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La cathédrale sans curé

Jacques NEIRYNCK
Cathédrale de Fribourg
Cathédrale de Fribourg © Lawrence OP @ Creative Commons (CC BY-NC-ND 2.0)


Les catholiques de Suisse romande ont supporté la divulgation de la pédophilie parmi leur clergé dans le même état d’esprit consterné et blessé qu’en France. Ils croyaient cette catastrophe dépassée. Les faits viennent de démentir cet espoir. Ce n’est pas terminé.

Le mercredi 15 juillet, le Téléjournal de la Télévision suisse romande a ouvert sur un sujet, qui semble la plus importante nouvelle nationale de la journée : les malheurs de l’évêque de Fribourg, Charles Morerod, contraint de licencier le curé de la cathédrale pour affaires de mœurs, puis d’annuler la nomination de son successeur, révélé comme homosexuel actif et bien connu, et enfin d’annoncer qu’une autre candidature a été refusée pour des raisons de mœurs. Et les yeux dans la caméra, l’évêque déclare que ce n’est pas terminé. La journaliste ne lui fait pas de cadeau et le relance par des questions précises. On sent que l’évêque est paralysé par cette situation inconfortable où il fait figure d’accusé. Au terme de ce sujet de quelques minutes, la cause est entendue et se généralise du coup : pour l’opinion publique romande, il se témoigne que le clergé de l’Église catholique prêche une morale qu’il ne pratique pas.

La Suisse est un pays où les Églises catholiques et réformées sont à peu près à égalité, par le nombre de fidèles, par la présence dans les médias et par le lent effritement de leur audience. Il y a donc place pour certains réflexes de Schadenfreude à la suite de ces faits. De façon plus significative, il en résulte des démissions de catholiques, signifiées aux administrations civiles. Comme des cantons subsidient les Églises à proportion de leurs fidèles, ce nouveau scandale a des retombées budgétaires.

De toutes les confessions religieuses, la doctrine catholique est la plus stricte ; elle considère comme fautes graves : l’usage du contraceptif par un couple marié, la cohabitation juvénile, la masturbation infantile, le remariage de divorcés, mis sur le même plan que des crimes avérés au sens pénal comme le viol, la violence conjugale, la pédophilie. Toute relation qui ne mène pas à la procréation au sein d’un couple marié est cataloguée péché mortel : puisqu’il est impossible de procréer sans une relation, celle-ci n’est admissible qu’à cette condition expresse. Dans le domaine de la sexualité, la rigueur est absolue comme si celle-ci constituait l’objet essentiel de la morale.

Dans le même temps, cette Église est affectée par la révélation ininterrompue d’abus graves, pédophilie ou harcèlement dans la direction spirituelle. Toute institution humaine est le lieu de crimes pédophiles que ce soient des professions tenues à l’exemplarité, comme les médecins, les avocats, les notaires, les magistrats, les élus, ou encore dans le milieu sportif, scolaire et même dans les familles. Il est inévitable que des brebis noires existent dans tous les troupeaux. Mais le clergé catholique semble particulièrement frappé. 

Cela mérite réflexion, qui aille au-delà de la révélation des faits, brut de décoffrage, du Téléjournal. L’Église catholique est la seule confession qui n’ordonne que des ministres masculins s’engageant au célibat. Les Églises réformées ordonnent des hommes ou des femmes, marié(e)s ou non. On entend beaucoup moins parler d’abus sexuels au sein de leur ministère, qui souffre d’autres maux.

Face à la sexualité, la Suisse, comme la plupart des États civilisés, adopte une attitude simple et claire : les pouvoirs publics n’ont pas à intervenir dans les relations entre adultes consentants. Le Droit doit même les protéger en réprimant les propos homophobes. En revanche la justice pénale poursuit de plus en plus tout ce qui viole cette norme, les violences entre adultes, le harcèlement et la pédophilie, parfois mêmes les clients de la prostitution. Cette règle de Droit n’a pas été établie tout de suite et elle ne l’est pas partout. Elle constitue une empreinte de cette civilisation, qui respecte la sphère privée des personnes et qui réprime enfin les abus véritables.

Tôt ou tard, l’Église catholique romaine sera obligée de se conformer à cette règle, sous la pression d’une société civile à la fois plus tolérante, plus réaliste et plus exigeante. On éprouve parfois le sentiment que cette société se conforme mieux à l’enseignement des évangiles que les Églises elles-mêmes. C’est comme si le christianisme, porté par les Églises institutions, avait fini par pénétrer de ses valeurs les plus exigeantes la société civile au point que celle-ci s’en inspire mieux que celles-là.

Personne n’aurait voulu être à la place de Charles Morerod ce 15 juillet, obligé d’assumer les séquelles d’abus commis avant qu’il soit en fonction. Les évêques suisses ont jadis tenté une démarche au Vatican pour obtenir le droit d’ordonner des hommes mariés. Cette évidence s’impose dans un pays où coexistent deux clergés, l’un composé d’hommes ou de femmes, mariés ou non, et l’autre seulement d’hommes célibataires. La même situation existe dans d’autres pays. En Angleterre elle est accrue par la présence de prêtres anglicans mariés, passés à l’Église catholique, exerçant le ministère tout en demeurant pères de famille.

L’évêque de Fribourg est empêché d’appliquer une mesure raisonnable dans le recrutement du clergé de son diocèse, par soumission étroite aux instructions de Rome. Or, les Suisses sont jaloux de leur indépendance qu’ils ne supportent pas de voir dominée par des juges étrangers.

La situation est différente de celle de la France sur un autre plan. On est aux antipodes de la laïcité. Les pouvoirs publics subventionnent les Églises, non pas en reconnaissance de la religion elle-même, mais de leurs fonctions sociales. C’est du même ordre que les subsides allant à la culture ou au sport. Sauf si une organisation refuse d’engager les femmes et impose aux candidats masculins un renoncement au droit de se marier, ce qui est directement contraire à l’article 14 de la Constitution fédérale. Dans le même registre, ne pas nommer un curé à la cathédrale parce qu’il est homosexuel est contraire à l’article 13. L’Église catholique en Suisse se place en porte à faux par rapport aux coutumes et aux lois. Dans un pays où le consensus est la valeur suprême, cela fait tache.

Même pour une opinion publique largement agnostique, l’Église catholique mérite d’être sauvée face à la montée de l’incroyance et de l’indifférence, malgré la suspicion d’être une secte à dérives perverses sous la coupe d’un pouvoir étranger. Elle est dépositaire de ce qu’il y a de plus précieux dans notre culture, l’ouverture à une transcendance qui donne un sens à l’existence ordinaire. Elle a suscité des merveilles d’architecture, de peinture, de musique, de littérature. Tout cela ne peut finir dans une décharge de l’Histoire, parce qu’elle prône des règles sexuelles irréalistes, qui engendrent inévitablement des abus.

Le désir est une tendance normale des humains. Le réprimer risque de le dévier. Telle fut la leçon furtive du Téléjournal du 15 mai. La rédaction a eu raison d’ouvrir sur ce sujet, malgré le chagrin et l’effroi suscité parmi les fidèles catholiques.

Au bout de sept années de pontificat, le pape François n’a réussi à changer la donne sur aucun des sujets qui fâchent, non seulement la définition du sacerdoce, mais aussi la position de femmes, le statut des divorcés remariés, un gouvernement synodal. S’il s’y risquait, il déclencherait un schisme. Ce qui ne peut se faire au niveau mondial se fera logiquement au niveau local. Des pays largement touchés par la Réforme, comme les Pays-Bas, l’Allemagne et la Suisse, seront les premiers tentés de remettre l’Église (catholique) au milieu du village.
 

Jacques Neirynck

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MARTIN

Permettez : art, peinture, musique, architecture, littérature resteront notre patrimoine commun, nul besoin d'être croyant pour partager, apprécier et vivre de cette culture d'origine chrétienne qui appartient à tous. Autrement dit, votre diagnostic est peut être en partie inexact : "Même pour une opinion publique largement agnostique, l’Église catholique mérite d’être sauvée", écrivez-vous. La culture oui bien sur et le ciel étoilé de Kant certainement aussi, le dogmatisme et les rites d'une institution épuisée et coupée du réel, peut-être pas.

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