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Le cléricalisme a besoin de laïcs consentants pour perdurer

Marie-Christine BERNARD
Arbre
Domaine public


Extraits d’un entretien décoiffant entre Marie-Christine Bernard, une femme aux multiples casquettes, théologienne qui monte sur scène à l’occasion, et Golias Hebdo.

[…]
GH : Vous qui voyez depuis bien longtemps les méfaits du cléricalisme, comment recevez-vous les différents discours actuellement portés par la hiérarchie ? Y a-t-il une vision cléricale du cléricalisme, à votre avis ?
M-CB :
Quand on se trouve en haut d’un arbre, on voit mal ce qui se passe sous les branches…
Par ailleurs, à moins d’être vivant de l’intérieur de soi, ouvert à l’inattendu de Dieu, profondément confiant dans son Esprit, on n’accepte pas facilement de devoir couper la branche sur laquelle on est assis, sur laquelle on a tout misé, toute sa vie, sa carrière, son ambition, son mode relationnel, ses espoirs… Branche de laquelle on se laisse admirer par les amis épatés par tant d’abnégation, la famille souvent fière de voir l’un des siens « élevé » en direction du Ciel, les confrères prêtres heureux d’accueillir un jeune parmi eux, les évêques ne tarissant pas d’éloge sur ces candidats généreux qui donnent leur vie pour l’Église, et j’en passe…
Au cas où d’aucuns s’aviseraient de passer à côté d’un clerc sans s’en rendre compte, voilà que, depuis la génération Jean-Paul II, les ordonnés ont repris les signes distinctifs : la soutane, le col romain, les habits noirs… Ils sont sans doute sincères quand ils estiment que ça les aide à témoigner de leur engagement. Ils sont sans doute aveugles sur le message implicite porté par cette distinction. Est-ce bien d’Évangile qu’il s’agit ? N’est-ce pas plutôt de l’ego de qui manque d’assurance existentielle ? Dieu a bon dos…

GH : Le pape François dans sa Lettre au Peuple de Dieu dénonce l’élitisme et le cléricalisme... tout en continuant çà et là d'asséner des messages cléricaux. Dernièrement, dans l'avion qui le ramenait du Panama, il a évoqué le célibat des prêtres, non optionnel, et développé une théologie rabougrie autour du sacerdoce. Comment expliquez-vous cette dichotomie entre les discours ?
M-CB :
Le pape François est un religieux avant d’être un prêtre : le célibat, il l’a choisi. Est-ce la raison de sa difficulté à séparer la fonction (pasteur) du statut (état de vie) ? Il faudrait lui demander. Ou bien craint-il le choc que serait pour beaucoup de prêtres, d’évêques et de fidèles catholique la sortie du cléricalisme ? Il me semble que quand il regarde les « brebis sans berger », il rêve de voir des laïcs prendre les choses en main pour que l’Évangile soit annoncé. Mais quand il regarde ses frères en sacerdoce, il pressent l’effondrement psychologique que serait pour beaucoup d’entre eux la mise en cause de leur aura cléricale.
Et pourtant… cette obsession de vouloir des prêtres à tout prix est devenue une absurdité. Certains évêques français (est-ce la même chose dans d’autres pays d’Europe ?) se vantent par exemple de « faire leur marché » (sic), chaque été, en Afrique : ils conviennent avec leurs confrères sur place de ramener en France prêtres et religieux autochtones. Une communication rodée enveloppe le projet des plus belles vertus : « juste retour des choses en matière de mission » ; « partage des ressources spirituelles » ; « aide de l’Afrique à sauver l’Occident de la perdition… » En réalité, il s’agit d’un relent de colonisation : un pillage des ressources locales au profit (?) de l’Europe. Et pour quoi ? Pour ne pas avoir à remettre en cause une organisation érigeant le statut clérical en centre, pivot, assise, et dont on pense, faute de foi, qu’elle est indéboulonnable, alors même que tous les indicateurs sont au rouge : baisse de la fréquentation des paroisses, des mouvements, augmentation de l’âge des pratiquants, gouffre culturel, etc. Du reste, beaucoup de ces prêtres venus d’ailleurs pour servir chez nous quelques années ne veulent pas repartir au pays à l’issue de leur mission. Ils errent alors de diocèse en diocèse, au point que même la Conférence des évêques de France (CEF) s’en est émue. On en est à se demander, mais un peu tard, si finalement elle n’est pas à l’origine d’une filière d’immigration économique.

[…]

GH : Au fond, vous proposez de revoir de fond en comble l’organisation ecclésiale…
MCB : Je rêve d’une institution qui s’organiserait autrement. S’il reste parmi les évêques quelques véritables pasteurs ayant à cœur de libérer la Parole incarnée par le Christ Jésus au profit de tous, ils pourraient décider :
- de difracter les différentes fonctions : gouverner, enseigner, célébrer, en instaurant des ministres chargés de l’une ou l’autre pour une portion de peuple (territoire, mouvement, courant spirituel) ;
- de les confier à des personnes, hommes ou femmes, seuls ou en couple, hétéros ou homos, mais surtout : disciples du Christ et compétents pour ce qui leur serait demandé – la compétence étant la rencontre de dispositions personnelles et de formation humaine, spirituelle et intellectuelle ;
- d’entrer dans une logique de mandats à durées déterminées pour assurer un renouvellement et éviter une appropriation malsaine ;
- de veiller à ce que le lien entre un groupe de chrétiens et ses différents ministres reste vivant. Le « nous » ecclésial doit sonner juste. Qu’il y ait des tensions, des désaccords, des conflits au sein d’un groupe, fût-il chrétien, rien de plus normal : savoir les traverser en vérité et en bienveillance fait partie du cahier des charges de toute Église. Les évêques président à la communion (l’unité dans la différence), c’est leur rôle principal. Beaucoup hélas pensent que ça revient à imposer à tous leur propre point de vue sur toute chose et leur sensibilité spirituelle personnelle ;
- de reconnaître la grandeur insondable du mystère de Dieu en accueillant de tout cœur la diversité théologique. Ce qu’on fait les évangélistes, Paul, les premiers disciples… Bien entendu, tout ne se vaut pas et il s’agit d’éviter le grand n’importe quoi. Mais le discernement doit s’exercer en vérité, et dans le respect de la dignité de tous les baptisés.
[…]

Avec l’aimable autorisation de Marie-Christine Bernard – 11 février 2019
Texte paru in Golias n° 565 – mars 2019

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