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Approche historique et radicalité évangélique (3)

Loïc de KERIMEL
Grupos Nouveau livre de José Antonio Pagola, non encore traduit.

À propos du livre de José Antonio PAGOLA, JÉSUS, approche historique (Le Cerf, 2013)

3eme Partie

  • Le point crucial : le statut des femmes.

« Nul ne peut au nom de Dieu défendre ou justifier la suprématie des mâles, ni la soumission des femmes à leur pouvoir patriarcal. […] On ne trouve pas [chez Jésus] d’exhortations pour définir les devoirs des hommes d’une part, et ceux des femmes d’autre part, comme c’était courant chez les rabbins. » (p. 232-233)« Ce que Jésus veut développer dans cette “nouvelle famille” […] : une famille non patriarcale, où tous sont frères et sœurs. Une communauté sans domination masculine et sans hiérarchies préétablies. Un groupe de disciples dans lequel il n’y a pas de “père”, si ce n’est au ciel. » (p. 234) – « Nul n’exercera sur eux une autorité dominante. Compris dans le sens patriarcal du mot, le “père” doit disparaître : le mâle dominant, le maître qui s’impose d’en haut, le seigneur qui tient dans la soumission la femme et les enfants. » (p. 235)

Point crucial en effet. Est « cruciale » une expérience qui, installée à la croisée des chemins, permet de confirmer ou d’infirmer une hypothèse, de tester la valeur d’une théorie. Toutes les remarques faites jusqu’ici sur la base de ce qu’on lit dans les pages de Pagola font système. La rencontre de Jean-Baptiste rend possible la « bifurcation » de Jésus par rapport à un système religieux qui fait de la pénitence et du sacrifice la condition d’accès aux biens du salut. Ce qu’à partir de cette bifurcation – que Pagola appelle l’« expérience décisive » (p. 320) – Jésus promeut, la table ouverte, « le banquet partagé entre tous comme symbole le plus expressif d’un peuple qui accepte la plénitude d’une vie voulue par Dieu » (p. 92), cela n’est-il pas, d’abord insensiblement puis de manière de plus en plus manifeste, comme détourné de sa fonction matricielle, générative ? L’ambiance sacrificielle fait progressivement retour, ce qui ne pouvait qu’être dispensé sans compter de la part du Père absolument miséricordieux et compatissant, « qui aime la vie », voilà que c’est à nouveau « conditionné », mesuré, réservé par un système religieux qui prend le relais du Temple détruit et qui s’organise lui aussi hiérarchiquement et, là où Jésus, aux dires de Pagola, s’était efforcé de « dépatriarcaliser » (p. 232), se « re-patriarcalise ». Or pour celles et ceux qui continuent de penser qu’il existe des hiérarchies « naturelles » (ou une loi « naturelle », comme il arrive à l’Église de le dire encore dans les débats actuels), c’est-à-dire indiscutables, telles qu’il serait contre-nature, autant dire impossible, de les remettre en question, la relation homme-femme conçue comme relation naturellement inégalitaire est l’ultime point d’ancrage, le noyau de résistance de tout un système social et institutionnel soucieux de ne pas se désarrimer de ce qu’il tient pour l’ordre cosmique1. Il y a donc fort à parier que c’est à la résolution ou non d’affronter la question de la place des femmes dans l’Église (et pas seulement, comme on le dit trop, celle d’une théologie renouvelée de la femme) que l’on mesurera que le message et l’action de Jésus sont bien la pierre de touche permettant de discerner ce qui dans nos discours et nos pratiques est authentique « commandement de Dieu » ou seulement « préceptes d’hommes » (Mc 7, 7-8).

 

Loïc de Kerimel,

samedi 3 octobre 2015


1« Dans la modernité occidentale, […] la hiérarchie des sexes a constitué, dans le cadre familial, la dernière empreinte vivante de la structuration hétéronome. Toutes les autres hiérarchies étaient balayées mais celle-là demeurait. Elle ne s’est dissoute que tout récemment. Tant que cet ultime vestige de l’ordre hétéronome qu’est la hiérarchie des sexes existe, on peut rêver de voir revenir le reste. Enlevez cette butée et ce coup-là, nous sommes dans un autre monde, notre monde, celui de l’égalité tout simplement, le monde de la ressemblance de nature entre les êtres, nonobstant leurs différences factuelles, de sexe par exemple et du reste, qui est précisément le monde dont il s’agit de conjurer le spectre pour la sensibilité fondamentaliste. Voilà pourquoi cette cause est si bizarrement, à première vue, mais si compréhensiblement mobilisatrice. » Marcel Gauchet, « Les ressorts du fondamentalisme islamiste », Le Débat, n° 185, mai-août 2015, p. 63-81.


 

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