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Bernard Feillet, un aventurier de l’âme, est passé parmi nous

Henri-Jacques STIKER
Bernard Feillet


Bernard Feillet est mort le 3 décembre 2019, affaibli par la maladie, à l’âge de 87 ans. Nous, ses amis, nous voulons témoigner ensemble du prophète, mystique et éveilleur qu’il fut. Responsable-prêtre de la chapelle Saint Bernard de Montparnasse dans les années 1970, puis de petites paroisses dans la forêt de Fontainebleau, il intervint en de multiples lieux où se rassemblaient des chrétiens avides d’entendre une autre parole que celle des clercs enseignants ou des catéchismes, fussent-ils aggiornamentos.

Comme tous ceux qui ne restent pas dans la répétition des vérités apprises et qui accueillent ceux qui errent dans les questions inévitables de l’existence, il connut la disgrâce de la hiérarchie catholique.

I. Mystique

Cet homme de la trace laisse sa propre trace dans une dizaine de livres, de nombreuses interventions ou interviews recueillies par ses amis. Il ne s’est agi pour lui que de tenter de déchiffrer en son être intérieur ce qui le mouvait vers ce qu’il nommait l’immense, jamais atteignable. Un mystère l’habite, le mystère de Dieu qui ne se révèle que dans la quête humaine. Nous ne savons et ne saurons jamais rien de Dieu. Comme on peut l’entendre dans une conversation enregistrée : un petit garçon qui l’écoutait essayer de dire tout de même quelque chose au sujet de Dieu lui lança brusquement « Dieu ne dit rien » et lui de répondre : « souviens-toi toute ta vie de ce que tu viens de dire. »

Bernard Feillet a tourné tout au long de son existence autour de cette étrange expérience du désir et de l’attente que l’humanité, et lui d’abord, a d’un mystère qui la dépasse mais qui ne se trouve pas ailleurs qu’en elle. Comme il l’écrivait dans un de ses petits carnets : « quand je saisis l’homme dans son extrémité, je saisis Dieu dans sa proximité. C’est dans le temps que je saisis l’éternité… Devenir soi-même tellement sensible à la réalité du monde que nous deviendrons complètement sensibles au mystère de Dieu. » Ses paroles et ses livres fourmillent d’éclairs spirituels qui font échos à la grande tradition mystique « du je-ne-sais quoi d’immense et d’infime » de Maître Eckart à Silésius et Jean de la Croix. Mystique n’est pas un mot de trop pour désigner la vie spirituelle de Bernard Feillet. Son intériorité n’est ni un subjectivisme sans repères, il savait s’appuyer sur l’institué, ni un individualisme étroit, ni un ressenti changeant, c’est la découverte de ce qui nous habite et nous projette au-delà. « Dieu se révèle dans le silence méditatif, dans le désir d’infini, dans le déchiffrement de notre existence propre. Nous savons que nous n’atteindrons pas Dieu et que seul son mystère comme sujet de notre désir nous habite. » (L’Errance, Desclée de Brouwer, 1997, p.12)

Pour résumer avec un mot de Michel de Certeau, « les textes mystiques défendent toujours l’inaccessibilité à laquelle ils se confrontent » (La fable mystique, p.14).

II. Prophète

Ce que nous essayons d’évoquer de la racine de l’itinéraire de Bernard Feillet, sa tension vers l’innommable, fait comprendre qu’il transcenda tout moralisme, tout dogmatisme, toute institutionnalisation. « Depuis longtemps j’ai renoncé à demander à la foi de me faciliter la vie, je lui demande seulement d’en maintenir ouvert le chemin. Ma foi dans le mystère de Dieu n’est pas en arrière de ma vie comme une assurance ou comme une certitude fondatrice. Ma foi est l’ouverture d’un espace aux limites duquel j’espère une rencontre et une découverte. Plus intime à moi-même que moi-même, ma foi réside dans l’intériorité de mon être. Elle est ce qui en moi ne connait d’autre limite que l’inachèvement de ce que je suis. » (L’arbre dans la mer, quatrième de couverture) Ou encore : « La mystique et la compassion sont les deux douces sœurs terribles qui perturbent toutes les institutions. Elles ne se rendent pas à la raison, et surtout pas à la Raison d‘État. » (L’Errance, p.101) Bernard Feillet est peut-être tout entier dans cette métaphore « du mousse qui, dans la taverne, met une croix au bas de la feuille que lui présente le quartier-maître, non pas pour se soumettre à la règle de l’équipage, ni pour transporter la cargaison, mais parce qu’il veut voir la mer » (L’Errance, p.111). Voir la mer lui suffisait, le reste n’étant qu’accessoire. Pour Bernard Feillet la recherche spirituelle ne se contente pas d’un certain vague à l’âme, fût-il poétique, mais c’est la confrontation avec un mystère qui le taraude parce qu’il l’habite. Notre homme est au-delà de toute connaissance, main mise, définition, dogme, au-delà de la religion en tant que rituel, institution, règle de mœurs.

Il est clair que tenant ce discours et se montrant accueillant à toute situation, il attira à lui à la chapelle Saint Bernard du Montparnasse et en Seine et Marne, surtout après le Concile de Vatican II, tous ceux qui avaient besoin du grand large. Bernard Feillet ne demandait jamais à ceux qui venaient ce qu’ils venaient faire, dans quelle situation conjugale ou existentielle ils étaient. Prêtres en instance de changement de vie, divorcés, remariés ou non, religieux et religieuses en questionnement, couples bien établis mais refusant de se soumettre à Humanae Vitae, homosexuels encore mal acceptés en ces années 70, chrétiens très tranquilles, tous partageaient la parole dans des liturgies inventives, pleines de silence, aux chants constamment renouvelés où la parole évangélique retentissait comme l’immense poème d’un Dieu vers lequel on tend mais qu’on ne possède pas. La chapelle regorgeait de monde. Sa parole comptait beaucoup mais il n’imposait rien. Il était plutôt l’ami qui jamais ne se substitue à l’autre, qui respecte le devenir de l’autre, l’ami devant qui, en réciprocité, on est soi-même sans fard, sans aucun jugement, inconditionnellement.

Sa vie, comme celle de maints autres chrétiens ne fut pas sans hésitations et sans passages difficiles, mais il demeura toujours tendu vers ce mystère entre l’intime et le plus vaste, entre le plus proche et l’infini. Il faudrait évoquer les livres qui ont ponctué le parcours mais aussi les relations tissées avec d’autres lieux de recherche spirituelle et d’autres hommes eux aussi aventuriers de l’âme, de Marcel Légaut à Marie-Dominique Chenu, en passant par Jean Sulivan, Bernard Besret et Guy Luszenski, Xavier de Chalendard, Jacques Chatagnier et tant d’autres, sans oublier l’occupation des lieux par les femmes prostituées.

III. Éveilleur

Il s’exprima par la parole qu’il prenait chaque dimanche et par ses livres : Paix d’incertitude (1971), Les fils dépossédés (1975), La nuit et le fou (1983), L’Errance (1997), L’arbre dans la mer (2002), L’Étincelle du divin (2005), entre autres. Ses paroles, écrites ou orales, ont nourri des milliers de personnes et leur ont permis d’être des chercheurs de Dieu, sans perdre pied. On ne saurait terminer cet hommage sans parler de sa confrontation à la mort. « Solitude de la foi, solitude de la mort ne veulent pas dire que les autres ne peuvent rien pour nous. Nous ne pouvons pas nous passer d’eux pour faire la plus grande partie du chemin. Mais c’est le dernier pas que nous franchissons seuls. » (L’Errance p.11) Car « l’ignorance de ce qu’est la mort ne peut se vivre que dans la connaissance de la vie. La vie éprouve la mort et la mort met la vie à l’épreuve… Je ne sais rien de l’éternité ni de la vie après la mort… Je n’ai en ce domaine que l’expérience spirituelle de dépouillement et d’inconnaissance, que la confrontation à la mort de l’autre et que l’illusoire confrontation à l’annonce de ma mort à venir… Peut-être le temps de la vie et le temps de la mort peuvent-ils s’étreindre ? »(texte inédit)

Comment terminer l’évocation de l’itinéraire de Bernard Feillet autrement que sur ce point d’interrogation ?


Henri-Jacques Stiker

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