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Le christianisme au défi de la nature, par Jean-Claude Eslin

Anne Soupa

Le christianisme au défi de la nature, par Jean-Claude Eslin (Éditions du Cerf, janvier 2017, 235 p., 19€)

Tout écologiste qui se respecte sait expliquer son choix. Il voit bien que la planète souffre. Que le réchauffement climatique bouleverse son équilibre au risque de chasser de leurs terres inondées des millions de personnes, de laisser disparaître des centaines d’espèces animales, de laisser la terre éventrée et malade par la recherche en énergies fossiles. Mais au-delà de ces constats, sait-il quel rapport il entretient avec la nature ? Est-elle pour lui l’œuvre d’un Dieu qui lui en aurait confié la garde ? Est-elle divine ? Est-elle une ennemie comme en certains temps anciens où il « fallait se battre » contre elle ? Telles sont les questions brûlantes que Jean-Claude Eslin entreprend d’éclairer. En théologien, en philosophe et en excellent connaisseur des courants de pensée contemporains, en particulier anglo-saxons, il dresse un tableau précieux des rapports – plus encore, des expériences menées – entre l’homme, la nature et Dieu, selon les cultures et les époques.

Il part de la critique souvent faite au christianisme de placer l’homme au centre du monde, comme la plus belle œuvre de Dieu à laquelle toute la nature doit se soumettre. Et il montre en effet que le volontarisme occidental qui a conduit à la science moderne, à partir des 11-13e siècles, est le produit de la parole divine recommandant à l’être humain de soumettre la nature. Le penseur qu’il cite « à charge », Lynn White, en tire des conclusions radicales. Nous devons, dit-il, soit inventer une nouvelle religion qui repense les rapports de l’homme et de la nature, soit faire évoluer le christianisme pour qu’il cesse de traiter la nature comme un moyen et qu’il développe un vrai sentiment d’appartenance à la nature, bref, pour qu’il devienne « écologique ». Que peut dire le christianise devant une telle injonction ? Tel est le défi que Jean-Claude Eslin prend à bras le corps et qu’il va « décortiquer » tout au long de son livre.

Son analyse commence avec le bouleversement considérable qu’ont entraîné le judaïsme et le christianisme dans la pensée antique. Pour ces cultures anciennes qui voyaient dans le monde le lieu de prédilection des dieux, et la nature habitée de toutes parts, ils poussent au « désenchantement ». Ils posent le principe d’un Dieu transcendant, éloigné et radicalement « autre », séparé du monde et de la nature et qui, d’une certaine manière, part en voyage et fait de l’être humain le gérant de la maison. Mais alors, la nature, toute désenchantée, toute vide de Dieu qu’elle soit, ne dit-elle rien de ce Dieu à la fois prévenant, provident et tout puissant ? Pour y répondre ,il faut quitter le trop célèbre récit de la Genèse pour se promener ailleurs dans la Bible. On y découvre que l’anthropocentrisme n’est pas constant. Les deux discours de Dieu, au livre de Job, rappellent à ce dernier qu’il est invité à admirer l’œuvre divine, visible dans tout le cosmos. Ainsi en est-il dans les psaumes, chez Paul (Romains 1 et 8) et dans le livre de la Sagesse, qui réaffirme que « la grandeur et la beauté des créatures font, par analogie, contempler leur Auteur » (13, 5). Et dans les évangiles, l’homme travaille à une vigne dont il doit prendre soin. Incontestablement, dans la Bible, la contemplation de la nature reste un moyen privilégié de découverte de Dieu. La tension, l’ambiguïté entre ces deux courants bibliques, l’un plus anthropocentriste et dominateur, l’autre plus humble et plus contemplatif, se retrouvera tout du long de notre ouvrage.

À travers une succession de chapitres consacrés à la Bible, aux diverses expériences chrétiennes, aux périodes où a régné le désir de dominer la nature, aux apports de Hans Jonas, Jean-Claude Eslin travaille ce défi initial, il le pétrit jusqu’à un chapitre conclusif plus radical où il cherche à « trouver la place » de l’homme « au milieu » de la nature. Cette place, dit-il, doit être humble. L’être humain ne transcende pas la création, mais il prend part à son ordre, non seulement en élaborant des concepts, mais en adoptant un nouvel art de vivre. Jean-Claude Eslin énumère donc un certain nombre de chemins possibles à travers la Bible et la philosophie. Il en dégage une spiritualité qui sait s’appuyer sur les énigmes et les rythmes du monde, qui montre l’interdépendance des divers phénomènes, qui intègre la finitude des biens du monde, et qui a le souci constant de la « maison commune », selon la belle formule du pape François dans Laudato si.

Par ce parcours, Jean-Claude Eslin se montre sensible aux questions de notre temps, et il est ce nécessaire veilleur dont nous avons grand besoin. Son analyse est forte et juste. La lecture de son livre est facile et passionnante, car il a su bien poser sa problématique, avec un vrai suspense, et ne jamais étouffer son lecteur sous des considérations savantes. Sous sa plume, on devine le professeur de classes préparatoires qui doit donner des outils à des acteurs de terrain. Et cela rend son livre précieux à lire et à consulter, au fil de nos laborieuses prises de conscience.
 

Anne Soupa

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