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Cléricalisme

Marcel METZGER
Messe extérieure
Jules Livernois @ Wikimedia Commons


Je partage pleinement les notes critiques du billet sur le cléricalisme et je voudrais apporter de l’eau à votre moulin par deux considérations sur l’idéologie qui favorise ce cléricalisme et qu’une bonne partie du clergé, dont les jeunes générations, considèrent à tort comme la bonne théologie.

Une compréhension cléricale de l’Église

Dans le code de droit canonique, le Catéchisme de l’Église catholique et de nombreux autres documents officiels, l’Église est d’abord définie par une distinction radicale entre les membres du Peuple de Dieu, ainsi formulée : par institution divine, il y a dans l’Église, parmi les fidèles, les ministres sacrés qui en droit sont aussi appelés clercs, et les autres qui sont aussi appelés laïcs (can. 207, § 1 ; Catéchisme, En bref, n° 934).

Le Nouveau Testament, au contraire, définit l’Église d’abord comme une communauté, ou comme un corps ayant plusieurs membres. Le concile avait valorisé cette dimension communautaire de l’Église, surtout dans le document destiné à orienter les Missions : « Pour la plantation de l’Église et pour la croissance de la communauté chrétienne, il faut divers ministères qui, suscités par l’appel divin du sein même de l’assemblée des fidèles, doivent être encouragés et soutenus par tous avec un soin empressé ; parmi eux il y a les fonctions des prêtres, des diacres et des catéchistes ainsi que l’action catholique, etc. » (L’activité missionnaire de l’Église 15). Cette façon de fonder de nouvelles Églises correspond à l’action des apôtres qui réunissaient des assemblées dans les localités où ils trouvaient bon accueil. C’est dans ces assemblées locales qu’ils désignaient des responsables pour animer ces mêmes communautés (Actes 14,23), comme cela continue à se faire au plan civil, dans les communes.

Dans les Églises de nos pays, au contraire, les responsables, en l’occurrence les curés, ont été longtemps nommés et imposés aux populations par les autorités supérieures, comme le châtelain du village ou le propriétaire des terres. Ils étaient considérés comme extérieurs à la vie du village, comme supérieurs par leur instruction. Ils avaient un certain pouvoir sur les populations. D’où la tentation d’en abuser. Si le concile Vatican II a corrigé les interprétations déficientes, ses orientations se heurtent encore trop souvent aux anciennes habitudes. Aussi est-il urgent de se représenter les Églises d’abord comme des communautés, et non pas selon le modèle d’un gouverneur et de ses administrés. Il faut aller jusqu’à corriger les documents officiels.

Les prétendus effets de l’ordination

Rendant compte d’une récente ordination diaconale, un quotidien local attribuait à l’évêque ce propos : « le candidat est intérieurement modifié pour un service ordonné. » De fait, il n’est pas rare de trouver dans les homélies d’ordinations ce genre de propos, autour des notions de caractère, de configuration au Christ, et surtout de « pouvoir sacré ». Or cette dernière notion est une invention de la chrétienté latine médiévale, réactivée par la Contre-Réforme en réaction contre les thèses de Martin Luther, qui l’écartait. À cet égard, le concile Vatican II a opéré un retour à l’enseignement du Nouveau Testament, en rétablissant la définition de l’Église comme peuple de prêtres et sacerdoce royal. Mais les mentalités étaient encore trop imprégnées de l’ancienne doctrine médiévale pour pouvoir s’en libérer et même certains textes du concile en portent encore des traces, en particulier par le recours aux notions fantomatiques de pouvoir sacré et d’essence (au sens philosophique et non pas énergétique !).

Le concile s’était pourtant référé à cette déclaration de 1 Pierre 2,5.9 : « Comme pierres vivantes, entrez dans la construction de la demeure spirituelle, pour devenir le sacerdoce saint et présenter des sacrifices spirituels, agréables à Dieu, par Jésus Christ… Vous êtes une descendance choisie, un sacerdoce royal, une nation sainte… » Or on a voulu distinguer un autre sacerdoce : « Le sacerdoce commun des fidèles et le sacerdoce ministériel ou hiérarchique différent entre eux selon leur essence ; ils sont cependant ordonnés l’un à l’autre et participent, chacun selon son mode propre, de l’unique sacerdoce du Christ. » (Constitution sur l’Église) Or le mot essentia est totalement absent de la Bible latine ; il fait plutôt songer à ces hiérarchies par la naissance que les sociétés féodales appliquaient à la noblesse, le clergé étant reconnu comme le premier ordre et le peuple comme le troisième.

En outre, les notions de caractère et de « pouvoir sacré » sont également absentes des textes liturgiques des ordinations. Quant à la configuration au Christ, elle est l’œuvre de l’Esprit Saint au baptême et donc pour tous les fidèles. À cet égard, les ordinations ne modifient pas l’être des personnes qui les reçoivent, elles sont d’humbles prières pour l’assistance de l’Esprit à ces personnes appelées dans la communauté. Or tous les dons de l’Esprit sont sans cesse renouvelés dans les célébrations pour tous les participants.
 

Marcel Metzger, Professeur émérite à la Faculté de Théologie Catholique de Strasbourg

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