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Catéchèse eucharistique

Loïc de Kerimel

Dimanche 9 octobre 2016 – 28e dimanche du temps – Luc 17, 11-19

Derrière cette histoire de la guérison des dix lépreux se glisse une subtile réflexion sur la liturgie, plus exactement sur deux manières de célébrer. Liturgie veut dire, littéralement, « service public » : un peuple, une assemblée se réunit et fait ce qu’il convient de faire pour contribuer au bien de tous, pour faire face par exemple à la contagion du mal que symbolise bien la lèpre des dix. Qu’ils soient dix est un indice. Dix est le nombre minimum d’hommes (le minian à la synagogue) en-dessous duquel il n’est pas possible de célébrer validement le culte (cf. la négociation d’Abraham à propos de Sodome et Gomorrhe : 10 justes sont suffisants pour que Dieu accepte de surseoir à sa décision de punir les deux cités).

Quand les dix crient « Maître, prends pitié de nous », c’est littéralement notre « Kyrie eleison » (le même verbe est employé). Chouraqui traduit : « Matricie-nous ! », rappelant que le verbe grec renvoie au vocabulaire hébraïque qui exprime la compassion en la rattachant aux entrailles féminines, à l’uterus maternel. Puis, lorsque l’un d’eux « glorifie Dieu à pleine voix », nous retrouvons le verbe utilisé pour les bergers quand l’ange leur annonce la bonne nouvelle de la naissance d’un sauveur en même temps que retentit le « Gloria in excelsis Deo ». Puis celui-là se prosterne aux pieds de Jésus « en lui rendant grâce » : littéralement en l’« eucharistiant ». Enfin Jésus conclut en disant : « Relève-toi et va, ta foi t’a sauvé. » C’est l’envoi et l’envoi d’un ressuscité, aux deux sens : Jésus, le ressuscitant, nous, les ressuscités. Le verbe qui est traduit par « relève-toi » est l’un des deux verbes utilisés couramment pour dire la résurrection de Jésus.

C’est bien là le protocole de nos eucharisties. Mais sont-ce bien toujours des eucharisties ? Parmi les dix, la différence de comportement entre les neuf premiers et le dixième (« c’était un Samaritain ! ») suggère deux manières de célébrer le culte. Il y a la manière religieuse, c’est-à-dire sacrificielle. La religion est alors la gestion par les hommes de leurs rapports avec le divin. Traditionnellement : sur le mode du donnant-donnant, du sacrifice offert à Dieu en échange de ses bienfaits. Les dix suivent la loi : impurs, ils respectent l’obligation de se tenir à distance. Et Jésus leur rappelle que c’est aux prêtres de trancher sur le fait de savoir s’ils sont devenus purs ou non. Tout est dans l’ordre, ça marche. « En cours de route ils sont purifiés » : aux neuf cela semble être dans la nature des choses. Le protocole a été respecté. La liturgie conçue comme marchandage, et marchandage efficace, cela affleure encore dans certaines de nos oraisons : « Reçois, Seigneur, les offrandes que nous te présentons, qu’elles contribuent à notre salut… »

Et il y a la manière eucharistique de célébrer, non religieuse, non protocolaire. Nous sommes tous (tous les dix, sans exception), depuis toujours et en tout, objet de l’amour prévenant et inconditionnel du Père. Il n’y a rien que nous n’ayons reçu. L’eucharistie n’est pas un sacrifice (ou alors un « sacrifice de louange » comme dit l’épître aux Hébreux 13, 15). L’eucharistie est reconnaissance. Et cela, seul cet exclu des exclus, ce lépreux au carré qu’est le Samaritain sait le célèbrer.

Patrick Royannais le dit avec force : « Catéchèse eucharistique que ce récit de la guérison des dix lépreux. Invitation à ouvrir les yeux non sur les espèces consacrées, mais sur ce qu’elles désignent. Le sage indique la lune et l’imbécile regarde le doigt. Il ne faudrait pas que nous soyons les imbéciles de l’eucharistie à regarder l’hostie et à ne pas voir le don de Dieu, à réduire le don de Dieu à une hostie. » 

 

Loïc de Kerimel

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