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Approche historique et radicalité évangélique

Loïc de KERIMEL
Jésus approche historique. Pagola.

À propos du livre de José Antonio PAGOLA, JÉSUS, approche historique (Le Cerf, 2013)

(1ere Partie)

« Offrant un portrait (même hypothétique) de l’homme de Nazareth, [l’histoire] soustrait Jésus à l’imaginaire du croyant, elle le pose comme une figure de résistance, autre, à distance, non intégrable immédiatement à une contemporanéité spirituelle. La quête du Jésus de l’histoire inflige une blessure permanente à la tentative idolâtrique de s’approprier le Christ. » (D. Marguerat, in « La troisième quête », cité par P. Royannais, Le vide du tombeau ou la perplexité de l’histoire, RSR 2009/3, note 60, p. 372.)

Relisant à nouveau Jésus, une approche historique, de J.-A. Pagola, dans la perspective d’un « maintenant : que faire ? », je suis frappé par la radicalité de certaines affirmations, par le caractère de « pierre de touche » de certains des acquis de la quête historique, tels que les présente Pagola. Impossible en effet, pour qui se réclame du « Christ de la foi », d’ignorer ce qui est présenté par la recherche historique comme suffisamment établi quant au « Jésus de l’histoire ». Si c’est en effet parce qu’« il est passé parmi nous en faisant le bien » qu’il s’est révélé Christ, fils de Dieu, alors ce que l’on impute au Christ-Sauveur, ce que son Église fait « en son nom », cela ne peut pas être en contradiction avec ce que nous savons de science certaine de l’homme Jésus, celui sans lequel nous ne serions pas en mesure de confesser le Christ-Sauveur.

 

  • Les distances prises vis-à-vis du message du Baptiste.

« Les distances [que Jésus] avait prises vis-à-vis du message menaçant du Baptiste, son silence sur la colère de Dieu, ou sa façon d’accueillir inconditionnellement les pécheurs… » (p. 318) – « Jésus abandonne […] la liturgie pénitentielle de Jean, et accueille les pécheurs en leur offrant le pardon gratuit de Dieu. » (p. 353) – [Dans la parabole dite « du prodigue », que J.-A. Pagola préfère nommer parabole du « père compatissant », le père n’impose au fils] « aucun châtiment, il ne lui pose aucune condition pour le recevoir chez lui, il n’exige aucun rituel de purification. Il ne semble pas éprouver le besoin de pardonner : très simplement, il l’aime depuis toujours, et ne cherche que son bonheur. » (p. 335)

Que penser alors de nos rituels de pénitence, de la conditionnalité du pardon qu’ils semblent impliquer, de l’image qu’ils donnent d’un Dieu qui pourrait ne pas pardonner et dont, pour cette raison, il nous faut répétitivement « implorer le pardon » : « Seigneur, prends pitié, Christ, prends pitié… » (Kyrie, Gloria, Agnus) ? En serions-nous restés au « message de Jean-Baptiste » ? Serait-il imprudent, téméraire, précipité de « passer au Christ » ? Certes, c’est dans l’appel du désert et dans le compagnonnage avec Jean que Jésus a progressivement fait, au lieu du Dieu du jugement et de la colère, « l’expérience décisive » du Dieu Père bon et compatissant dont l’amour prévenant est inconditionnel, absolument gratuit. Pourquoi alors, nous réclamant de Jésus et non du Baptiste, sinon comme « le précurseur », paraître conditionner aussi massivement, dans nos liturgies, nos discours, nos pratiques diverses, l’accès aux biens du salut à des rituels pénitentiels, à des jeûnes, des abstinences, des mortifications et sacrifices de toutes sortes ? Serait-ce que nous pourrions ne pas « mériter » la miséricorde et le pardon ? En quoi alors, s’il devait conditionner sa grâce à nos mérites, la grâce serait-elle grâce et Dieu serait-il Dieu ?

 

  • « Jésus fait du banquet partagé entre tous le symbole le plus expressif d’un peuple qui accepte la plénitude d’une vie voulue par Dieu. Désormais le baptême perd son sens comme rite d’entrée en Terre promise. » (p. 92)

« [Jésus] ne poursuit pas les baptêmes, comme d’autres disciples de Jean qui poursuivront cette activité même après sa mort. » (p. 91)« Sa table est ouverte à tous, nul ne doit se sentir exclu. Il n’est pas besoin d’être pur, il n’est pas nécessaire de se laver les mains. […] Le Royaume est une table ouverte à laquelle tous peuvent s’asseoir. » (p. 210-211) « À ces pécheurs qui partagent sa table, Jésus offre le pardon enveloppé d’un accueil amical. Il n’y a aucune déclaration ; il ne les absout pas de leurs péchés ; simplement il les accueille en ami. » (p. 214)« Face au “baptême” de Jean, acte symbolique d’une communauté qui attend Dieu dans une attitude de pénitence et de purification, Jésus offre sa “table ouverte” aux pécheurs, aux marginalisés et aux exclus, comme un symbole de la communauté fraternelle que le Royaume accueille. » (p. 338)

Là encore, que faisons-nous face à la radicalité, à la netteté de tels propos ? Tout dans la conduite du Jésus de l’histoire nous laisse penser qu’il n’y a pas de rituel d’accès au Royaume, que celui-ci est déjà là, que nous y sommes et qu’il nous suffit simplement de le « réaliser », c’est-à-dire d’en « prendre conscience » et de le « faire ». Est-ce alors se méprendre que d’interpréter la manière dont, dans nos églises, le baptême est encore administré ou reçu : précisément comme un rituel d’entrée, comme un préalable initiatique conditionnant l’accès à une série de biens dont seraient privés celles et ceux qui ne seraient pas passés par le rituel ? Est-ce se méprendre que d’avoir le sentiment que l’on fonctionne à contresens du message de Jésus lorsque précisément l’on conditionne l’accès à la table au passage préalable, entre autres, par le baptême et lorsque l’on multiplie les clauses de non-accès à ladite table ? Est-ce vraiment se situer dans la suite de Jésus que de continuer à affirmer que lorsque Dieu répand son Esprit, c’est seulement sur les « baptisés » et les « croyants » ? Libre à chacun évidemment de ne pas répondre à l’invitation qui lui est faite de s’asseoir à la table, mais de quelle autorité se réclame donc celui ou celle qui au lieu de l’« ouvrir », en interdit l’accès à celles et ceux qui s’y présentent ? Qui a dit qu’il fallait être « pur » pour participer au banquet ?

À suivre…

Loïc de Kerimel,

samedi 3 octobre 2015

 

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