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Un évangile pour notre temps

Jacques NEIRYNCK


Le livre Jésus selon Matthieu (Artège Lethielleux) de Colette et Jean-Paul Deremble ne constitue pas un simple commentaire de cet évangile, comme il en a paru un grand nombre, mais une tentative de décrypter un texte foisonnant, pour le rendre intelligible au plus grand nombre. Au lecteur contemporain, le texte évangélique pose des problèmes insolubles : il devrait croire qu’il est possible de marcher sur les eaux, d’apaiser une tempête, de multiplier les pains, de ressusciter des morts. Il ne peut donc admettre le texte que dans une optique symbolique. Encore faut-il la définir et l’y introduire.

Depuis deux générations les exégètes et les historiens ont procédé à ce travail de décodage mais leurs travaux sont souvent confidentiels, inclus dans des ouvrages académiques, inaccessibles ou incompréhensibles pour le grand public. En sens inverse dans les milieux évangéliques ou traditionnalistes, le fondamentalisme connait une résurgence, qui s’amplifie : il suffit de consulter ce qui se publie sur Internet. Le chrétien se trouve ainsi face à deux conceptions divergentes de l’Écriture. S’il ne peut accepter que celle-ci s’identifie en une sorte de Coran, en l’adoptant comme la Parole de Dieu lui-même, comment va-t-il alors comprendre un texte rédigé voici vingt siècles dans un milieu et dans une langue qu’il ne connaît pas ? Le mérite de l’ouvrage des époux Deremble est de marquer, d’entrée de jeu, le caractère littéraire de l’évangile selon Matthieu, en insistant sur le talent de son auteur et sa créativité.

Est-ce déprécier un évangile que de le considérer comme un récit littéraire, est-ce lui retirer sa force de révélation et de prophétie ? Pas plus qu’une foule de chefs d’œuvre de la littérature, œuvres d’imagination, qui ont éclairé leur époque et qui l’ont même transformée. La Révolution française a été enfantée par Voltaire, Rousseau, Montesquieu, Beaumarchais, qui ont communiqué les idées du Siècle des lumières. De même la prise de conscience des problèmes sociaux engendrés par la révolution industrielle doit beaucoup aux Misérables et à Germinal. Ainsi l’auteur inconnu de l’évangile selon Matthieu est-il le témoin de la mutation majeure du judaïsme en christianisme et a-t-il, à travers les siècles, transmis une Parole trop souvent occultée ensuite par des traductions approchées et des interprétations biaisées.

À titre d’exemple significatif, la citation classique « tu es Pierre et sur cette pierre je construirai mon Église » (Mt. 16.18, TOB) est une traduction faussée d’un jeu de mots dû à Matthieu, sur deux termes désignant en grec un matériau pierreux, petros pour désigner un caillou et petra un roc. De même, « ecclesia » désigne au premier siècle l’assemblée du peuple et non l’Église qui ne se constituera que bien plus tard. La traduction proposée par l’ouvrage des époux Deremble est donc : « tu es caillou, et sur ce roc je bâtirai ma demeure en mon peuple ». Cette phrase constitue une opposition entre la faiblesse du disciple et la force de la foi, qui constitue la demeure de Dieu. De cette formule mal traduite, on a déduit la primauté romaine avec tous les conflits qu’elle a engendrés. Ajoutons pour parfaire la démonstration que cette parole en grec mise dans la bouche du Christ relève de la créativité de Matthieu puisque ce jeu de mots est impossible en araméen. On ne retrouve du reste pas cette proclamation dans les trois autres évangiles.

Cet exemple parmi beaucoup d’autres donne la mesure du travail de synthèse accompli par les deux auteurs, parfaitement qualifiés, philologues, historien et théologien. On aimerait que ce travail décapant trouve un chemin jusque dans les homélies ordinaires, qui le plus souvent commentent l’évangile en le considérant au pied de la lettre, comme le récit factuel d’événements et de paroles qui seraient historiques. À le prétendre ou à le laisser croire, on suscite le doute, le malaise, puis le rejet.

Célébrer la Parole n’est donc pas une entreprise banale. Celle-ci rapporte l’émergence du christianisme puisant dans le judaïsme originel, la culture grecque et l’influence de la spiritualité perse. Les textes doivent être éclairés et commentés pour révéler leur sens qui n’est pas aisément accessible. Ils sont de plus en plus désadaptés à des auditoires qui vivent dans un monde complètement différent, gouverné par des lois de la Nature et non par des interventions divines. La lecture de l’ouvrage des Deremble soulève donc une autre question : la révélation dont le monde méditerranéen fut le lieu au premier siècle aurait-elle été close en l’an 100 ? Les œuvres littéraires que le christianisme a suscitées ensuite n’ajoutent-elles rien, tout en étant plus accessibles ? Ne faut-il pas célébrer aussi la Parole qui se trouve dans Dostoïevski, Pascal, Péguy, Claudel, Bernanos… ?
 

Jacques Neirynck

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