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À Emmaüs, la charité, l'accueil, la fraternité deviennent nourriture.

Bernard KLASEN
Emmaüs
Emmaüs © RobertCheaib @ Pixabay - Domaine public

 

Et si nous nous interrogions un peu plus longuement sur ce texte des disciples d’Emmaüs qui nous paraît si familier ?

Le 20e siècle a beaucoup et constamment interprété ce texte que vous venez d'entendre, les Compagnons d'Emmaüs, en disant qu'il y avait là l'image, la structure même de l'Eucharistie : ça n’est pas la tradition interprétative de l’Église.

Les Pères de l’Église ont un autre avis sur la chose, ça ne veut pas dire que cette interprétation « toute eucharistique » soit fausse, mais il y a bien d'autres choses dans ce texte absolument extraordinaire.

À ce propos, il faut peut-être rappeler ce que disait le rabbin Hillel, qui certes n’est pas le Christ, mais c’est un de ses contemporains, à qui on demandait – c'était un excellent prédicateur – « mais quel sens faut-il tirer de ce texte ? » Et lui de répondre : « Quel sens ? il y a 77 fois 7 interprétations possibles. » Donc laissez-moi vous mettre sur la piste de l'interprétation des Pères de l'Église.

Elle tient en une phrase qui nous vient d’Origène : le Christ est connu dans la Parole, reconnu dans la Charité. Origène, Ambroise de Milan, Grégoire le Grand, Augustin, tous vont dans ce sens-là. Et pourquoi vont-ils dans ce sens-là ? Parce qu’ils tiennent beaucoup au côté factuel des récit narratifs de l'Évangile. Et ils se disent : ces deux compagnons ne peuvent pas reconnaître le Christ dans l’Eucharistie puisqu'ils n’ont pas connu l'Eucharistie. En effet elle vient d'être inventée. Ils n’y étaient pas, il n’y avait que les 12 apôtres. Comme ils tiennent au côté factuel, historique, concret, à la véracité de la narration, eh bien ils disent, ce n’est pas possible.

Non, non, ils le reconnaissent dans la charité. Ils reconnaissent ce qu'ils ont compris dans la Parole : ça c'est extraordinaire ! Alors Augustin dit : « les disciples invitent le Christ, les disciples accueillent le Christ, les disciples servent le Christ, mais c'est lui qui nourrit. » C'est la charité, l'accueil, la fraternité qui deviennent nourriture. Nous le « reconnaissons » bien.

Grégoire le Grand : « Ce n'est pas d'entendre la Parole qui les a éclairés, c'est de la pratiquer. » Augustin encore : « Apprenez donc, frères, à pratiquer l'hospitalité, vous lui devrez de reconnaître le Christ. »

Alors de mon côté, je ne suis pas encore Père de l'Église, mais je vous propose 5 points. Parce qu'il y a quand même beaucoup de choses dans cette lecture extraordinaire.

Tout d'abord il y a un verset qu'il faut entreprendre d'apprendre par cœur : « Tandis qu'ils s'entretenaient et s'interrogeaient, Jésus lui-même s'approche et il marche avec eux. » Jésus nous l'avait dit : « Quand deux ou trois sont réunis, je suis là. » Voyez : s’interroger, s’entretenir… mais personnellement, j’insiste presque plus sur l’idée de s'interroger. Quand des chrétiens se réunissent et qu'ils cherchent à comprendre et qu'ils cherchent à savoir comment vivre leur foi, comment le Christ est présent, alors il s'approche, tout proche et il marche avec nous.

La deuxième chose que je retiens dans ce texte, c'est évidemment que lorsque nous comprenons l'Écriture, elle brûle en nous. Elle est le feu. L'Écriture, c'est l'habitat normal de l'Esprit Saint. L'Écriture, c'est le Verbe Créateur alors quand on médite l'Écriture, elle nous brûle, elle nous grandit, elle nous remplit de joie et de force.

Une troisième phrase extraordinaire aussi, la fameuse hospitalité de saint Augustin : « Reste avec nous Seigneur car le soir approche et déjà le jour baisse. » Quelle belle phrase, quelle belle prière ! C'est peut-être le sommet de la prière. J'ai connu un vieil homme qui m'a fait cette confidence un jour, j'étais assez impressionné, j'étais jeune prêtre, je m'en souviens encore. Il me disait : « Dans ma vie j'ai pratiqué les processions... de la Fête Dieu, j'ai pratiqué le chapelet, j'ai pratiqué toutes sortes de dévotions et maintenant je n'ai plus qu'une seule prière » me disait-il à 92 ans : « Reste avec nous car le soir approche et déjà le jour baisse. » À 92 ans, une telle prière, ça a du poids.

La quatrième chose que je retiens de ce texte, c’est évidemment le repas fraternel parce que si ce n'est pas l’eucharistie, c'est quand même un repas fraternel. Ils l’ont retenu, et c'est à ce moment-là dans le geste fraternel, dans l'entraide si vous voulez, dans la convivialité, dans l'amitié, on appelle ça comme on veut, mais c'est à ce moment-là que leur reconnaissance s’éveille.

Mais il y en a une cinquième : c'est la mystique de l'absence parce que, au moment où ils sont pleins de reconnaissance, au moment où ils le voient, il devient insaisissable. Au moment où ils comprennent, il se retire.

Vous savez, je crois que depuis l'après-guerre et même un peu avant, depuis le 19e siècle, on a trop focalisé la foi chrétienne, les pratiques religieuses sur la visibilité de la présence du Christ. On a trop majoré la présence du Christ dans l’Eucharistie. Attention à ne pas éteindre sa présence partout ailleurs ! Je crains qu'on l'ait fait. Il y a une présence effective du Christ dans l'absence charnelle, visuelle, sensible. Les moins religieux parmi nous ont probablement besoin de quelque chose de visible, de sensible, mais c'est tout à fait possible. C'est possible puisqu’il y a l'Eucharistie que l'on mange : qui est quelque chose de charnel, en effet. Mais les vrais religieux savent que le Christ est partout, partout où l'on pratique la Parole, partout où l’on vit de la Caritas.

Alors oui Seigneur, donne-nous de brûler de ta présence, donne-nous de comprendre ta Parole, donne-nous d'aimer la charité, donne-nous de la pratiquer, et donne-nous la grâce de la reconnaissance.


Bernard Klasen, prêtre du diocèse de Nanterre, enseigne la philosophie à l’Institut Catholique de Paris et au séminaire de Saint Sulpice, directeur du CIF

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