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Chez les soignants, c’est Jeudi saint tous les jours

Laurent LEMOINE
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hsoignants @ pexels.com - CC0 Domaine public

 

Laurent Lemoine, prêtre, théologien moraliste, psychanalyste et aumônier de l’hôpital Sainte-Anne (Paris) réfléchit sur les offres religieuses qui nous sont proposées en ces temps de confinement sur les réseaux sociaux et autres moyens audiovisuels.

Le Covid-19 nous a stoppés net dans nos activités individuelles et collectives, tant pour le monde que pour l’Eglise, tétanisés que nous sommes par la grande peur de l’épidémie mondiale : le virus a embarqué dans le train fou de nos insouciances libéralo-capitalistes pour bien nous pourrir la vie, alors même que nous n’étions plus en capacité de mesurer par nous-mêmes que nous étions malades individuellement et collectivement bien avant la survenue de ce redoutable virus couronné… !

Depuis quelques semaines, nous retrouvons, nous sommes contraints de retrouver les pieuses habitudes de la religion qui se débrouille pour faire face à un petit monstre qui la dépouille de haut en bas : les comportements privés et publics typiques des êtres religieux que nous sommes retrouvent des accents empruntés aux pestes et fléaux en tout genre, mais avec les moyens du bord, qui sont ceux du XXIe siècle hyper-numérisé. L’homme religieux mais augmenté des temps post-modernes, pour ne pas voir son hybris trop diminuée par le petit monstre venu de Chine, opère un saisissant aggiornamento des pratiques de dévotion qui abondent par temps pandémique : les messes en direct sur Facebook, ou autres moyens audiovisuels, alternent avec des démonstrations plus classiques, telles les nombreuses processions et bénédictions du Saint-Sacrement dans les rues désertées, le tout très centré sur le prêtre célébrant les mystères sacrés.

Je ne vois pas énormément de prières portées par des laïcs qui réciteraient en famille, par exemple, les heures du Bréviaire, ce que le concile Vatican II et le mouvement dit de réforme liturgique engagé par le Concile avait pourtant cherché à développer.

Si je creuse encore un peu, j’ai l’impression que tout est fait pour éviter de trop éprouver le manque comme dimension pourtant structurante du désir et du temps de l’homme en ce monde, mais aussi, conjointement, le manque sacramentel, le jeûne, qui creuse la soif, qui sollicite du plus profond du cœur le désir de Dieu. Bref, un peu de désert, surtout en Carême, mais point trop n’en faut ! Vite, vite comblons par une retransmission, une bénédiction, un écran, etc. ! C’est bien compréhensible d’autant que sacrements et sacramentaux sont des relais et des points d’eau dont nous sommes heureux de bénéficier par temps desséché. Mais que fait-on alors de l’expérience du Dieu vivant à l’intime de l’intime, ou de la Parole qui est « sacrement pour l’homme qui entend » (St Augustin) ? Que fait-on la lectio divina dont les experts sont, certes, les moines et les moniales, mais, pourquoi pas, tout le Peuple de Dieu marchant en plein désert ? « Prends et lis » ! L’arrêt sur image – l’image de soi, l’image de Dieu – imposé par le confinement travaille aux profondeurs, travaille en abîme, dans l’abîme de notre pauvre foi qui s’interroge sur elle-même, parce que sommes des êtres de raison, et parce que cette raison est elle-même don de Dieu : rendre à Dieu ce qui vient de lui est une action déjà pleinement eucharistique, alors que nous ne pouvons pas nous rendre à l’église la plus proche de chez nous.

Plus redoutable comme épreuve du confinement est l’expérience de l’éloignement de Dieu dans toutes ses valences... ! Dieu lointain car Dieu ne se fait plus aussi proche de nous que nous en avons l’habitude par les moyens sensibles que sont les sacrements…

Serions-nous privés de Sa grâce ? Quelle angoisse ! Dieu n’est pas lié à ses sacrements : Il est souverainement libre de nous toucher comme Il le veut. Car Il touche, Lui, alors que nous sommes socialement distanciés les uns des autres. Loin : Il est plus proche que jamais dans une différence peut-être jamais autant ressentie que dans cette période où nous sommes tous, collectivement, socialement, et ecclésialement confinés !

Ainsi est relancée la divine agapè dont je regrette tant que Maurice Bellet ne puisse plus, en ce monde en tout cas, nous entretenir.

La divine agapè, nous la déléguons chaque jour à nos soignantes et soignants pour poser les gestes sensibles de la bonté de Dieu : les ministres du Père très clément sont en blouse blanche pour accomplir les gestes qui sauvent, ceux du Jeudi Saint, lorsque le rabbi tant aimé mit un linge autour de sa taille et versa de l’eau dans une bassine pour laver les pieds de ses disciples… Qui ne voit que ce geste du lavement des pieds dont nous serons privés cette année, dont nous manquons douloureusement, crucialement, est sacramentellement accompli chaque jour, chaque minute dans ce grand hôpital de campagne qu’est devenu le monde, à moins que ce ne soit l’Église, puisque notre pape François se plaisait à décrire l’Église de Jésus-Christ comme un hôpital de campagne ?

Alors, oui, nous manquons des dévotions bien connues ! Mais se dévouer pour les autres, comme un Vincent de Paul nous a appris à le vivre, c’est déjà sentir la joie du bon serviteur qui prend son téléphone pour appeler sa famille ou des inconnu(e)s confiné(e)s dans la solitude de leurs chambres. De nouvelles familles naissent tous les jours pour tisser les liens inédits qui nous relient les uns aux autres dans une distance toute thérapeutique que notre fraternel Seigneur bénit pour une Église, que nous n’avions pas imaginée dans nos programmes pastoraux, mais une Église qui dans l’Esprit, ici-bas et en Paradis, est comme le sacrement du salut !


Laurent Lemoine

Lire aussi, du même auteur : Désabuser – Se libérer des abus sexuels, Éd. Salvator, 2019

Mettre un lien avec un article sur le site. Ce livre a dû être annoncé vers le 3 novembre 2019

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