus fidei, comme le souhaite le pape François ? Par la consultation régulière du peuple, aussi étrange ou scandaleux que cela puisse paraître. Il en est de même des lois civiles. Elles dépendent en dernière analyse de la volonté populaire. Si l’exécutif le néglige, il doit tôt ou tard s’y plier, même parfois dans des régimes peu ou pas démocratiques. Ce réflexe populaire ancré maintenant dans la conscience collective doit inspirer la démarche de la foi si on veut que l’adhésion du peuple soit assurée. Sinon elle se meurt.

Jacques Neirynck
 

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