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Le cléricalisme

Claudine BENARD
Pape Pie XII sur la "sedia gestatoria" Wikipedia Domaine Public

En août 2018, le pape François dans sa Lettre au peuple de Dieu, lançait un appel urgent : « Il est nécessaire que chaque baptisé se sente engagé dans la transformation ecclésiale et sociale dont nous avons tant besoin » (…) « Dire non aux abus, c’est dire non, de façon catégorique, à toute forme de cléricalisme ». Cette lettre est publiée in extenso dans cette rubrique.

En réponse, en mars 2019, la CCBF a lancé la première grande enquête de terrain depuis la crise visant à analyser les situations vécues par les chrétiens pour identifier les dérives cléricales et promouvoir des transformations « en syntonie avec l’Évangile ». Plus de 4000 réponses ont été dépouillées. Les résultats de l’enquête, publiés en juin 2019, sont dans cette rubrique, ainsi que le communiqué de presse qui a été publié à la suite de cette enquête le 19 juin 2019.

Nous mettons à votre disposition ci-après des textes pour aider à poursuivre cette réflexion et cette conversion. La première partie invite à cerner le phénomène du cléricalisme. La seconde partie rappelle la vision de l’Église définie par Vatican II et défendue par le pape François.

Partie I : Le cléricalisme, généralités.

A) Peut-on le définir ?

  • Une définition un peu rigoureuse doit montrer comment le cléricalisme est le produit de l’histoire (séparation clercs-laïcs au Moyen-âge, rôle des conciles de Trente et de Vatican I…, chacun dans leur contexte).

  • Il a des racines théoriques plus ou moins inconscientes (qui relèvent des représentations que l’on a de l’Église, de l’homme, du Christ) qu’il faudrait identifier et dont il faudrait vérifier la validité.

B) A quoi peut-on le reconnaître ?

On retient qu’il est une forme « déviante », selon le mot même du pape François, de l’exercice du pouvoir, mais aussi plus largement une mentalité, une culture, un discours…donc une réalité multiple qui imprègne de manière habituelle la vie, au point de devenir « normale », invisible et inconsciente.

Il concerne les clercs comme les laïcs, soit que les laïcs soient eux-mêmes cléricaux, soit que le cléricalisme des clercs induise chez les laïcs une attitude corrélative (par exemple : autoritarisme/soumission). « Le cléricalisme est un péché qui se commet à deux », comme dit le pape François. Ainsi, par exemple, les laïcs ont leur part de responsabilité dans le silence qui a entouré trop longtemps les actes de pédocriminalité.

Des indices révèlent le risque de dérive cléricale :

  • Un système de pouvoir autoritaire qui induit la soumission, le respect absolu (on ne discute pas « ce qu’a dit le père »).

  • Une vision institutionnelle, hiérarchique, pyramidale de l’Église (on peut entendre le discours, plus ou moins explicite, selon lequel l’Église : « ce sont les évêques et les prêtres »).

  • L’occultation du sacerdoce universel des baptisés.

  • La constitution d’une sorte de caste sacerdotale. Sacralisation de la personne (non de la fonction) des prêtres. Contresens sur la notion de « représentation » et sur la formule in persona Christi.

  • Une importance quasi exclusive donnée au culte, aux sacrements, à la prière : le rôle de l’Église et des responsabilités en Église semble s’y réduire.

  • Une importance donnée aux signes extérieurs (vêtements sacerdotaux, pompe liturgique etc.).

  • Un retour du « sacré » (à connotation païenne : bénédiction des objets : crucifix ou cartables…), confusion du sacré et du saint.

  • Une théologie et piété mariale qui font de Marie, non « la première en chemin », mais un intermédiaire quasi obligé entre Dieu et les hommes, voire une forme de déesse-mère.

  • La séparation d’avec le monde « profane » (l’autre du sacré) perçu comme mauvais, dangereux…et non comme le lieu de la mission, de l’engendrement de la foi.

  • Un appauvrissement de la réflexion théologique et exégétique qui s’exprime en particulier dans la prédication.

  • La constitution de communautés identitaires, repliées sur elles-mêmes.

  • Une tentation sectaire, si l’on reconnait la secte à 3 signes essentiels : un chef charismatique qui a pouvoir sur les esprits, les corps et les ressources financières ; une doctrine simple ou simpliste qui a réponse à tout et refuse toute critique ; une communauté qui cultive l’entre soi et condamne le monde extérieur.

Partie II : Les orientations de Vatican II et du pape François, antidotes au cléricalisme

Le concile Vatican II, a opéré un retour aux sources, à la tradition des Pères apostoliques.

Le concile a insisté sur la réalité de l’Église, instituée et instituante, semper reformanda (qui doit toujours se réformer), en situation d’aggiornamento (mise à jour), qui a le devoir, en étant à l’écoute des appels du monde d’aujourd’hui, d’annoncer la Bonne Nouvelle sous une forme recevable et dans un langage audible.

L’Église est un mystère de communion, manifestation du mystère trinitaire, avant d’être une institution, une société visible, un organisme juridique organisé de manière hiérarchique.

  • Le concile a remis en avant une ecclésiologie du Peuple de Dieu, peuple sacerdotal.

  • L’accent est mis sur le sacerdoce commun des baptisés, qui ont tous de ce fait une égale dignité.

  • Ainsi peut se redéfinir une relation plus juste entre clercs et laïcs (tous, même les évêques, sont d’abord des baptisés). Tous, pécheurs pardonnés appelés à la sainteté.

  • Cette évolution implique un nouveau style de « pouvoir » dans l’Église, axé sur la relation
    plus que sur le commandement, sur le respect des « petits » et la miséricorde, plus que sur le légalisme, la condamnation ou la menace. En somme il s’agit d’aider à la rencontre et au dialogue, à l’image du Christ.

  • On peut repenser le « service » exercé par les prêtres. Leur gouvernement dans le corps est celui des jointures, des articulations, des ligaments pour reprendre des images pauliniennes. Seul le Christ est la tête du corps. Le prêtre n’est pas un chef ou un patron, ni un fonctionnaire du sacré ; son rôle est d’impulser, harmoniser, orienter, d’être attentif aux charismes…

  • Une culture du débat et du dialogue, et aussi de la synodalité doit voir le jour.

  • La formation est une exigence permanente. Le peuple de Dieu est éclairé par l’étude (comme l’est déjà le peuple de la première alliance). Il doit se nourrir des études théologiques et exégétiques et des sciences de son temps. Loin de l’anti-intellectualisme qui règne parfois dans les paroisses c’est un devoir pour les chrétiens d’avoir une culture religieuse qui soit au niveau de la culture profane de leur temps s’ils veulent pouvoir parler et entrer en dialogue avec leurs contemporains.

Claudine Benard, le 19 octobre 2019

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