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Sauterelles ou miel sauvage ?

THÉOPHILE

mandelaIsaïe 11, 1-10 ; Romains 15, 4-9 ; Matthieu 3, 1-12

Sauterelles ou miel sauvage ? Les unes râpent le fond de la gorge, l’autre fond dans la bouche. Tout comme les paroles que l’on prononce ou que l’on avale. Il y en a des âpres et des douces, des corrosives et des tendres. Aujourd’hui Jean-Baptiste surgit au désert comme l’homme qui dérange : il cogne. Bientôt Hérodiade le lui fera payer cher : prison et décapitation. Car Jean n’a pas la langue dans sa poche quand il s’agit d’épingler la débauche et les crimes des grands de son temps. Mais Jean-Baptiste est aussi le modèle des hommes de silence – fils de Zacharie : le muet ! – et de la plus joyeuse prière – fils d’Élisabeth : l’exultante !

Il se tient au désert près d’une source qui chante : le Jourdain, l’eau qui donne la vie. Il s’y retire en grande humilité, dans l’attente du Maître qui dira de lui : « En vérité, parmi ceux qui sont nés des femmes, il n’en a point paru de plus grand » (Mt 11, 11). Lui si petit qu’il ne se sent pas digne de dénouer la courroie des sandales de Jésus !

Double visage des prophètes : douceur et fermeté. Ainsi parmi les doux (mais quelle violence intérieure !) : Jean XXIII, Marie-Noël, frère Roger, Jean Vanier… et tant d’autres qu’il faudrait nommer, si sensibles aux blessures de l’humain. Ainsi parmi les remuants, les batailleurs, ceux qui bousculent et vitupèrent (mais quelle tendre confiance au-dedans d’eux !) : Léon Bloy, l’abbé Pierre, sœur Emmanuelle… Tous ensemble conjuguant leurs voix pour témoigner du Dieu de tendresse et de colère.

Il faut lire : Dieu de « nos » tendresses et de « nos » colères, car nous n’allons tout de même pas prêter à Dieu nos sentiments et nos passions. Mais s’il y a des jours où nous sommes prêts à nous abandonner entre ses bras comme de petits enfants, il y en a d’autres où nous aimerions crier et taper du pied devant lui pour trop d’injustices et de stupidités. C’est pourquoi Paul nous rappelle à la « persévérance » et au « courage », pour que nous ne perdions pas notre temps et nos forces à former des clans qui s’opposent et s’affrontent : « Accueillez-vous donc les uns les autres comme le Christ vous a accueillis ! ».

Si Dieu est entré dans l’Histoire de notre humanité, c’est donc bien dans les événements de chaque jour que nous devons le chercher. Mais ces événements sont souvent si déroutants que nos dispositions et nos compréhensions – ce n’est pas surprenant – divergent. Comme tout homme, le croyant avance à tâtons : dans la nuit. Et par des temps de grands changements culturels comme le nôtre, les prophètes aussi peuvent avoir des doutes, des cris, des réflexions désabusées ou des violences – comme dans la Bible –, et tout particulièrement à l’endroit de ceux qui prétendent voir dans les événements de l’actualité la volonté expresse de Dieu. Non pas que Dieu ne soit pas présent dans nos histoires de femmes et d’hommes d’aujourd’hui, mais il ne nous appartient pas d’établir des concordances, comme si nous connaissions ses desseins. Les prophètes sont plus humbles : ils interrogent, ils veillent. Pour eux, Dieu aussi souvent se tait, et le juste – en ce temps comme autrefois – ne sait pas toujours quelle route il doit prendre. Il n’a qu’un appui : le risque de la foi !

De la crèche à la croix, c’est dans l’impuissance et la patience que l’Évangile nous montre la présence de Dieu à notre histoire : ce Dieu que nos oreilles ne peuvent entendre, que nos yeux ne peuvent voir, ni nos mains saisir. Le cœur seul peut l’accueillir.

C’est pourquoi la tradition chrétienne parle d’Avent. Ou, si vous préférez, d’Avènement. L’expression ne devrait pas être réservée au temps qui précède Noël. Il n’y a pas de jour, ni d’heure ni d’année, pour la venue – la naissance – de Dieu en l’homme. Chaque instant peut devenir enfantement, délivrance, révélation d’une présence « plus intime à moi-même que moi-même » (selon le mot magnifique de saint Augustin). Car Dieu n’est pas une idée à défendre, une existence à prouver, une doctrine à répandre. Il est simplement Quelqu’un qui vient : « dans l’Esprit Saint et dans le feu ».

Dans le souffle d’une brise légère et l’ardeur du buisson qui brûle.

Comme au désert.

Théophile

 

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