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Amérique latine : quand des chrétiens rencontrent les pauvres

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Maurice Barth


Amérique latine : quand des chrétiens rencontrent les pauvres
Maurice Barth (2e partie)

En ce qui concerne les pays de l’Amérique latine, le dominicain « Maurice Barth (1916-2014) est un homme qui s’est donné les moyens d’être crédible et qui mérite donc d’être écouté à cause de son expérience et de sa connaissance de l’histoire politique et ecclésiale de ces pays. Il a su reconnaître le lien entre l’évangile et l’engagement socio-politique. Ses questionnements si radicaux au nom de l’évangile en incommodent sans doute plus d’un ! Comme à l’époque de Bartolomé de Las Casas ! »
Frère Henri Burin des Roziers, dominicain, avocat des paysans sans terre au Brésil, 1er novembre 2012

Les événements qui ont secoué les chrétiens d’Amérique latine dans la seconde moitié du XXe siècle constituent une illustration de l’incapacité de l’Église-Institution à porter un regard neuf sur l’humanité et à répondre aux appels des hommes et des femmes qui cherchent à conformer leurs engagements dans le monde à une foi vécue au quotidien.
Comment en est-elle venue à casser ces mouvements d’engagement des chrétiens, à refuser toute évolution à l’intérieur de son système, et à faire le choix politique de soutenir les régimes autoritaires ?
Au milieu du XXe siècle, en Europe et en Amérique du Nord, les mouvements d’Action catholique sont très influents et fortement engagés dans les luttes sociales de l’époque avec la devise « Tout l’évangile dans toute la vie ». Les années 50 et 60 sont également l’époque des prêtres ouvriers. Ces mouvements exercent une influence certaine sur les Églises d’Amérique latine qui entreprennent de mener des enquêtes sur la situation socio-économique dans les différents pays du continent. Elles prennent alors conscience du drame dans lequel vit la majorité de la population, et à travers cela, des contradictions entre cette situation et les exigences de l’évangile. Ce mouvement de prise de conscience porte non seulement sur la situation de l’époque, mais également sur son enracinement historique.
Cinq siècles après l’arrivée des premiers colons, leurs descendants demeurent toujours les principaux propriétaires des richesses du pays et les maîtres du jeu politique. Au milieu du XXe siècle, la majeure partie des pays du continent est dirigée par des dictatures qui maintiennent par la force et la violence l’ordre établi par cette oligarchie coloniale. C’est dans ce contexte que des chrétiens décident dans les années 60 de créer des communautés ecclésiales de base (CEB). Les CEB organisent la vie quotidienne dans sa totalité et prennent en charge les différents domaines de la vie sociale : santé, environnement, aide sociale, éducation et bien sûr, vie chrétienne. Ces communautés sont par là des lieux de réflexion sur le lien de la foi avec la vie de tous les jours. Il s’agit en effet d’essayer de saisir les événements sous le regard de la foi et inversement de vivre la foi au regard des événements. C’est ce qu’on appelle les signes des temps. La méditation de l’évangile est un élément essentiel des CEB.
Ces présences dans la vie sociale et politique ont eu des conséquences sur la pratique religieuse de ces pays. Là où ils se contentaient trop souvent du culte, les chrétiens découvrent la nécessité de dépasser ces niveaux pour que la foi anime toute la vie sociale.
Ce renouveau ecclésial est loin d’être marginal. Une grande partie des évêques du continent accompagne le mouvement et préconise officiellement un « choix prioritaire des pauvres » lors de la deuxième Conférence générale de l’épiscopat d’Amérique latine, à Medellin (Colombie) en 1968.
Des théologiens leur emboîtent alors le pas en cherchant à saisir la signification et la portée de cette option de l’Église pour les pauvres, en élaborant ce qu’on a appelé la Théologie de la libération. Il s’agit d’un courant théologique globalisant ne dépendant pas de bases théoriques comme la théologie traditionnelle, mais de bases pratiques, touchant à la fois :
le politique : en prenant l’option des pauvres, les chrétiens d’Amérique latine se solidarisent aussi avec leurs luttes ;
le culturel : l’Amérique latine étant indienne, ils cherchent à construire une Église à partir de la culture ancestrale et à « désoccidentaliser » la théologie ;
le spirituel : le message évangélique inspire le mouvement.
Nous sommes donc au cœur d’une période d’intense vitalité de l’Église d’Amérique latine, que beaucoup de catholiques d’Europe voient comme un signe de renouveau pour toute l’Église dans le monde, dans le sillage du concile Vatican II qui s’achève. En effet, ce choix prioritaire des pauvres par l’Église d’Amérique latine n’est pas resté une formule simplement rhétorique, mais un engagement solidaire dans les luttes de libération contre les pouvoirs dictatoriaux et l’oppression des injustices structurelles.
On connaît la suite…
Petit à petit, les évêques qui avaient pris cet appel du peuple de Dieu au sérieux sont remplacés par des membres ou des familiers de l’Opus Dei qui s’empressent de démolir l’œuvre pastorale de leurs prédécesseurs, comme par exemple dans le diocèse d’Helder Camara au Brésil. Les communautés ecclésiales de base se voient concurrencées par des milices qui ont la faveur du pape et de l’oligarchie comme les Légionnaires du Christ, fondés au Mexique par un pédophilie notoire ou les Hérauts de Marie, dont les uniformes évoquent l’éducation militaire qui les a formés.
Cette contradiction flagrante avec l’annonce de l’évangile aux pauvres est hélas une longue tradition séculaire de la politique vaticane, inspirée d’une conception de la vie spirituelle séparée totalement de la vie sociale. Alors que la guerre froide est maintenant une page d’histoire, le Vatican continue de surveiller de près l’Église en Amérique latine et à contenir au maximum les théologiens de la libération.


Texte intégral disponible sur "bouquineo.fr".

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