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Changer l’Église de l’intérieur

Chantal BERHIN
Choix du chemin
Choix entre 2 chemins © Pixabay - Domaine public


Rester catholique, est-ce encore possible ?

Des catholiques se sentent blessés par les scandales à caractère sexuel impliquant l’Église. Avec ceux qui restent et sans ceux qui sont déjà partis, où va l’institution ecclésiastique ? Des observateurs chrétiens proposent des pistes de réflexion.

Se déclarer catholique est aujourd’hui un fardeau lourd à porter. Beaucoup hésitent, voire refusent de se reconnaître désormais sous cette appellation. Certains choisissent de se déclarer plutôt « chrétiens », au nom de l’amour qu’ils gardent pour la personne de Jésus et le message de l’Évangile. D’autres sont déjà partis, bien avant les « affaires ». « Les cibles du discrédit, explique Christine Pedotti à L’Appel, ce sont essentiellement les autorités ecclésiastiques. De nombreux catholiques se disent déçus par le pape François, particulièrement lorsqu’il a refusé la démission du cardinal Barbarin mis en cause pour son silence face aux affaires de pédophilie dans son diocèse. » Selon une enquête commandée par l’hebdomadaire Témoignage Chrétien qu’elle dirige, près de deux tiers des Français reconnaissent que l’image qu’ils ont de l’Église s’est dégradée. Malgré tout, l’institution est considérée par quarante pour cent d’entre eux comme encore digne de confiance, à condition que les prêtres, les évêques et le pape soient à la hauteur. Les critiques pointeraient donc l’Église des hommes et non le message de Jésus.

Un besoin de consolation

Cette crise, que la sociologue Danièle Hervieu-Léger compare à celle de la Réforme au seizième siècle, n’est pas une crise passagère à la suite de laquelle tout rentrera dans l’ordre, lorsque le tsunami médiatique sera passé. Dans son essai Consoler les catholiques, la bibliste Anne Soupa écrit que « le capital de confiance que l’Église détenait s’étiole à toute allure et sa visibilité n’en sera que plus encore compromise. La situation actuelle, souligne-t-elle, requiert à la fois un diagnostic rationnel et une réponse de nature spirituelle qui éclaire sur le sens. »

Selon elle, la perte, le sentiment d’abandon, l’espérance sont des expériences spirituelles. Elle propose de se souvenir d’autres traversées du désert dont parle la Bible, et d’y puiser des forces, notamment par la méditation des textes prophétiques et des psaumes. Elle se dit convaincue que les catholiques ont besoin d’être consolés. Une Église s’en va et personne ne sait si une autre s’en vient. Si elle renaît, à quoi ressemblera-t-elle ?

Anne Soupa reprend une citation assez étonnante de Joseph Ratzinger, futur Benoît XVI, qui, en 1969, imagine l’Église de demain autour de l’idée de capacité d’initiative. « De la crise actuelle émergera l’Église de demain – une Église qui aura beaucoup perdu. Elle sera de taille réduite et devra quasi partir de zéro. Elle ne sera plus à même de remplir les édifices construits pendant sa période prospère. Le nombre de fidèles se réduisant, elle perdra nombre de ses privilèges. Contrairement à une période antérieure, l’Église sera véritablement perçue comme une société de personnes volontaires, que l’on intègre librement et par choix. En tant que petite société, elle sera amenée à faire beaucoup plus souvent appel à l’initiative de ses membres. » Ce ne sera pas l’affaire de deux ou trois ans, pense Anne Soupa. On sème, et d’autres récolteront.

Une nouvelle gouvernance

Mais quelle est la plasticité de l’Église catholique ? « Cette institution dure depuis des siècles et n’a pas cessé de changer, n’en déplaise aux chrétiens conservateurs, constate Christine Pedotti. Il faut remettre en question le mode de gouvernance. Si l’Église ne change pas, elle se crispera sur ses pseudo-certitudes et deviendra comme une secte. Et les changements devront nécessairement trouver le sceau d’approbation au sommet. Sinon, on crée une autre Église et on devient protestant. » Elle imagine que le prochain pape devra faire les pas nécessaires vers une plus grande participation de tous. Les cardinaux voudront-ils maintenir le système ancien ? Ou choisiront-ils un système plus souple, où l’Église fonctionnera davantage selon la plupart des systèmes de la société moderne ? C’est-à-dire avec la prise en compte de tous ses membres : laïcs, femmes et hommes à prendre au sérieux, comme des personnes modernes, éduquées à la démocratie.

Le dominicain Dominique Collin se montre optimiste. « Elle s’en remettra, estime-t-il. À une condition seulement : qu’elle ose regarder les racines du mal dont elle est coupable. L’origine de ce mal, c’est d’avoir, pour une part, pris la forme d’une “chrétienté”, c’est-à-dire d’une forme historique et sociale qui a oublié la caritas, l’amour-don, au profit de la potestas, le pouvoir. Et du pouvoir à l’abus, il n’y a malheureusement qu’un pas à franchir… » Il pense que l’Église connaîtra un avenir si elle parvient à donner naissance à ce qu’il appelle la « christianité », une manière de vivre basée sur l’écoute de l’Évangile dans ce qu’il a d’inouï.

Décléricaliser

Bien sûr, reconnaît-il, le scandale sclérose l’Église. Mais, plus fondamentalement, ce qui la rend inopérante « c'est son incapacité à exprimer une pensée forte capable de guérir l’homme de son penchant pour le nihilisme ». Elle est moribonde « surtout parce qu’elle peine à proposer une réponse à l’angoisse du temps. Le philosophe athée Nietzsche pensait que les chrétiens contribuent eux-mêmes à “l’euthanasie du christianisme” : à eux d’inverser sa sombre prophétie en inventant un christianisme d’à-venir ».

Encore faut-il que « d’en haut », de bons choix soient faits. Quels seraient-ils ? L’une des pistes est la réorientation des « ministères » : reconnaître de nouveaux services, ne plus les pratiquer comme un pouvoir. Bref, décléricaliser, comme le pensent les chrétiens les plus en phase avec l’esprit de l’Évangile. On y découvre un homme, Jésus, qui a fait le choix clair et assumé du service, du don de soi comme expression de sa foi en Dieu. Une idée qu’exprime aussi Anne Soupa : « L’Église du futur devra travailler en dehors du souci de sa propre structure, mais pour le Royaume. » Véronique Margron, religieuse dominicaine, théologienne, va dans le même sens lorsqu’elle dénonce la sacralisation du prêtre et du célibat. Ces états n’ont, selon elle, pas de « raison théologique déterminante ».

« Un des tout grands combats de Jésus, relève Gabriel Ringlet, interrogé par la RTBF, c’est sa lutte contre le faux sacré pour faire du prêtre un homme de la fraternité et du partage avec tout le monde. Il faut déboulonner les prêtres de leur stature sacralisée. Dans une Église décléricalisée, les prêtres seront peut-être mariés ou seront des femmes, mais ils ou elles ne seront en tout cas plus au-dessus des autres. » ■


Chantal BerhinL’Appel, juin 2019
https://magazine-appel.be/


Références pour aller plus loin :

Christine PEDOTTI, Qu’avez-vous fait de Jésus ?, Paris, Albin Michel, 2019.
Anne SOUPA, Consoler les catholiques, Paris, Salvator, 2019.
Dominique COLLIN, Le christianisme n’existe pas encore, Paris, Salvator, 2018.
Véronique MARGRON, Un moment de vérité, Paris, Albin Michel, 2019.
 

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Commentaires
Monique JACQUIN...

Je m'interroge : comment est-il possible que ce texte, remarquable par ailleurs, ne parle pas d'égalité hommes-femmes dans l'Eglise, et de la parité nécessaire au niveau du clergé.
Je croirai à nouveau que mon Eglise est signe de Jésus-Christ le jour où les séminaires seront mixtes, et où il y aura autant de femmes que d'hommes qui s'y prépareront au service de l'Eglise, du peuple de Dieu, et du monde d'aujourd'hui.

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