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Chère Amazonie : une lettre d’amour pour la conversion des cœurs

Mauricio LÓPEZ OROPEZA
Messe Amazonie
Célébration d’une messe au cœur de l’Amazonie brésilienne © Photo Vatican News

 

Par Mauricio López Oropeza

Texte original publié en espagnol sur Vatican News sous le titre :

Amada Amazonia : una carta de amor para la conversión de los corazones

Texte français communiqué par Philippe Jorrand, à partir d’une traduction par Jean-Luc Favre s.j.

 

[Mauricio López Oropeza est secrétaire exécutif du REPAM (Red Eclesial Pan-Amazónica, Réseau Ecclésial Pan-Amazonien). Sur neuf pays de la région amazonienne, le REPAM permet aux leaders autochtones de se faire entendre sur la scène mondiale et de se former dans une école pour la promotion des droits ; il soutient les cas de défense des droits de l’homme, et assure le dialogue entre l’Église et les communautés. Mauricio López Oropeza a été le principal organisateur de centaines de manifestations sur le terrain, dont les réunions consultatives menant au synode des évêques pour l'Amazonie en 2019. Il a été nommé par le pape François en mars 2018 comme seul laïc parmi les 18 membres du conseil pré-synodal qui a aidé à rédiger le document de travail de la réunion, et il a participé au synode. Originaire du Mexique, il vit maintenant en Équateur.]


Nous sommes le mercredi 12 février et je suis en route pour la région amazonienne en Équateur. Nous avons dû partir très tôt ce matin pour arriver à l'heure à l'assemblée des vicariats diocésains après quatre heures de route jusqu’à la ville de Puyo. Ce n'est pas juste un jour comme un autre pour nous. C'est le jour que nous attendons, le jour où le pape François doit présenter son exhortation apostolique post-synodale, Querida Amazonia.

Alors que nous sommes sur la route, je commence à lire un bon nombre d'articles, de prévisions et de réflexions à ce sujet. La plupart viennent d'ailleurs, de partout dans le monde. C'est bien, dans un sens, mais je commence à ressentir de plus en plus fort un manque de compréhension dans des commentaires qui ne sont pas vraiment concernés par l'Amazonie et par ses peuples. Ces réflexions sont surtout marquées par une préoccupation obsessionnelle des implications de cette exhortation pour l'Église universelle, plutôt que par son véritable impact dans la vie des communautés ici en Amazonie. Ces communautés souffrent et souhaitent approfondir leur vie de foi d'une manière mieux ancrée dans leurs identités culturelles et ancestrales.

C'était à prévoir bien sûr, mais ce fantôme, ce sentiment que nous avons ressenti lors de l'assemblée d'octobre, revient. Les mots qui me viennent à l'esprit en lisant la plupart de ces commentaires sont les mots qui m’étaient déjà venus à l'esprit pendant notre séjour à Rome : déconnexion, affirmation de soi, eurocentrisme, incompréhension, incompatibilité. Ces écrits manifestent un manque de respect pour le point central de ce synode, la vie et l'avenir des peuples d'Amazonie.

Ces commentaires ignorent trop souvent les peuples autochtones qui sont porteurs de possibilités différentes pour répondre à la crise climatique globale. Ces peuples ont une aptitude à prendre soin de la création dont nous aurions tant besoin dans l'Église catholique. Ces peuples ont un profond désir et le droit de vivre leur foi sous des formes enracinées dans leur identité culturelle et respectueuses de cette identité et de leur spiritualité.

Ces peuples souffrent des menaces d'intérêts liés à l’exploitation du sol et de la forêt, intérêts alliés à des gouvernants locaux et nationaux qui ne respectent pas leurs droits. Ces menaces mettent leur vie et leur avenir en danger.

Tout au long de ces quatre heures de route, je commence à me sentir anxieux. Lorsque la conférence de presse sur le document post-synodal commence à Rome, ma connexion internet est si mauvaise que je ne peux pas suivre la conférence en direct, mais par bribes. Je me sens comme si tout le processus synodal avait été pris en otage par tout un pan des médias et des intérêts qui les soutiennent, pour le focaliser sur une seule chose : l'approbation ou non des prêtres mariés.

Je m’interroge. Comment cela peut-il être, alors qu'il ne s'agit que d'une proposition parmi les 200 qui ont été présentées dans le document final ? Il s'agit d'un problème certes important, mais en aucun cas le plus important pour les peuples d'Amazonie.

Je ne peux m'empêcher de rappeler la polarisation de très petites fractions de l'assemblée du synode, deux extrêmes qui, contrairement au pape et à l’opposé de son exigence de discernement communautaire, sont dépourvus de véritable capacité d'écoute.

À un extrême, les conservateurs qui n'acceptent aucun changement et se veulent les protecteurs de la soi-disant orthodoxie de l'Église, alors qu'en fait leur intention semble être plutôt de protéger le statu quo sur la façon dont l'Église est gouvernée. C'est une vision occidentale et eurocentrée qui ne représente pas la belle diversité de notre Église. Nous devons savoir que cette diversité fait partie de notre propre histoire et de notre identité, qu’elle est destinée à exprimer la vraie catholicité de notre Église.

Et de l'autre côté, je vois quelques personnes défendre une position qui est plus idéologique que pastorale, arguant que les changements doivent se produire dans un délai de leur choix et selon des orientations qu'ils considèrent essentielles. Tout résultat non conforme à leurs souhaits est considéré comme mou ou manquant de courage.

Ces deux minorités sont mal à l'aise avec les résolutions finales de l'assemblée, et je ne peux pas passer sous silence que, d’un côté comme de l’autre, la plupart des personnes concernées ne vivent pas réellement dans la région amazonienne et ne travaillent pas directement, au quotidien, en relation avec ce territoire et ses habitants. Il semble que ces deux fractions de l’assemblée utilisent l'Amazonie comme un moyen pour faire avancer leurs intentions particulières, en dépit des cris et des espoirs réels de ce territoire et de ses peuples.

Je remarque que nous avons maintenant quitté la région andine de l'Équateur, nous avons laissé les montagnes et leurs neiges éternelles et nous franchissons la belle porte naturelle de la région amazonienne. L’Amazonie explose ici, devant mes yeux. Belle, indomptable, diverse, pleine de contrastes et vibrante de vie. C'est alors que vient à mon esprit ce qui a été au centre de notre approche REPAM dans tout ce processus. C’est la vie de ces peuples, c’est la promesse de respecter et d'honorer leurs voix qui nous ont amenés ici. Nous nous sommes engagés à revenir ici en pouvant les regarder dans les yeux, à leur dire que nous avons tenu notre promesse de faire parvenir leur voix auprès du pape, pour qu'ils soient entendus, pour être certains que leurs cris et leurs espoirs urgents seront respectés et reconnus.

Devant l'immense diversité de la flore, je pense aux 200 et quelques propositions du document final, qui disent les attentes des gens. Cela me conforte : nous ne pouvons pas permettre aux réticences de ceux qui ne sont pas vraiment d’ici, qui ne travaillent avec ces peuples, de déterminer ce qui importe dans nos discussions.

Comment certains osent-ils affirmer que l’intention était de détruire les valeurs fondamentales de l'Église ?

Cela ne correspond pas à ce que j'entends des sœurs et des frères catholiques qui vivent sur ce territoire. Pour la première fois, ils se sentent reconnus, ils ont pu exprimer la richesse de leur identité et de leur spiritualité traditionnelle. Ils savent que pour la première fois leur Église embrassera leur sagesse pour protéger notre maison commune, notre mère la Terre, au lieu d’ignorer leur identité de fils et de filles catholiques de cette terre.

D'un autre côté, comment certains soi-disant représentants progressistes de l'Église osent-ils dire que cela a été un échec, et même suggérer que le pape se soit rendu à des pressions extérieures ?

La seule chose à laquelle le pape se rend est le discernement de la voix du Saint-Esprit. Cette exhortation est une chanson d'amour absolument magnifique et une lettre d'amour pour les habitants de l'Amazonie, un réveil pour l'Église dans son ensemble.

Comme nous l'avons répété à maintes reprises, rien ne sera plus jamais pareil après ce synode. Seuls ceux qui aiment l'Église, ceux qui font confiance à l'Esprit et s'abandonnent à une présence large de Dieu – loin de tout conservatisme ou vision idéologique – comprendront ce moment en vérité – kairos –, agiront et feront confiance en conséquence. Car nous savons que ce sont des graines semées qui continueront de croître et de s'épanouir au cours des années et des générations à venir, pour susciter la conversion intégrale, les quatre conversions, pastorale, culturelle, écologique et synodale, qui résultent de ce discernement et sont exprimées dans le document final du synode.

Aujourd'hui, j'ai eu la chance de partager les quatre rêves du pape dans son exhortation avec l'Église amazonienne de Puyo. Je leur ai demandé quels étaient leurs rêves pour leur mission présente et future dans cette partie de l'Amazonie. J'ai vu des yeux pleins d'espoir, des engagements dynamiques et des décisions concrètes pour aller de l'avant en communion avec la lettre d’amour que le pape leur a offerte et envoyée directement.

Je me dis que “C'est ça”. Quiconque écrit et réfléchit sur cette exhortation devrait venir ici et écouter ce qui vient du cœur de ces personnes avant de prendre position à ce sujet.

Bien sûr, la plupart ne pourront pas venir, mais je souhaite qu'ils puissent lire à cœur ouvert le document préparatoire et le document final, afin qu'ils puissent reconnaître les voix du territoire et, peut-être, changer leur point de vue. C'est la périphérie qui s'introduit dans le centre, l'aidant à changer, comme le pape l'avait souhaité dans ce synode.

Avant de retourner à Quito où j'habite, j'ai le privilège de rendre visite à une amie admirée, Patricia Gualinga, qui est l'une des dirigeantes autochtones les plus fortes que j'aie jamais rencontrées. Elle est une promotrice respectée des droits des peuples autochtones à l'échelle internationale, et aussi une catholique dévouée, partie prenante de l'ensemble du processus synodal, y compris l'assemblée. Elle fera partie de la commission post-synodale nommée par le pape.

La conversation est, comme d'habitude, profonde et pleine d'espoir. Mais Patricia se demande pourquoi la plupart des discussions autour du synode ont ignoré les questions les plus importantes pour les habitants de l'Amazonie.

Nous savons que certains représentants des médias ont décidé de détourner l'attention des questions vraiment cruciales de l'écologie intégrale, de l'expression interculturelle dans l'Église et de la vision élargie de la promotion des ministères en fonction de la réalité de l'Amazonie. Ces problèmes viennent du cœur des gens, et nous savons qu'il n'y a aucune chance qu'ils ne soient pas développés et approfondis.

Nous continuerons à mettre nos vies au service de cela, et comme c'est au rythme de l'Amazone, la tempête passera comme toujours, le soleil brillera à nouveau comme toujours, et le dernier mot sera un mot d'espoir.


Dieu continue de se manifester au milieu du mystère de ce territoire et de ses peuples, indépendamment de la peur des changements que cela pourrait produire pour certains, ou du désir pour d’autres de contrôler par idéologie.

Le Christ continue de s'incarner dans chaque culture et les graines qu'il a semées sont là, partout. Il continuera à prévaloir pour éclairer notre voyage et nos structures, en faisant tout encore et encore nouveau. Merci, Querida Amazonia.


Mauricio López Oropeza
14 février 2020


It's Wednesday, Feb. 12, and I'm on the road into the Amazon region in Ecuador. We had to leave very early in the morning to make it on time for the diocesan vicariates' assembly after a four-hour dri...

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