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Après le confinement, penser et vivre autrement l’Eucharistie ?

Roselyne DUPONT-ROC
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Messe © P1130423 @ flickr.fr - Creative Commons (CC BY-NC-ND 2.0)

 

À la sortie du confinement, les chrétiens se sont divisés sur la reprise ou non des célébrations eucharistiques. Un acte essentiel à la vie des chrétiens, rassemblés en Église pour partager le corps du Christ mort et ressuscité.
Mais s’agit-il seulement de savoir à quel moment on va pouvoir recommencer « tout comme avant » ? N’y a-t-il pas là une occasion unique de repenser notre façon de célébrer le repas du Seigneur, de faire mémoire de sa mort « jusqu’à ce qu’il revienne « ? D’autres voix se sont élevées…

Certains ont profité de ce « jeûne eucharistique », pour en approfondir et la réalité et la richesse. Le partage eucharistique n'est ni un dû, ni un bien que les chrétiens possèdent et mettent en œuvre à volonté. C'est un don du Seigneur ressuscité qui rassemble son peuple autour de lui et se donne à lui comme pain de vie, tout à la fois corporel et spirituel ; un don qui n'est jamais magique, mais qui est participation du corps de chacun au corps du Christ que constitue de ce fait l'assemblée. Autant dire qu’il n'y a pas d'eucharistie « privée », pas d’eucharistie sans le partage avec d'autres, avec la communauté qui se forme là, venue de toute part, non pas choisie, mais accueillie parce qu'appelée. Chacun y est donné à l'autre comme membre du Christ.
Ceci dit, il y a diverses façons de « faire corps » et d’accueillir dans l’autre la présence du Christ ressuscité. L’évangile de Matthieu est formel ; la présence vivifiante du Christ accompagne les deux ou trois qui sont réunis en son nom (Mt 18, 20) ; elle est surtout dans le secours donné à l’affamé, au prisonnier, à l’immigré : « ce que vous avez fait au plus petit d’entre les miens, c’est à moi que vous l’avez fait » (Mt 25, 45). Le jeûne eucharistique, affinant le désir de communion, affine donc ce désir d'un partage, d'un don reçu en commun, d'un accueil mutuel, sans lequel, rappelait Paul, « ce n'est pas le repas du Seigneur que vous célébrez » (1 Co 11, 20). Nourrir celui qui a faim, c’est déjà engager le partage eucharistique.

I- Un retour aux sources scripturaires apparaît ici indispensable et probablement salutaire.
L’Encyclopédie Après Jésus. L’invention du christianisme (Albin Michel, octobre 2020) veut précisément se pencher sur les toutes premières communautés chrétiennes qui ont répondu à l’annonce de l’Évangile, la Bonne nouvelle du Christ ressuscité, et qui ont tenté de vivre de sa présence au milieu des peuples divers de l’Empire Romain. Les auteurs ont essayé de dire ce que nous percevons de la vie de ces chrétiens à travers les récits évangéliques, eux-mêmes produits de ces assemblées naissantes, à travers aussi les lettres et écrits des apôtres puis des Pères de l’Église, des textes enfin témoignant du regard que l’entourage païen portait sur ces groupes.
Évidemment les premiers témoignages sont les lettres de Paul et les autres textes du Nouveau Testament, contemporains pour les derniers d’Ignace d’Antioche et de la Didaché.
Les évangiles synoptiques s’en tiennent à une mise en forme d’emblée diversifiée du dernier repas de Jésus, avec les gestes et les paroles laissées à ses disciples. Gestes et paroles que stylisent d’un côté la tradition judéo-chrétienne de Marc et Matthieu, de l’autre celle, antiochienne, de Paul et de Luc, davantage marquée par les chrétiens venus du paganisme. Mais aucune célébration n’est décrite, sinon de façon fortement théologique et catéchétique dans le récit d’Emmaüs (Luc 24, 11-32). Paul, trente ans plus tôt, ne donne guère de détails sur le déroulé du repas du Seigneur à Corinthe dont il se contente de pointer le dysfonctionnement : « l’un a faim, lorsque l’autre est ivre » et le repas du Seigneur est bafoué (1 Co 11, 21). L’expression « la fraction du pain » apparaît trois fois dans les Actes des Apôtres, par deux fois elle est le fait de Paul et s’accompagne de l’événement fortement symbolique de la résurrection d’un jeune homme ou du salut de naufragés.
Il faut attendre la Didaché, sorte de manuel des rites et de l’éthique chrétienne à la fin du 1er siècle, pour avoir un premier énoncé du déroulement des prières, notamment ce que l’on appellera plus tard la prière eucharistique. Si Ignace, vers 115, précurseur d’un monoépiscopat monarchique, demande qu’il n’y ait pas d’eucharistie en dehors de l’évêque, Justin vers 150 décrit plus précisément la réunion à l’aube du dimanche, sans préciser qui la préside, mais en détaillant un ensemble de lectures et le partage du pain et du vin. Il ne mentionne pas à ce moment là les paroles du Seigneur selon les récits évangéliques, que par ailleurs il connaît.

Autrement dit, il nous faut tenir deux éléments assez paradoxaux :
D’une part, le repas du Seigneur semble avoir été d’emblée un moment essentiel, constitutif de la vie du groupe croyant, et tellement intégré à la vie des chrétiens que Paul n’éprouve pas le besoin de le nommer ; il y fait référence un peu longuement en 1 Corinthiens 11, 17-33 dans l’unique but de dénoncer un comportement indécent des Corinthiens qui en pervertissait le sens : « celui qui mange sans respecter le corps (entendez à la fois le corps pain partagé et le corps communautaire qui le partage), boit et mange sa propre condamnation ». Ou encore, il le donne pour exemple de « l’incorporation » à une réalité à la fois spirituelle et sociale qui se produit lors d’un repas au sanctuaire païen : « un seul pain, un seul corps, nous qui sommes plusieurs » (1 Co 10, 16-17).
Et pourtant, probablement pour la même raison d’une pratique évidente, il ne donne aucune consigne de type rituel, aucun principe d’organisation, sinon l’exhortation pressante : « attendez -vous (accueillez-vous) les uns les autres pour manger » (1 Co 11, 33).
Et les lettres plus tardives de ses disciples des générations suivantes (Ephésiens, 1 et 2 Timothée, Tite), comme aussi celles des auteurs de la communauté johannique (1-2-3 Jean) jusqu’au début du deuxième siècle ne font aucune allusion à la pratique du repas du Seigneur.

Le détail du repas nous échappe : la perversion corinthienne consiste à permettre aux riches de festoyer ensemble les premiers et de laisser les travailleurs pauvres et les esclaves arrivant plus tard se contenter du peu qu’ils tiraient de leurs sacs. Mais quand et comment avaient lieu le rappel de la mort du Seigneur et la mémoire de son dernier repas ? Paul n’en dit rien. Son récit laisse pourtant penser que la réunion avait lieu en fin d’après-midi (à partir de 15 ou 16h), à l’heure où l’on prenait le repas du soir, le principal de la journée.
Mais il est très difficile de savoir si cet horaire était répandu partout. Il paraît clair que le repas était hebdomadaire selon la coutume juive du sabbat ; qu’en mémoire de la résurrection, il devait avoir lieu après la fin du sabbat, soit le samedi soir, soit le dimanche matin. Les récits évangéliques autour du tombeau vide soulignent le passage : on y lit une sorte d’équivalence entre « tard le jour du sabbat-sabbaton » et « le premier jour de la semaine – sabbata ». On sait que la journée juive commençait le soir…Mais, si l’exemple corinthien plaide pour un repas en soirée, les Actes des Apôtres rapportent une scène amusante et lourde de signification théologique : à Troas, le premier jour de la semaine, Paul avait réuni la petite communauté dans une chambre haute. Il enseignait. Un jeune garçon, Eutykhès (« Bonne chance » !), s’endormit et tomba de la fenêtre du troisième étage où il était assis. Paul descendit, le déclara vivant, le releva, remonta, rompit le pain et continua à discourir jusqu’à l’aube ! Une eucharistie célébrant une résurrection mise en scène et en œuvre à la fin de la nuit…
Justin en 150 situe plutôt le rassemblement tôt le matin ; et déjà Pline vers 115 parlait d’une réunion très tôt le matin avant le lever du soleil, puis d’un repas pris ensemble un peu plus tard, mais abandonné par crainte des dénonciations aux autorités romaines.
Les choses devaient différer suivant les lieux et être adaptées à la nécessité du moment.

II- Un élément s’impose cependant : le fait que le christianisme, très tôt, a été en grande partie lié à la présence des grandes maisons ou maisonnées gréco-romaines.
On peut même noter l’importance de la « maison » dans la mission de Jésus en Galilée telle que la mettent en récit les évangiles synoptiques. Dans les Actes des Apôtres, apparaissent d’un côté la maison de Marie, la mère de Jean appelé Marc où se réunit la communauté de Jérusalem tandis que Pierre est emprisonné (12, 12), de l’autre, les maisons qui sont autant d’étapes ou de lieux d’accueil pour la mission paulinienne, à commencer par celle de Sergius Paulus à Chypre, puis celle de Lydie, commerçante en pourpre à Philippes (13, 7 et 16, 40), etc. Les voyages de Paul supposent tout un réseau de maisonnées où les apôtres sont accueillis et qui deviennent des bases pour d’autres voyages.
Ainsi peut-on parler au deuxième siècle d’un véritable maillage de « maisons » chrétiennes, maisonnées plutôt que maisons, car il s’agit de l’oikos gréco-romaine, la famille élargie aux enfants, aux clients, aux esclaves. À Rome, les Tituli, c’est-à-dire les premières Églises fondées à l’époque constantinienne, récupérèrent des traditions souvent immémoriales d’Églises de maisonnée sans qu’on puisse démontrer l’historicité de celles-ci, telle l’église placée sous le patronage de Prisca, qui présida avec son époux une Église paulinienne domestique[1]
Familles sur lesquelles règne le paterfamilias, mais aussi bien, parce que celui-ci est souvent appelé à des charges civiles ou politiques, la maîtresse de maison. Et ce sont bien souvent ces femmes qui furent les premières gagnées à la foi chrétienne, la répandant autour d’elles, auprès de leurs enfants, de leurs esclaves (ainsi la maison de Perpétue en 203).  La catacombe dite de Domitille (femme du consul Clemens, soupçonné par Domitien vers 95, qui mourut en relégation à Pontia) montre que des épouses de sénateurs étaient probablement devenues des chrétiennes notoires, tandis que les hommes, plus soucieux d’une fidélité à l’Empire, restaient réticents ou réservés. Il paraît évident qu’elles ont présidé au repas chrétien, signe par excellence d’une assemblée réunie autour du Seigneur ressuscité.

Là encore, il s’agit d’une pratique si naturelle, si « simple » dans sa force signifiante qu’on n’en parle pas, tant elle fait partie de la vie de la maisonnée devenue chrétienne.
Ainsi, les femmes furent pendant près d’un siècle, jusqu’à l’édit de tolérance de Milan, plus nombreuses que les hommes dans les réunions d’Église. Trop nombreuses même, peut-être, selon Tertullien au IIe siècle : il s’en prend « à l’impudence de la femme qui, de toute façon, a usurpé l’enseignement ». Puis, il intervient pour interdire aux femmes « de prêcher, de baptiser et d’eucharistier ». Preuve qu’elles le faisaient largement !
Cette importance des femmes n’est pas seulement reflétée par les textes chrétiens ; les païens eux, s’en inquiètent ! Aux yeux de Hiéroclès de Tyane, puis de Porphyre, les chrétiens sont des idiots, des simples d’esprit qui ont par ailleurs le mauvais goût de s’en remettre aux décisions des femmes !
Cependant, on commence dans certaines situations à choisir des lieux plus largement partagés. Ainsi dans le cas des soldats chrétiens de la légion VI Ferrata (seconde moitié du deuxième siècle) qui devaient célébrer le repas à Kefar Othnay. Une salle d’environ 50m2, qui pouvait recevoir une trentaine de personnes, est identifiée par l’inscription « À Jésus Christ Dieu », et comporte au centre un autel offert par une femme Akepsous, entouré de décor de mosaïques offerts par d’autres femmes.

Il faut conclure à une grande diversité de pratiques selon les lieux. À Antioche, très tôt, l’évêque doit présider l’eucharistie, ce qui n’est pas du tout le cas ailleurs où le cadre de la maisonnée invite plutôt à y voir une pratique de la famille élargie. Avant que des salles soient offertes par ces mêmes riches propriétaires pour devenir le lieu de réunion d’une communauté.
C’est dans la première moitié du troisième siècle que les choses commencèrent à se fixer, surtout dans les métropoles. En 250, à Rome, on décompte 46 presbytres assistant l’évêque dans ses tâches, baptêmes et eucharisties notamment, car il y a plusieurs communautés dispersées et de nombreux chrétiens en prison qui doivent être visités. La distinction clergé/ laïc se met progressivement en place chez Cyprien de Carthage (martyr en 258) : évêque et prêtres reçoivent une mission sacerdotale. À partir de là, s’il reste encore des femmes prophètes ou même diacres (pour les baptêmes de femme), il n’y eut jamais de femme évêque ou prêtre. Le conformisme social l’avait emporté sur l’Évangile.
 

Roselyne Dupont-Roc


[1]Rm 16, 3-4.  Voir encore 1Co 16, 19 ; 2Tm 4, 19 ; Ac 18, 2.

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