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La Bien-Aimée

Paule ZELLITCH
Wikimedia Commons

Samedi 15 août 2015 – Le Magnificat (Luc 1, 39-56)

Ce merveilleux texte du Magnificat qui nous vient de la tradition juive s’inscrit dans la suite de l’Annonciation. Lisons ensemble ces quelques versets de l’Annonciation pour ce qu’ils disent et pour cela seulement. Nous découvrons alors un sommet de simplicité et d’intelligence, une rare économie d’effets. L’évangéliste se retire pour laisser place à l’habitation et au silence. « Comment cela se fera-t-il ? » et « la puissance du Très Haut te couvrira de son ombre ». C’est tout ! Marie, couverte, enveloppée, investie, à des milliers d’années lumière de toute spéculation, de toute précision sexuelle et/ou gynécologique. Venue toute entière de la terre promise, Marie devient terre de promesses. Une femme investie par l’Ineffable. L’acte est tendre, mais sa portée diffracte notre rapport au temps et à l’espace. Marie accepte d’être l’abri des desseins du Très Haut.

La voici toute Parole et nous voudrions qu’elle parle ? Elle laisse cela à ceux qui savent peu et tiennent le très haut… du pavé. Est-ce à cause de tout cela que tout discours sur Marie frôle l’indécence ? Et pourtant, il faut bien la dire, la geste de cette femme ! Ils sont nombreux à avoir imaginé une petite fille sage et peut-être rêveuse. Un tel destin s’accommoderait fort bien pourtant d’un tempérament fougueux, désireux d’aventures et de courses folles dans les vergers et les collines avec une petite troupe de garçons et de filles aux fronts moites et aux yeux brillants. Tantôt libérateurs, tantôt conquérants et toujours ardents. Fous rires, fruits juteux en bouche et maison accueillante aux aventures ensoleillées. Et puis la rencontre, l’aventure la plus haute, celle que ces petites filles évoquent timidement, quand les premières règles arrivent. « Et si c’était moi ? Et si c’était moi la mère du libérateur ? » À peine évoquée et sitôt enfouie dès le temps des fiançailles. Marie a un promis, mais rien dans l’histoire d’Israël n’interdit qu’il puisse devenir le père du Messie. Nous ne savons pas si la pensée de cette éventualité habite le cœur de la petite fiancée, mais la manière dont elle entre dans « la proposition » de l’envoyé est pour le moins étonnante. C’est le comment qui l’intéresse ; le pourquoi, elle l’a reçu avec le lait de sa mère. Alors, toute à la louange de Celui qui la comble, les paroles de son peuple montent de son cœur à ses lèvres vers Celui qui est toute écoute.

Élisabeth ne peut pas enfanter et Marie n’a pas connu d’homme. L’expérience de l’une et la fraîcheur de l’autre. Deux femmes qui chacune à leur manière espèrent, follement. Cet espoir les arrache à la pesanteur et les voici transportées du côté de la gravité des femmes initiées à la subversion de l’ordre véritable du monde. Une épouse humiliée est relevée et une vierge pourrait être livrée au mépris et à la relégation. Nous naviguons, pris entre leur joie et leur inquiétude. Oui Dieu fait des merveilles, mais il leur faut les vivre parmi les hommes et quels hommes ! Si nous regardons autour de nous, nous pouvons fort bien imaginer l’effroi qu’elles ont dû éprouver. À qui confier ce qui est entre fine pointe du mystère et attente ? Autour d’elles, autour de nous, combien d’esprits satisfaits, de corps repus, de maisons où rien ne manque ? Mondes niais et cruels, qui prônent le semblable. La mort rôde déjà, alors que ces deux enfants ne sont pas encore nés.

À Budapest, un tableau dont l’auteur est inconnu montre les deux cousines face au spectateur, se tenant du bout des doigts, vêtements simples et raffinés ; dans un geste d’une rare élégance, elles esquissent, légères, comme un pas de danse et leur joie, leur connivence, sont extrêmes. Elles sont seules et elles partagent, dans une égalité radicale, une expérience, « l’expérience », qui n’appartient qu’à elles. Tout est dit en quelques coups de pinceaux : le spectateur est spectateur et rien de plus. Ce sont les enfants à naître qui le transformeront en acteur, peut-être. Nous regardons ce tableau, alors que nous connaissons la suite de l’histoire et c’est le moment de la joie la plus pure, de l’exaltation la plus profonde qui est fixé dans une sorte d’éternité. Alors aujourd’hui, c’est la vraie fête de toutes les femmes, toutes à leur manière vaillantes Miriam, Mariam, Marie  

Paule Zellitch

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