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La CCBF en rêve, les Chiliens l’ont fait…

Régine et Guy RINGWALD
Sinodo


À Santiago, les 5 et 6 janvier, 350 laïcs, venus de tout le pays, se sont réunis en synode « autoconvoqué et autogéré ». Autoconvoqué, parce qu’ils n’attendent plus rien de la hiérarchie, autogéré parce que fraternel, et parce qu’une telle opération pose des problèmes pratiques et économiques importants, pour des militants pas très fortunés, dans un pays où tout est loin de tout. Certains étaient venus de Punta Arenas, tout au sud, à 2200 km, d’autres de Iquique, à 1500 km au nord. Plusieurs représentants étaient venus de l’étranger : Argentine, Uruguay, Bolivie, Pérou, Espagne.

« Il y a un an, personne n’aurait soupçonné qu’après la lutte d’Osorno, une communauté qui a persévéré dans la dénonciation de Barros, évêque dissimulateur, et dans sa solidarité inconditionnelle avec les victimes de Karadima, allait ouvrir les yeux des laïcs, et nous faire comprendre comment lutter pour le Royaume ici et maintenant . »
Carol est venue de Concepcion [deuxième ville du Chili, à 430 km au sud de Santiago], où elle anime un mouvement de laïcs très actif depuis plusieurs années.
« Aujourd’hui, nous nous rencontrons pour dialoguer, en synode, sur divers thèmes mobilisateurs et urgents… pour faire justice et pour enlever cette pourriture d’une Église institutionnelle, stagnante, hiérarchique, qui nous fait toucher le fond, pour faire ressortir le meilleur en nous, pour apporter une contribution à la renaissance d’une nouvelle Église. Mais les évêques que nous avons continuent à agir en bloc, sournoisement, ils ne consultent personne, ils nous ont fait du mal parce qu’il n’y a aucune relation d’égalité avec le peuple de Dieu, ils imposent des pastorales et leur vision de la réalité.
Cette ouverture synodale, pour laquelle se sont rassemblées de nombreuses personnes de différentes parties du pays, nous montre que nous voulons une nouvelle Église, avec Jésus, les pauvres, les opprimés, les exclus, et que nous n’avons plus peur. Si cela se réalise, alors nous aurons l’Église tant désirée. »
Voilà qui nous donne une idée de ce qui vient de se produire au Chili.

Sous l’égide d’Alberto Hurtado
Ils étaient 350 réunis au sanctuaire Alberto Hurtado [Alberto Hurtado (1901-1952), jésuite chilien, très engagé auprès des enfants et des familles pauvres. Il a été canonisé en 2005], lieu symbolique de l’engagement chrétien, où ce saint, très vénéré par les Chiliens, est enterré. Plus de 4000 étaient reliés par Internet dont beaucoup sont intervenus par liaison interactive. Ce synode a rassemblé des militants aux engagements les plus variés dans les activités paroissiales et pastorales, dans la défense des droits humains, des migrants, des Mapuches. Les échos qui nous sont parvenus disent que les discussions ont été animées, qu’il y fallait la foi et la volonté pour s’entendre au-delà des différences, nombreuses et parfois profondes.
Une déclaration a été publiée, très claire et, évidemment, à l’abri du langage ecclésiastique. Il s’agit d’engager « un processus de dialogue et de participation qui puisse favoriser une analyse de l’état présent de l’Église catholique du Chili, et fasse naître le rêve d’une Église de communautés ». Cette Église « autre » serait « horizontale, diverse, participative et inclusive ». Elle se définit d’abord comme « constituée de communautés de base…, où les laïcs soient réellement acteurs, particulièrement les femmes et les jeunes ». Il s’agit de changer la structure de pouvoir, de rénover le fonctionnement, et d’éradiquer la culture de l’abus (voir https://nsae.fr/2019/01/08/chili-premiere-assemblee-du-synode-des-laics/).
Cette « première assemblée générale » est l’amorce d’un processus appelé à se poursuivre dans les communautés locales pour aboutir, dans quelques mois, à une première synthèse. Le processus d’ensemble pourrait durer deux ou trois ans : la tâche est ambitieuse. En effet, les laïcs chiliens ont bien compris que ce qui est nécessaire, c’est un changement profond et radical. On notera qu’on est au Chili, les laïcs militants sont dans l’Église, dont ils veulent changer les structures, le fonctionnement, les priorités. Mais il s’agit pour eux, comme le disaient déjà les laïcs d’Osorno, de sauver l’Église, pas de la tuer.

Réactions des participants
Les réactions de participants, recueillies au sortir de la rencontre, traduisent à la fois un enthousiasme et un bonheur, ancrés dans l’essentiel de ce qui a été vécu, et aussi une certaine lucidité quant aux difficultés prévisibles. En se rencontrant, venant d’horizons différents, et parfois lointains, ils prennent conscience de leur commune souffrance, due aux errements de la hiérarchie, et de leur détermination de ne pas y retomber. Ils affichent leur volonté de faire face à la situation.
Ce qui ressort très fortement, c’est une satisfaction d’avoir franchi un pas, et de s’être engagé sur un chemin d’avenir, comme le dit Maria Angelica d’Iquique : « Ce fut l’occasion de retrouver nos espérances dans le laïcat aux yeux ouverts et avec l’esprit critique qui permet d’affronter les problèmes qui ont été causés par les crimes commis par la hiérarchie chilienne, c’est pourquoi nous nous sommes réunis… Nous prenons l’engagement libre, ferme et spontané de chercher de nouvelles manières de vivre notre foi en Christ. »
Le nombre et la diversité des origines a impressionné. Ainsi Rufino, de Santiago : « Nous sommes très contents de voir le grand nombre de personnes qui ont fait un effort énorme malgré les distances. Il y avait des gens qui venaient de partout, d’Iquique à Punta Arenas… Ils ont fait des milliers de kilomètres pour se rencontrer et se retrouver, face à une situation que nous voulons changer. »
Gonzalo, de Villarica, fait remarquer que cette démarche « s’inscrit dans un processus de longue haleine : depuis de nombreux mois, laïcs et laïques de différentes régions du pays se coordonnaient, partageant la colère et l’indignation face à la situation, et aux abus de la part des membres de la hiérarchie ». Mais c’est aussi « le début d’un cheminement où nous nous répartissons les diverses tâches et sommes en contact avec d’autres personnes ». Il exprime quand même des craintes quant à la relation avec la hiérarchie qui « n’est pas facile ». « Nous devons nous préparer à établir les ponts, les mécanismes et les stratégies nécessaires. »
Sebastian, d’Antofagasta, insiste lui aussi sur le fait que le processus vient de plus loin : « Ce processus dans notre famille ecclésiale, qui a commencé il y a plus de 10 ans, et qui a explosé il y a un an, peut apporter des surprises dans la manière de comprendre et de vivre la foi, pourquoi penser que les diverses façons de vivre de Jésus dans le catholicisme ne peuvent se concilier ? »
C’est un sentiment de libération qu’exprime Natalia, de Talca (son évêque Mgr Koljatic est un ancien disciple de Karadima, toujours en poste) : « Les laïcs qui se sont rencontrés hier sont ceux qui ont perdu leur peur, peur de la structure, peur du cléricalisme, peur des abus du clergé. Je pense que c’est un progrès très important, ce que nous avons fait, et j’ai de grands espoirs parce que nous sommes nombreux qui essayons de faire avancer cette Église, nous croyons qu’une autre Église est possible. » Consciente pourtant qu’il reste encore beaucoup à faire parce que dans les paroisses de nos villes, « les laïcs sont cléricaux », alors « nous avons bien du mal avec nos propres laïcs ».

Le mouvement des laïcs a des racines
Deux des témoignages cités parlent d’un processus qui a commencé il y a des années. On peut y voir un reflet de ce qu’a vécu le Chili, tant sur le plan social qu’ecclésial. Ce n’est pas par hasard que ce pays a connu l’Unité Populaire et les communautés de base. Nous avons déjà évoqué la conjonction entre l’attitude des États-Unis sur le plan politique et celle de l’Église, renforcée sous Sodano et Jean-Paul II. Mais voici un épisode qui est resté dans les mémoires, au Chili.
En 1968, les réformes voulues par Vatican II avancent lentement. L’Église se divise entre une majorité de laïcs qui veulent des transformations et les milieux conservateurs qui s’y opposent. À l’occasion d’une visite du Pape Paul VI, des communautés paroissiales lui demandent de dénoncer les injustices et d’engager l’Église aux côtés des pauvres qui souffrent en Amérique latine. Le mouvement fait tache d’huile. Contre une institution ankylosée, rétrograde, stagnante, qui défend un style du passé préconciliaire (voilà qui nous rappelle quelque chose), cette initiative prend corps et se nomme : « La Jeune Église » (La Iglesia joven).
Le 11 août, à 4 heures du matin, la cathédrale de Santiago est occupée. Au petit matin, ils sont quelque 200 dont plusieurs prêtres, qui célèbrent l’eucharistie sur une table improvisée. Le Cardinal Silva (celui-là même qui dirigera le vicariat de la solidarité sous la dictature Pinochet) prend des mesures pour suspendre les prêtres impliqués, mais il entend le message et veut réaffirmer l’engagement évangélique pour les pauvres. Dans les jours qui ont suivi, les évêques sud-américains signent les accords de Medellín, initiant ce qui va devenir « l’option préférentielle pour les pauvres »
Dans tous les esprits et pour tous ceux qui ont participé au « synode autoconvoqué », c’est le mouvement des laïcs d’Osorno, c’est leur succès qui a réveillé la conscience des laïcs, leur montrant que contre l’inertie de l’institution, on peut faire quelque chose.
Dans la suite immédiate du scandale soulevé lors de la visite du Pape, dès le 14 avril, cinquante laïcs, de toute origine, se sont réunis à Santiago : ils venaient de Santiago, Talca, Chillan, Concepcion, Temuco (pays mapuche), Valdivia, Osorno, Puerto Montt, Valparaiso. Ils ont constitué une organisation en réseau et mis en place une coordination nationale. C’est de là qu’est partie l’initiative qui prend corps ces jours-ci.

Du côté de la hiérarchie
Nous avions montré précédemment [Golias Hebdo n°551] que les choses semblaient comme « arrêtées » au Chili : les évêques « bien entre eux » comme d’habitude, les actions du Pape limitées à l’acceptation de sept démissions, et à quatre mesures personnelles d’exclusion de l’état clérical. Bien peu de dynamisme, après les bourrasques de l’an dernier. Un vaticaniste faisait remarquer récemment que les démissions des évêques qui n’ont pas été acceptées par le Pape étaient devenues caduques, selon le droit canonique. Mais Juan Carlos Cruz (une des victimes de Karadima) rappelle qu’ils n’ont pas démissionné, mais remis leur charge à la disposition du Pape. De toute façon, il ne se passe plus rien depuis un moment.
Le Cardinal Ezzati n’est toujours pas remplacé à l’Archevêché de Santiago. Le 9 janvier, on apprenait que la commission des droits de l’homme du Sénat avait voté sa destitution de la nationalité chilienne. Ricardo Ezzati est Italien de naissance. La décision reste soumise au vote des deux chambres parlementaires.
On a annoncé que Mgr Silva Retamales, Président de la Conférence épiscopale, poursuivi pour dissimulation, ne participerait pas à la rencontre des présidents de conférences épiscopales, convoquée à Rome du 21 au 24 février pour traiter de ces problèmes d’abus. C’est Mgr Fernando Ramos, secrétaire de la Conférence, qui le remplacera. Ce choix est critiqué, car il passe pour tout à fait clérical, ne manifester aucune empathie, et il avait très mal accueilli les laïcs d’Osorno. Mais étant donné l’état de l’épiscopat chilien, personne n’a avancé un autre nom.
L’action de la Justice poursuit son cours. Le Cardinal Errazuriz, ancien Archevêque de Santiago, accusé d’avoir couvert le prédateur Karadima, devrait bientôt être convoqué. Il a quitté le C9 à l’occasion d’un remaniement de cette instance. Lors du bilan annuel du Parquet qui traite ces affaires, le Procureur national, Jorge Abbott, s’est plaint du manque de coopération du Vatican. Il attend toujours la réponse à sa demande de communication du rapport Scicluna, mais il continue d’espérer… Pour le reste de ses enquêtes, il affirme n’avoir obtenu que des réponses partielles, « pas celles que nous attendions, ni même toutes les informations demandées, mais nous insistons auprès du Vatican dont les autorités se sont engagées à soutenir notre enquête ». La Secrétairerie d’État et l’entourage du Pape n’aiment pas du tout les perquisitions menées ces derniers mois aux sièges de plusieurs diocèses. La Curie n’apprécie pas beaucoup non plus les apparitions médiatiques du Procureur Abbott.
Mais voici que le 11 janvier a été publié un communiqué de la Conférence des Évêques annonçant que les cinq évêques du Comité permanent de l’épiscopat [il s’agit de Mgr Ezzati, Silva, Ramos, Gonzalez, Rebolledo] seraient reçus à Rome, en audience privée, le lundi 14. Entrevue sollicitée par les évêques, à la suite de leur conférence de novembre, et de la rencontre de mai, pour faire le point, ou pour expliquer que tout est en ordre, comme le suggère Cruz ? Parleront-ils du synode des laïcs ?

Un peu de recul
Qui aurait pensé il y a un an, à la veille de la visite du Pape, que de tels événements allaient remettre en cause tout l’édifice de l’Église du Chili ? En plus de la mise au jour de l’état de l’Église chilienne, au vu du nombre et de l’importance des scandales, deux événements revêtent une importance majeure :
• les laïcs d’Osorno, refusant l’évêque qui leur avait été envoyé, Juan Barros, se sont trouvés en opposition frontale avec le pape, et ils ont obtenu gain de cause. Une première dans l’Église catholique !
• Des laïcs, venant de tout le pays, se sont réunis en un synode de leur propre initiative. Une première dans l’Église catholique !
Tirant les conséquences de la résistance des laïcs d’Osorno, ils ont établi un projet : « Une autre Église est possible », qui pourrait – qui devrait – être une chance pour l’Église. Surtout, ils font un diagnostic clair, et affichent une volonté. Ils savent ne rien pouvoir attendre de la hiérarchie, et en tirent la conclusion : ils ne demandent rien, ils font. Quel exemple !
Ces deux événements sont en cohérence, et les deux ont en commun de mettre en cause l’édifice pyramidal de l’Église catholique. D’un côté, il y a la détermination des laïcs, de l’autre il faut s’attendre, au moins, à la persistance de l’inertie que sait opposer la structure de pouvoir. D’ailleurs, elle pourra s’appuyer sur le cléricalisme bien ancré dans les têtes… de bien des laïcs catholiques, plus formés au culte et au rite qu’à la liberté et à la prise d’initiative. À moins que ne soit engagé un processus de reprise en main bien classique.
Les laïcs du synode le savent, ils le disent. Ils sont lucides, mais « ils n’ont plus peur ».
 

Régine et Guy Ringwald
Source
 : Golias Hebdo n° 559 (avec l’aimable autorisation de Golias)

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