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Armand Duval, Père blanc missionnaire et écrivain

Armand DUVAL
Né en
1928
Diocèse/ordre :
Père blanc
Date de l'interview :
Mars 2016
N0_ordre: 
34

Les parties complètes référencées dans l’interview sont accessibles à la fin de ce document, à partir de là.


Que pensez-vous de l’Église d’aujourd’hui, de la situation des chrétiens dans le monde ?
Je suis toujours gêné lorsque les hauts fonctionnaires de l'Église-Institution ou ses organes officiels, tel L'Osservatore Romano, brandissent des chiffres qui ne signifient rien : « plus d'un milliard de catholiques dans le monde ; le plus gros groupe de croyants de la planète, etc. » Le chiffre concerne les baptisés, mais sont-ils tous catholiques ?
En effet, qu’entend-on par « catholiques » ? Un catholique est certes un baptisé mais c’est surtout – ce devrait être surtout – quelqu’un qui a conscience « d’être une pierre de l’édifice Église », telle que le voulut le Christ : un membre du « peuple de Dieu », d'une communauté de frères formant un corps aux membres divers, un corps dont la tête est le Christ, le Dieu fait homme du Symbole des Apôtres, celui qui vint à nous pour nous sauver en mourant par amour pour nous, nous laissant une règle de vie incluse dans le « Sermon sur la montagne » et notamment les « Béatitudes », une règle exposée par Jésus au cours de sa vie publique dans ce que l'on appelle ses discours (les sentences regroupées notamment par Matthieu), ses paraboles, ses gestes de miséricorde et de bonté qui parsèment les 4 témoignages que sont les Évangiles.
Le baptisé non pratiquant, le chrétien « à 4 roues » comme on disait jadis – le landau pour le baptême, la voiture fleurie ou enrubannée pour la première communion et le mariage, le corbillard pour une dernière visite à l’Église –, ce baptisé est, certes, un catholique de droit, mais n’est-ce pas un membre mort, dans le Corps Mystique du Christ ? Sans parler des milliers qui, depuis quelques années, demandent qu'on raye leur nom dans les registres de baptême, sous prétexte qu'on les a fait entrer à leur insu dans une Institution où ils ne se reconnaissent pas ?
L’Église primitive a laissé un témoignage des premiers essais d’organisation, sa tendance à l’universalité, ses difficultés déjà, dues à l’humanité fragile de ses membres. L’Église d’aujourd’hui rencontre les mêmes contradictions que jadis, dans une société tout aussi païenne que celle qu’affrontèrent les premiers envoyés du Christ. Mais une tare est apparue avec l’institutionnalisation de cette église : le dogmatisme s’est peu à peu durci, formulé dans un langage devenu hermétique pour les gens d’aujourd’hui. L’élaboration des mystères chrétiens par les Pères de l’Église dans le langage de leur époque et qui constitue « la Tradition » n’est-il pas un obstacle à tout essai d’adaptation rendue aujourd’hui nécessaire par l’universalité, la diversité des cultures, l’évolution constante du monde en maints pays des cinq continents ?
La papauté, l’épiscope, le presbytre, le diacre sont devenus les ordres hiérarchiques que nous connaissons. Après Constantin, la primauté d’honneur de l’évêque de Rome sera reconnue par tous. Avec le dogme de l’infaillibilité, on dressa un obstacle insurmontable à l’œcuménisme, notamment au rapprochement avec les orientaux. Peut-on espérer du Pape François un retour à la collégialité, autrement que par des synodes purement consultatifs, comme elle ressort clairement de l’Évangile et des lettres de Paul ? Le Pape demande une « théologie de la femme » car « une Église sans femmes [est] comme un collège apostolique sans Marie ». Et puis il reste en débat l’ordination des femmes tout comme le célibat sacerdotal. Aujourd’hui, un prêtre anglican ou orthodoxe marié qui demande à passer à l’Église de Rome est autorisé à vivre en son état de vie d’homme marié. Alors ?...
[Partie complète n°1: L’Église d’aujourd’hui].
           
Partant de ce constat lucide, comment se sont faits pour vous les premiers pas dans la vie religieuse ?
Mon milieu familial, peu pratiquant à l’époque, ne me préparait pas à être prêtre. Je pense que l’influence d’un frère des écoles chrétiennes durant mes deux dernières années d’école primaire, me fut bénéfique : initiation à la prière, à la messe….. Le fait que deux prêtres de la paroisse m’aient posé la question : « As-tu pensé à la possibilité d’être prêtre ? » a joué aussi un rôle dans mon entrée au petit séminaire, sans que je sente vraiment un attrait bien clair pour le sacerdoce. Mais j’ai été sans doute marqué par deux prêtres qui m’inspiraient estime, respect et affection : le directeur du patronage que je fréquentais avec mes frères tous les étés, et l’abbé de la paroisse. C’est lui qui m’enverra plus tard au petit séminaire. C’était un grand malade, de profonde spiritualité, et il s’occupait avec sérieux et bonté des enfants de chœur dont je faisais partie. La présence dans l’encadrement des activités du patronage de grands séminaristes sympathiques, l’amitié qu’ils nous portaient aussi a sans doute joué, de façon souterraine.
Au petit séminaire où nous étions plus de 400, presque tous mes camarades étaient issus de familles rurales, souvent nombreuses. Étaient-ils attirés par la pensée d’une promotion sociale, chose possible à l’époque ? Certains peut-être, mais la plupart, issus de familles beaucoup plus pratiquantes que la mienne, avaient grandi dans une ambiance chrétienne, beaucoup avaient des oncles, des tantes, prêtres ou religieuses, ce qui n’était pas mon cas.
Je pense que l’ambiance, le climat religieux du petit séminaire – si formaliste qu’il fut – ont contribué peu à peu à l’éveil en moi de la vocation ; mais ce n’est qu’en classes de seconde et de première que l’idée de poursuivre dans cette direction m’est apparue comme évidente : avec deux condisciples, on a envisagé de choisir la vie missionnaire et concrètement d’entrer chez les Pères B
lancs où l’un de nous trois avait un oncle, mais c’était un sujet tabou ! En effet, l’archevêque, très sourcilleux sur le sujet, s’opposait à ce qu’un missionnaire vînt nous parler de sa mission. J’entrai tout de même de plein gré au grand séminaire de Rennes en 1945, mais avec l’arrière-pensée de le quitter pour le noviciat des Pères Blancs. Après deux années de philosophie, je ne demandai pas la tonsure pour ne pas m’engager dans le diocèse. Et après mon service militaire en Afrique du nord, je ne revins pas en France, et entrai directement au noviciat près d’Alger.

Quelle a été alors votre formation et quel regard portez-vous sur celle-ci ?
La formation spirituelle reçue au petit séminaire était médiocre : nous subissions – sans distinction d’âge, de 12 à 18 ans – de nombreux offices et prières non expliqués. La direction était quelconque, très moralisante. C’étaient les années de guerre 1940-45. De nombreux prêtres étaient prisonniers en Allemagne, remplacés au pied levé par d’autres dont certains, manquant de préparation et de compétence, faisaient ce qu’ils pouvaient. Si ma réflexion en ces années-là resta de ce fait imprécise, le corps professoral au grand séminaire où je choisis d’entrer malgré tout était par contre de qualité, la direction spirituelle – dialogue entre adultes – plus suivie et plus approfondie ; la formation biblique en particulier était excellente. Ma vocation missionnaire se précisa, approuvée par mon directeur spirituel de l’époque. Lors des vacances, comme d’autres séminaristes, j’animais à mon tour un patronage, première initiation à l’apostolat.

Quelles ont été, à ce moment-là pour vous, les figures marquantes ?
C’est facile ! Un abbé directeur de patronage, un vicaire de paroisse, un frère des écoles chrétiennes, l’un ou l’autre prêtre professeur du petit séminaire ; le staff en son entier ou presque, au grand séminaire ; des copains plus généreux et plus avancés que moi dans leur choix et leur maturité spirituelle. Mais ce fut au service militaire que j’eus l’occasion de témoigner et de ma foi et de mon engagement sur le chemin du sacerdoce missionnaire.
Quelle bêtise d’avoir supprimé d’un trait de plume cette occasion de mêler, sous un même uniforme, des jeunes de toutes origines, formations ou appartenances religieuses !
Car au séminaire, nous vivions en vase clos : pas de journaux, pas de radios, aucun apostolat en paroisse, seulement cette aide bien encadrée au patronage durant les grandes vacances. Nous jouions au foot, au volley en soutane et entre nous ! Radicalement coupés du monde, nous étions sans information sur la vie de ce monde, sans contact avec lui. Vint donc le service militaire en mai 48, après trois ans de cette vie semi-cloîtrée.
Ce fut le premier contact avec le monde. Bien décidé à aller au bout de la démarche en vue du sacerdoce, et du sacerdoce missionnaire, et avec le feu vert de mon directeur spirituel pour choisir les Pères Blancs, je suis arrivé à Rabat, en 1948, au « 1er chasseur d’Afrique ». Je me trouvai d’un seul coup plongé dans un milieu très indifférent quant à la religion. C’étaient certes de bons copains, mais un seul gars de ma chambrée, scout de France, venait avec moi le dimanche à la messe célébrée par l’aumônier, un franciscain. Presque tous les gars devaient pourtant être baptisés. Plus tard, faisant mon stage de commandement dans un escadron détaché, j’étais le seul à me rendre le dimanche à la messe à Aïn Taya où les quelques paroissiens semblaient éberlués de voir tout d’un coup un militaire à la messe, et qui allait communier !
Cette année d’immersion dans le vrai monde me permit de mesurer combien le livre des abbés Godin et Daniel France, Pays de Mission ? était d’actualité. Les études du chanoine Boulard sur la déchristianisation des campagnes de France n’étaient pas, hélas, la réflexion désabusée de gens découragés, mais une analyse courageuse de la réalité et un appel à une véritable évangélisation. Cela conforta mon désir de vie missionnaire, d’aller vers ceux qui, sans qu’il y ait faute de leur part, ne connaissaient pas encore le Christ, et incons­ciemment sans doute l’attendaient. Mes camarades de régiment n'étaient pas hostiles ; la preuve, lors de mon ordination, je reçus à Carthage deux télégrammes de deux copains de régiment qui, bien que baptisés, ne mettaient jamais les pieds à l'église, même pour Noël. Ces chics garçons étaient simplement ignorants : ils n'avaient pas été évangélisés.

Dès lors, vous voici prêtre !
Démobilisé à Maison-Carrée, je n’eus qu’une demi-heure de marche à faire pour entrer au noviciat ! J’y arrivai mûri, mieux préparé à profiter des enseignements qui me seraient désormais impartis. En plus, je me retrouvai avec 5 ou 6 nationalités différentes, chacun avec sa mentalité. Après la première année de noviciat, je bénéficiai en Tunisie, pour les 3 ans de théologie qui me restait à faire, d’une formation typiquement missionnaire. Pendant 2 ans, je me rendais le jeudi à Téboursouk pour faire le catéchisme aux enfants d’européens encore nombreux. Ma demande de prononcer le serment missionnaire en 1952, malgré quelques assauts de doute devant les sacrifices à consentir, me sembla aller de soi, de même que mon choix de la mission « missionnante » en Afrique noire. On nous demandait, en effet, d'exprimer nos désirs quant à la mission souhaitée : dans le monde musulman du bassin méditerranéen ou le monde animiste de l'Afrique Occidentale, Orientale ou Centrale.
L'ennui fut que mon dossier me situait parmi ceux que l'on préconisait pour l'enseignement en séminaire. Je sus même que l'on pensait à moi pour parfaire mes études à Rome et donc me vouer à l'enseignement de la théologie ou de l'Écriture Sainte. Cela ne se fit pas, car le supérieur provincial me soumit à un examen préalable de latin et jugea que mes connaissances en cette langue était insuffisantes ; elles le sont d'ailleurs restées ! Mais je ne fus pas pour autant envoyé en mission en Afrique noire animiste ! On me nomma à Strasbourg pour une licence de lettres classiques ; après quoi, je fis de l’enseignement en séminaire en France et en Espagne. Et ce ne fut qu’après 10 ans de sacerdoce que j’obtins de partir en Afrique centrale. Après quelques difficultés avec mes supérieurs, je revendiquai le droit d’étudier la langue d’abord. Finalement, je fis un peu de tout, vicaire en paroisse, aumôneries diverses et enfin enseignant dans un grand séminaire. J’aime beaucoup la Société des Pères Blancs, mais – le manque de bras, les urgences expliquent peut-être la chose –, elle me semble mal utiliser son personnel !

À quels types de missions vous confrontez-vous, pour quelles populations ? Quelles découvertes sont les vôtres ?
À près de 36 ans, je signalai aux supérieurs qu’il était peut-être plus indiqué de m’envoyer dans une région où la langue serait plus facile. Je fus nommé au Congo ex-belge où l’on dispose de 4 langues dites véhiculaires parlées par les gens dans la vie courante, même s’ils utilisent, à la maison, la langue de leur tribu. On me nomma donc au Kivu, dans l’est du Congo, où la langue en usage était le kiswahili et dont l’étude était à ma portée.
Mon arrivée au Congo, 2 ans après son accès tourmenté à l’indépendance, ne fut guère tranquille. Nommé dans le diocèse de Kasongo largement islamisé, je suis vicaire de la paroisse de Ngene. Mais la terrible rébellion dite des mulélistes, d’inspiration marxiste, qui vit le massacre de plus de 235 missionnaires dont 12 Pères Blancs, nous obligea à quitter Kasongo. Trois mois plus tard, on me rappela au Congo dans le diocèse de Bukavu et je fus nommé vicaire à Bagira, grande cité près de Bukavu, plus christianisée : population très accueillante, pratique religieuse importante, laïcat toujours prêt à s’engager. J'avais pour curé un très bon prêtre congolais, qui deviendrait bientôt évêque de Kasongo, et progressant dans la langue, je me plaisais bien dans ce ministère très prenant. Mais, après deux ans, on me nomma au grand séminaire régional pour m’occuper des diacres prêts à être ordonnés prêtres. Je passai là 4 bonnes années aussi.
Cette étape fut interrompue, quelques mois plus tard, par une nouvelle rébellion dite des mercenaires, moins meurtrière que la première, mais plus pénalisante pour moi. L'armée congolaise, vaincue sans peine par des européens ou sud-africains sans scrupule ni moralité, se faisant menaçante pour moi et un confrère belge, je dus rentrer en France. On m'envoya aussitôt aider la communauté de Sainte Anne de Jérusalem, comme bibliothécaire et pour assurer l'intendance, (correction d'épreuves, expéditions etc.) de la revue Proche-Orient chrétien. Le calme revenu au Congo, je quittai avec quelque regret la Ville Sainte et repris mes cours au séminaire, où j'avoue avoir alors souffert de la froideur de certains séminaristes car, cette fois, les souffrances dues à la rébellion avaient été causées par des blancs comme moi... Suivit un recyclage d’un an à Paris et à l’Arbresle, un peu contrarié par un long séjour à l’hôpital. Après quoi, de retour au Congo, je fus nommé aumônier de la congrégation congolaise des « Filles de Marie, Reine des Apôtres » : postulat, noviciat, visite des communautés dispersées en trois diocèses. En plus je donnais chaque semaine des cours de religion dans un collège de filles et une école d'infirmières. Je fis ce travail, très absorbant, durant trois ans.
La santé de mon père m’obligea alors à revenir en France. Je fus nommé à la revue Peuples du monde, ce qui m’obligea à suivre les cours du soir à l’École de journalisme de la rue du Louvre où j’obtins le certificat de secrétaire de rédaction qui me permettait d’avoir la carte de journaliste. Mais après 4 ans, on me rappela au grand séminaire de Murhesa pour un remplacement d’un an ; après quoi je retrouvais ma paroisse de Bagira où mes confrères avaient lancé des communautés de base et des semaines de formation pour adultes, le tout donnant une formation chrétienne profonde. Mais un an après, j’étais élu membre du chapitre général de 1980 pour représenter le Sud-Est Zaïre (nouveau nom du Congo). Je dus me rendre à Rome. Au retour, on me nomma directeur du Centre Interdiocésain de Pastorale, Catéchèse et Liturgie où, jusqu’en 1984, je pus contribuer à la formation pastorale et pédagogique de ces catéchistes si généreux et si précieux dans les missions, notamment dans la préparation des catéchumènes adultes. S’ajoutaient la composition et la publication de livres et brochures, notamment un catéchisme pour adultes et une méthode d’alphabétisation. J’étais assisté par une communauté de religieuses Carmélites Missionnaires Thérésiennes. J’ignorais alors que, les dernières années de ma vie, ce serait à mon tour de coopérer à leur Œuvre par de nombreux écrits. Pendant ces années 1963-1984, je m’étais fort attaché au peuple congolais et aujourd’hui encore, ce pays reste ma seconde patrie.

Ce pays que vous aimez tant et où vous avez été affronté à la violence, a été porté à l’écran en 2015, par Thierry Michel : « L’homme qui répare les femmes, la colère d’Hippocrate », un film qui, au travers de l'action du Dr Mukwege, revient sur les douloureux conflits à l'Est de la République du Congo et ses consé­quences toujours actuelles, en particulier auprès des femmes victimes de viols.
Il se trouve justement que j’ai rédigé, en 2015 aussi, une brochure sur ce médecin, intitulée Docteur Denis Mukwege, Homme au grand cœur !

Reprenons le récit de votre engagement là-bas.
Quelle joie, lors des premières messes face au peuple, de lire les textes en swahili, en particulier les lectures de l’Évangile et des prophètes qui interpellaient fortement les congolais ! On s’était attelé à la traduction de tous les textes liturgiques. Cependant, l’œcuménisme n’était pas à l’ordre du jour… Oui, ce pays reste ma seconde patrie. J'en garde la nostalgie… Je suis peiné de savoir que beaucoup de prêtres de ces diocèses de l'Est sont aujourd'hui en Europe, car les jeunes générations, baptisées dès l'enfance, à ce qu'on me dit, n'ont pas la ferveur des anciens, tout comme c'est le cas en France, et l'on manque de prêtres sur place pour assurer une formation continue.
Mes aventures n'étaient pas finies, car ma connaissance de l'espagnol me valut d'être nommé, fin 1984, au Mexique, pour y proposer aux jeunes Mexicains la mission d'Afrique. Je n'y restai que deux ans, moitié vicaire à Querétaro, moitié professeur au Séminaire dit conciliaire, puis professeur à part entière chez les Pères de Guadalupe, à Mexico City. Ce ne furent pas pour moi des années heureuses, car j'avais la nostalgie de la jeune Église dynamique du Congo, et me voyais plongé dans une Église du Concile de Trente, que Vatican II n'avait, semble-t-il, guère marquée, du moins là où je me trouvais.

Justement parlons de Vatican II
Malheureusement, on ne vivait pas vraiment Vatican II durant mon séjour à Quérétaro ; le vieil évêque, très brave homme, donnait à ses prêtres une récollection une fois par mois : on méditait « un n° » du nouveau code de droit canonique... Ce n'était guère enrichissant ! Les catéchistes laïcs n'existaient pas pour le curé de Lomas de Casa Blanca que j'étais censé assister. Lui, qui ne résidait pas dans notre quartier déshérité, réunissait de temps à autre dans l'église une centaine d'enfants turbulents et leur expliquait quelque point de catéchisme. C'était pauvre et désuet.
Venant du Congo, je tombais de haut. On avait tout de même adopté la nouvelle liturgie, mais je ne connus pas la joie que nous avions ressentie à Bagira, lors des premières messes face au peuple, à lire les textes en swahili ! Cependant, à Bagira non plus, tout n'était pas parfait. L'œcuménisme n'était pas à l'ordre du jour, malheureusement. Je me rappelle que nous avions invité à dîner le pasteur congolais d'une église protestante fondée dans la cité par des Norvégiens, pour organiser avec lui des célébrations dans nos églises respectives, lors de la Semaine de Prière pour l'Unité. Quelques jours après, il s'était excusé, disant que ses patrons norvégiens s'y étaient opposés...
À Quérétaro, l'œcuménisme était inexistant ; la pastorale était faite de bénédictions, de processions, de pèlerinages, mais peu de structures de formation étaient en place, l'Action catholique n'existait pas. Cependant, des groupes de prière ne manquaient pas de ferveur. Mais la pastorale était trop uniquement axée sur la sacramentalisation.
Et c’est durant ce séjour mexicain que les Supérieures des Carmélites Missionnaires Thérésiennes me demandèrent de rédiger une biographie de leur fondateur, le bienheureux Père Palau, car il n'en existait alors aucune en français. J'entrepris aussi un travail qui ne serait achevé que bien plus tard : la traduction des écrits de ce Père, grand mystique du XIXe siècle.

Ainsi le missionnaire que vous êtes se fait-il écrivain !
En effet, les sœurs m’invitèrent à me rendre là où le Père Palau avait vécu sa vie d’ermite Une première édition de son écrit mystique fut publié en français – façon de me remettre au service des sœurs africaines de la Congrégation –, puis en espagnol, en catalan et enfin en portugais.
Puis à la demande du Père provincial d’Espagne, avec l’aide de la communauté madrilène, nous relancions la revue des Pères Blancs d’Espagne que l’on nomma Africana, revue qui fait encore son chemin aujourd’hui. Mais j’ai mis le doigt dans un engrenage dont je ne pourrais plus désormais me détacher ! De missionnaire « missionnant », j’étais devenu un prêtre qui écrit. En 1988, après la béatification à Rome du Père Palau, à la demande des Carmélites thérésiennes, je retournai au Rwanda et au Zaïre pour un ensemble de conférences aux sœurs en mission et aux sympathisants.
Enfin, après un séjour d’un an à Madrid pour collecte de données et problème d’édition, je rentrai en France pour y chercher un ministère qui me laisserait du temps pour mon travail d’écriture.
[Partie complète n°2 : L’écriture]

Et c’est donc le retour en Bretagne et une nouvelle page de votre ministère qui vous attend, l’apostolat des malades…
La vacance du poste d’aumônier de l’hôpital de Dinard, où résidait toujours ma mère, se présenta fort opportunément. L’aumônerie comportait celle de la maison de retraite attenante et d’autres établissements pour personnes âgées. Depuis mes remplacements d'aumônier à Béjar, Liencres, à la fin des années 50, et plus tard à Querétaro, j'avais toujours aimé l'apostolat près des malades. J'obtins le poste et exerçai la fonction durant 8 ans et demi, tout en assurant des services, accueil au presbytère et surtout cérémonies d'obsèques, dans les deux paroisses de la ville, sans négliger cependant mes travaux d'écriture.
Ainsi passèrent ces années dinardaises où j'ai le sentiment d'avoir exercé un ministère fructueux, avec des prêtres zélés et sympathiques qui comptaient sur moi pour la pastorale de la santé. J'en garde un heureux souvenir.
Après ce ministère à Dinard, en 1997, ma mère étant décédée l'année précédente, le Provincial des Pères Blancs me demanda de prendre en charge l'aumônerie de la Maison de Retraite des Sœurs Missionnaires de Notre-Dame d'Afrique, les Sœurs Blanches, près de Paris. Cette aumônerie était assez lourde, car les Sœurs Blanches attendaient et méritaient un enseignement sérieux qui ne s'accommodait pas de l'improvisation.
Il fallait assurer aussi une présence et des eucharisties dans trois autres maisons de retraite de la ville, où l'accueil était d'ordinaire très chaleureux, et aussi un service dominical, l'après-midi, en l'église d'une commune voisine, où l'assistance était composée de gens de tous les continents. Le tout rendait le ministère très varié, intéressant, mais assez absorbant. C'est durant ces trois ans que je publiai L'Évangile de Quim, en souvenir du Père Joaquim Vallmajo, un missionnaire valeureux, proche des gens, soucieux de leur déve­loppement humain et chrétien, que j'avais connu en Espagne et qui avait été assassiné au Rwanda en 1994 par les nouveaux maîtres du pays : il avait vu et savait beaucoup de choses, trop, du point de vue de ses bourreaux. Le livre fut bientôt traduit en catalan. Puis, dans C'était une longue fidélité, je relatai, à la demande du Provincial des Pères Blancs, la mort violente de nos quatre confrères abattus par les terroristes à Tizi-Ouzou, et des trois Pères du Rwanda, dont Joaquim, tués eux aussi en 1994 et 1996, dans le chaos du génocide.
Dans la collection Prier 15 jours, j’éditai Prière du Cardinal Lavigerie et celle du Père Palau.
Et c’est ainsi qu’après 3 ans, je rentrai à Dinard pour me consacrer à l’écriture tout en étant aumônier de la maison des Petites Sœurs des Pauvres. Les paroisses avoisinantes ne m’ont jamais demandé le moindre service. On était en l’an 2000. Ce fut une période extrêmement dense en publications.
 [Bibliographie : https://fr.wikipedia.org/wiki/Armand_Duval ]

Quelle vie de prêtre donnée et riche d’expériences, d’ouvertures que la vôtre !… Selon vous qu’est ce qui a changé, qu’est ce qui change dans la société ?
La société évolue en France, mais aussi en Afrique tout comme au Mexique. En mal parfois. J’évoquerai plus spécifiquement l’Afrique. Je ne m'écarte pas du sujet de cet entretien, et pose la question : « Comment un missionnaire aimant le peuple qui l'a adopté durant des années pourrait-il passer sous silence des drames si poignants ? » Il m'arrive de penser que des enfants que j'ai baptisés ou catéchisés figurent peut-être parmi les victimes des viols chaque jour bestialement perpétrés. Comment n'occuperaient-ils pas une place privilégiée dans ma prière, dans mes eucharisties ?
Par ailleurs, l’exode vers l’Europe de trop nombreux prêtres africains déstabilise les paroisses locales existantes.

Alors qu’est-ce qui a changé, ce qui change dans cette Église d’Afrique ?
Bien sûr, la hiérarchie ecclésiale est entièrement congolaise et les derniers missionnaires encore là-bas travaillent tout naturellement sous sa direction. Là où j'ai vécu, la transition se fit sans à-coups. Tout de même, alors que, dans les années 60, prêtres autochtones et missionnaires avions coutume de faire retraites et récollections en commun, ce qui resserrait nos liens, de jeunes prêtres, de retour de Rome souvent, créèrent l'Uprelo (Union des prêtres locaux) et dès lors, ces rencontres spirituelles se firent séparément, ce qui ne favorisa pas le fonctionnement du presbyterium, voulu par le Concile.
On peut déplorer aussi l'exode vers la France, la Belgique, l'Italie, de si nombreux prêtres qui manquent cruellement pour le seul maintien des paroisses ou missions existantes, et bien sûr rendent impossible quelque nouvelle fondation que ce soit.

À partir de cette analyse, quel avenir pour cette église africaine ?
Si, au Congo cette situation, cet exode aux motivations variées de nombreux prêtres, devait durer, ce serait très dommageable pour l'avenir de l'Église congolaise. Dans le diocèse de Bukavu, en 2007, ils étaient 80 en France et en Belgique. Or l'heure vient très vite où disparaîtront quasi totalement les missionnaires européens ou américains : chaque année, plusieurs d'entre eux, octogénaires souvent, rentrent, usés, au pays ; certes, dans une Société comme les Missionnaires d'Afrique Pères Blancs, la relève africaine est importante, venant de quelque quinze pays africains différents, elle vient aussi de l'Inde, des Philippines, du Mexique, mais le nombre est loin de compenser les décès et les départs des anciens... Et en Afrique, aujourd'hui, des postes qui étaient pourvus de trois missionnaires sont devenus simples succursales d'une mission située parfois à plus de 100 kilomètres. Comment la formation des chrétiens pourrait-elle ne pas en pâtir ? Car si le laïcat était de mon temps bien formé et enthousiaste, c'est que nous y donnions le plus clair de notre temps !
[Partie complète n°3: L’église d’Afrique]

Avant de refermer cet entretien, Père, aurait-on oublié d’aborder autre chose ?
Oui, le problème des vocations sacerdotales et missionnaires : une éventuelle relève ? Le vieillissement des missionnaires Pères Blancs français (les autres pays européens et le Canada ne sont pas mieux lotis) est tel que, de leurs trois maisons de retraite, on se prépare à en fermer une, faute d'occupants. Et rien ne laisse espérer un renouveau des vocations dans un proche avenir. La société moderne, du fait de son laxisme moral, n'est pas porteuse... Disons-le clairement : la société de consommation est mortifère pour les vocations. Là où l'on ne valorise que l'argent, les loisirs, le plaisir, le moindre effort, les jeunes rechigneront toujours à prendre leur croix pour suivre Jésus. Dans les pays qui peuvent encore se targuer d'avoir des vocations, dès que le confort s'installe, dès que l'argent devient le but de la vie, elles diminuent et sans doute se tariront-elles aussi. Pour s'engager à la suite du Christ, il faut la Foi, un retour aux « Béatitudes » : celles-ci sont incompréhensibles pour nos contemporains ; tels les amis et amies de cette jeune Sœur Blanche polo­naise, sortant du Conservatoire, quand elle leur annonça sa décision de partir pour l'Afrique, unanimes, ils la traitèrent de folle : « Que vas-tu faire dans ces pays de misère, alors qu'avec ton talent, tu pourrais vivre si bien ici ? » La vocation comme le Christ crucifié semble une « folie pour les païens » que, citoyens des pays nantis, nous sommes devenus (1 Co 1,23).
Pour un renouveau des vocations, il faudrait recréer dans nos communautés paroissiales un terreau chrétien : j'ai dit comment au petit séminaire, la plupart de mes camarades étaient issus du milieu rural, encore prati­quant, et de familles souvent nombreuses et sociologiquement chrétiennes. Aujourd'hui, les vocations se font très rares dans le monde ouvrier ou rural ; elles naissent plutôt dans les instituts séculiers ou les communautés nouvelles qui, pour la plupart, recrutent dans les milieux aisés ou aristocratiques. Or les gens issus de ces milieux ne sont pas majoritaires dans la population de nos pays d'Europe : outre le danger d'un certain élitisme, jamais ils ne pourront répondre à eux seuls aux besoins en prêtres et religieuses...
Si des hommes mariés accèdent au sacerdoce, cela permettra, après une préparation adéquate, analogue à celle des diacres réintroduits à Vatican II, de rouvrir un certain nombre d'églises, de mettre l'Eucharistie à la portée de plus de gens, de donner l'onction des malades à tant de personnes qui, actuellement, meurent sans assistance spirituelle, d'animer des célébrations pénitentielles, et ce sera un bien. Mais ils ne seront pas foule, car, bien sûr, comme aujourd'hui pour les diacres mariés, il leur faudra, pour s'engager, l'accord de leur épouse et même de leurs enfants. Ces hommes mariés garderaient leur profession pour l'entretien de leur famille, mais assureraient les dimanches la présence nécessaire pour la vie sacramentelle de la commune ou du quartier.
Et bien sûr, donner d'abord ces pouvoirs aux milliers de diacres mariés déjà présents sur le terrain serait un premier pas très salutaire et susciterait probablement des vocations, car personnellement, je trouve qu'on a trop limité le champ de leur apostolat, compte tenu de la préparation qu'ils ont reçue. Cela n'empêcherait pas la possibilité, pour les jeunes qui en sentiraient l'appel, d'un don total, à temps complet, dans le célibat volontairement choisi pour toujours, même s'il paraît « folie pour les païens ». Ce don total ne doit pas être réservé au monachisme, mais être proposé toujours aussi aux prêtres voués à l'évangélisation dans le monde, en Europe ou dans les missions. Personnellement, étant donné mon parcours, le souci d'une famille à entretenir eût été un obstacle.

Merci Père. Que pensez-vous de cet entretien ?
Il n'y a aucun secret dans ces propos. Cela peut donc être lu par n'importe qui. J'ai tenté de répondre au questionnaire, point par point. Je n'ai pas pu faire plus court !
J'arrive en bout de course, je m'en rends bien compte et, comme beaucoup de prêtres, j'aimerais bien voir, avant de me présenter devant le Père de miséricorde et de bonté, notre Église se débarrasser d'un tas de choses accumulées au cours des siècles et qui en font une institution vieillotte, déphasée dans la société d'aujourd'hui.
J'aimerais qu'elle revienne à la pureté et à la simplicité de l'Évangile et qu'elle se rende compte enfin que nous ne sommes plus au Moyen-Âge. Il y a des tas de défis à relever, et nous avons pour cela l'Esprit Saint d'intelligence, de conseil et de sagesse, un Esprit de lumière ! Comme on a souvent, en haut lieu, manié l'éteignoir !
Les deux derniers pontificats ont été, de mon point de vue, catastrophiques sur ce point. Le juridisme l'a emporté sur l'analyse des situations nouvelles et cela a abouti à la sclérose.
Le Pape François a l'étoffe pour changer cela, visiblement ; le ballon d'essai qu'il a fait lancer par son futur secrétaire d'État (qui douterait qu'il n'en est pas l'instigateur ? il n'est pas jésuite pour rien !) montre qu'il a l'intention de s'attaquer aux vrais problèmes.
Prions pour qu'il en ait le temps. Cela engendrera encore des grincements de dents chez les traditionalistes, mais c'est, je crois, une question de survie pour notre Église, en Occident pour le moins.
Tous les prêtres de ma génération que je rencontre par ici pensent comme moi ; pas les jeunes, malheureu­sement, formatés d'une toute autre manière, qui me ramène 60 ans en arrière. Alors, la réforme ne sera pas facile...
Vivons l'espérance et prions pour l'Église Peuple de Dieu, qu'elle contribue au bonheur vrai des hommes de notre temps dans le monde entier, car c'est pour cela qu'elle a été créée.

Partie complète n°1 : L’Église d’aujourd’hui.
Je suis toujours gêné lorsque les hauts fonctionnaires de l'Église-Institution ou ses organes officiels, tel « l'Osservatore Romano », brandissent des chiffres qui ne signifient rien : « plus d'un milliard de catholiques dans le monde ; le plus gros groupe de croyants de la planète... », etc. Le chiffre concerne les baptisés, mais sont-ils tous catholiques ?
En effet, qu'entend-on par « catholiques » ? Un catholique est certes un baptisé, mais c'est surtout – ce devrait être toujours – quelqu'un qui a conscience d'être « une pierre de l'édifice Église », telle que le voulut le Christ : un membre du « peuple de Dieu », d'une communauté de frères formant un corps aux membres divers, un corps dont la tête est le Christ, le Dieu fait homme du Symbole des Apôtres, celui qui vint à nous pour nous sauver en mourant par amour pour nous, nous laissant une règle de vie incluse dans le Sermon sur la montagne et notamment les Béatitudes, une règle exposée par Jésus au cours de sa vie publique dans ce que l'on appelle ses discours (les sentences regroupées notamment par Matthieu), ses paraboles, ses gestes de miséricorde et de bonté qui parsèment les 4 témoignages que sont les Évangiles.
Le baptisé non pratiquant, le chrétien « à 4 roues », comme on disait jadis (le landau pour le baptême, la voiture fleurie ou enrubannée pour la première communion et le mariage, le corbillard pour une dernière visite à l'église), ce baptisé est, certes, un catholique de droit, mais n'est-ce pas un membre mort, dans le Corps Mystique du Christ, un membre qu'il est vain d'inclure dans des chiffres qui ne répondent à aucune réalité ? Sans parler des milliers qui, depuis quelques années, demandent qu'on raye leur nom dans les registres de baptême, sous prétexte qu'on les a fait entrer à leur insu dans une Institution où ils ne se reconnaissent pas ?
Les premiers apôtres et disciples (pensons à Paul et à ses amis Luc, Tite ou Timothée), puis certains des premiers « épiscopes » ou responsables de communautés (tels Polycarpe, Ignace d'Antioche ou Irénée de Lyon) nous ont laissé un témoignage des premiers essais d'organisation pratique de cette Église, sa construction progressive, sa tendance à l'universalité, ses difficultés déjà, dues à l'humanité fragile de ses membres, ses premières déchirures qui aboutiraient bientôt à des séparations séculaires.
Je n'ai pas l'impression que l'Église d'aujourd'hui soit différente de celle que ces premiers disciples ont connue, même si ses structures se sont développées, du fait d'une expansion rapide due surtout à l'édit de Milan (313), qui mit fin à la persécution contre le christianisme, et à l'édit de Thessalonique de Théodose 1er (380), qui en fit la religion officielle de l'empire romain : l'Église a, aujourd'hui encore, ses saints, ses médiocres, ses déviants, ses renégats, mais aussi, malheureusement, une fâcheuse tendance à ne pas tirer des leçons de l'histoire.
Elle rencontre les mêmes contradictions que jadis dans une société tout aussi païenne que celle qu'affrontèrent les premiers envoyés du Christ. Et ce qu'on appela durant un temps « la chrétienté » ne fut qu'un leurre bien provisoire. Même alors, le ver était dans le fruit, parce que le peuple dit chrétien ne vivait pas vraiment, dans son ensemble, l'Évangile : il confondait foi et religion. Et aujourd'hui, quelle différence y a-t-il entre la société laïque et laxiste du XXIe siècle, et la société décadente de Néron, décrite dans le Satyricon de Pétrone ? Aucune.
Au cours des siècles, une tare est apparue dont notre Église ne parvient pas à se débarrasser. En effet, avec l'expansion de l'Église Peuple de Dieu, Corps du Christ, est venue – et c'était inévitable – une « institutionnalisation » de cette Église. Mais le dogmatisme de l'Institution s'est peu à peu durci, formulé dans un langage propre à une époque révolue, un langage devenu hermétique pour les gens d'aujourd'hui. Ces structures de l'Église-Institution étaient nécessaires, mais elles sont restées calquées sur la société civile du temps de Constantin ou de Théodose ; elles se sont figées, comme si elles étaient l'essentiel du message, le « dépôt », pour employer un mot qu'affectionnait Jean-Paul II[1]. À peine libérée de la persécution, l'Église, tenant le haut du pavé, durant la période dite de chrétienté surtout, se fit maintes fois persécutrice : n'oublions pas l'Inquisition, la Saint-Barthélémy, les dragonnades de Louvois, les conversions forcées, en Espagne, après la « 'reconquista' des rois dits catholiques » !
Dans l'histoire, très riche, de l'élaboration de la doctrine chrétienne, je me demande parfois si l'on n'a pas exagéré la place de ceux que l'on appelle les « Pères de l'Église », de culture gréco-latine, auxquels on doit la formulation de la foi, élaborée en Orient, lors des grands conciles œcuméniques réunis par l'empereur et dans lesquels l'évêque de Rome était représenté par un légat (Nicée, Constantinople, Éphèse, Chalcédoine...). Certains de ces Pères furent de très grands saints – comment ne pas admirer Jean Chrysostome, Athanase, Basile ou Ambroise ? – mais ils ne pouvaient dire leur compréhension des mystères chrétiens que dans le langage de leur époque. Ce respect absolu « de ce qu'on appelle la Tradition », élaborée en un langage propre à une culture très particulière, dans des contextes de luttes constantes contre des déviations, n'est-il pas un obstacle à tout essai d'adaptation rendue aujourd'hui nécessaire par l'universalité, la diversité des cultures, l'évolution constante du monde, du langage, de la société laïque dans laquelle, et avec laquelle, doit vivre l'Église du XXIe siècle en maints pays des cinq continents ?
Très parlante à ce sujet est l'évolution de la notion de « Papauté ». Quand on lit Ignace d'Antioche ou Irénée, on voit qu'une certaine hiérarchie s'était déjà mise en place, en raison de l'expansion de l'Église, et ce fut alors un bien. Les mots « épiscope, presbytre, diacre » qui, dans le Nouveau Testament, étaient synonymes, et désignaient équivalemment des responsables de communautés[2] nouvelles, souvent laïcs et parfois femmes (cf. Actes des Apôtres 16, 15), devinrent alors les trois ordres hiérarchiques que nous connaissons.
Plus tardivement, semble-t-il, s'instaura la primauté de juridiction assumée désormais par le Pape. Saint Cyprien écrit encore à l'évêque de Rome en lui disant « cher Collègue », lui demandant des nouvelles de sa communauté et lui donnant même des conseils. C'est plus tard, après Constantin, que la primauté d'honneur de l'évêque de Rome, reconnue par tous, est devenue une primauté de juridiction étendue à l'ensemble de la chrétienté, une juridiction qui n'a cessée ensuite de s'affirmer : on verra ainsi l'évêque de Rome approuver – et donc les authentifier pour la chrétienté tout entière – les conclusions de tel ou tel des grands conciles dont on a parlé plus haut et où son légat l'avait représenté.
Troublant est un détail – mais s'agit-il d'un détail ou d'un retour en arrière ? – de la réforme du Droit Cano­nique publié en 1983 par Jean-Paul II, un détail dont on n'a pas parlé lors de la parution du nouveau Code et qui, personnellement, m'avait échappé, mais qu'Hans Kung a fait remarquer à juste titre, dans son ouvrage paru en 2012 Peut-on encore sauver l'Église ?: il s'agit en effet d'une modification majeure car, en supprimant le n°228 de l'ancien Code de 1917, on restaurait ainsi, dans la ligne du dogme de l'infaillibilité, proclamé lors du Concile Vatican 1er (un dogme que ne souhaitaient pas voir proclamé maints Pères de ce Concile : nombreux furent ceux qui quittèrent Rome avant le vote, par déférence pour Pie IX), on restaurait donc l'idée d'une Papauté, détentrice de la juridiction sur l'Église du monde entier, et non seulement d'une primauté d'honneur. Ce faisant, on dressait un obstacle insurmontable à l'œcuménisme, notamment au rapprochement avec les Orientaux.
Certes, Jean-Paul II se disait prêt à revoir cette notion de primauté et voulait même instaurer une commission dans ce but. Mais l'article 228[3] de l'ancien code qui donnait l'autorité absolue « au concile œcuménique convoqué et approuvé par le pape » ayant disparu, on en est revenu à une conception d'une papauté digne de celle de Grégoire VII amenant l'empereur germanique Henri IV à s'humilier devant lui, le 28 janvier 1077, à Canossa et, un siècle plus tard, d'Innocent III, le pape des croisades contre les Albigeois, avec toutes les horreurs qu'elles entraînèrent, imposant sa tutelle à Frédéric II, lequel serait excommunié, puis déposé au concile de Lyon (1245) par le pape Innocent IV : ce fut alors l'apogée de la théocratie papale qui a subsisté jusqu'à nos jours et fait obstacle au retour des Églises séparées à l'unité[4], une unité pourtant urgente si l'on veut vraiment témoigner du Christ dans le monde d'aujourd'hui. Hans Kung, malgré certaines prises de position qu'on n'est pas toujours obligé d'approuver, présente, dans le livre cité, un exposé de l'histoire de l'Église fort instructif. En effet, fort de ce changement dans le Code de Droit Canonique, le pape Benoît XVI usa de son droit en remettant en honneur, pour les chrétiens traditionnalistes, la célébration de la messe selon saint Pie V, ce qu'il n'aurait pu faire, sans doute, avant 1983, sans enfreindre le n°228 de l'ancien Code.
Peut-on espérer du pape François un retour à la collégialité qui ressort clairement de l'Évangile et des lettres de saint Paul, ces lettres si humbles où il mentionne avec amour et gratitude ses collaborateurs immédiats, hommes et femmes (Cf. Rm 16, notamment) ? Comment notre Pape interprétera-t-il le n°22 de la Consti­tution conciliaire Lumen Gentium qui explique, de façon frileuse et pour le moins alambiquée, cette collégialité ? On sent que la rédaction de ce n°22 fit l'objet de discussions sans fin, sur lesquelles pesa constamment le poids du dogme de l'infaillibilité papale.
La mise en œuvre de cette collégialité, autrement que par des synodes purement consultatifs, – comme c'est le cas depuis Vatican II –, est un des enjeux du nouveau pontificat et le grand moyen de relancer sans doute le dialogue avec nos frères orthodoxes. L'interview, très jésuitique dans le ton, accordée aux journalistes dans l'avion de retour des JMJ de Rio, appelle certaines réflexions. Le pape reconnaît par exemple qu'il reste à faire une « théologie » de la femme : c'est, en effet, le moins qu'on puisse dire. « Marie est plus importante que les Apôtres (...), que les évêques » disait le Pape. « Une Église sans femmes serait comme un collège apostolique sans Marie. » Mais le jour de sa messe d'intronisation, je n'ai vu personnellement apparaître qu'une femme, 2 ou 3 minutes, pour une lecture. Le reste de la cérémonie était réservé à un aréopage de vieillards harnachés d'or.
Pour ce qui est des ordinations de femmes, le pape a eu cette phrase étonnante : « La porte a été fermée par Jean-Paul II. » On peut se demander « la porte de quoi ? » S'agit-il encore du fameux dépôt ? Si oui, le dépôt de quoi ? Pas le dépôt de la foi en tout cas, mais d'une discipline interne à l'Église latine[5], sans plus, tout comme le célibat sacerdotal, dont on sait qu'il ne fut pas ni n'est toujours observé, tant s'en faut. Aujourd'hui encore, un prêtre anglican ou orthodoxe marié qui demande à passer à l'Église de Rome, est autorisé à vivre en son état de vie d'homme marié, tout en assurant son ministère.
Si l'on suit le grand exégète hébraïsant, Claude Tresmontant, on peut supposer que les apôtres se calfeutrèrent, après la crucifixion de Jésus, dans la ville haute de Jérusalem et la maison du « disciple que Jésus aimait ». Il est probable qu'il s'agissait du même groupe que lors de la Cène, célébrée au même endroit : la reconnaissance de Jésus par les disciples d'Emmaüs à la fraction du pain indique clairement, en effet, qu'ils étaient de la fête, comme les Douze, et l'on peut supposer que les saintes femmes fidèles jusqu'à la croix étaient là aussi avec Marie. Pourquoi le même groupe constitué d'hommes et de femmes, mentionné par Luc 8, 2, ne se serait-il pas retrouvé là, au soir du Vendredi saint ? En ce cas, quand, le dimanche venu, Jésus dit aux « disciples » (Jn 20, 19) présents : « Comme le Père m'a envoyé, moi aussi je vous envoie » quand il souffla sur eux et leur dit « Recevez l'Esprit Saint... » (v.22), qui peut affirmer qu'il n'y avait là que des hommes ? Question d'ordinaire éludée par les théologiens et exégètes catholiques...
De toute façon, on pourra se faire une idée de l'espérance qu'on peut nourrir du pontificat commençant quand seront rendus publiques les conclusions de la première réunion des huit cardinaux pris dans les cinq continents et dont le pape François a fait judicieusement une sorte de conseil restreint. Mais, quels que soient ses convictions personnelles et ses éventuels désirs de réforme, sa tâche sera rude : il n'est jamais facile de rompre avec des habitudes ancestrales, même s'il s'avère clairement qu'elles firent plus de mal que de bien.
À vrai dire, je suis pessimiste : un seul indice. En juin 2013, le pape François a réuni à Rome tous les nonces apostoliques ; ils sont 99 de par le monde, selon les dernières statistiques. L'un d'eux est un familier de la chapelle que je dessers, quand il revient au pays pour ses vacances. À son retour de Rome, il arborait une superbe croix en argent, dûment poinçonnée tout comme la chaîne qui la porte, cadeau du Pape à tous les nonces présents. Le luxe et la valeur de cette croix m'ont choqué : elle porte, en relief, outre les armes du pape François, le symbole des quatre évangélistes (aigle, homme, taureau et lion) et une inscription latine sur trois lignes rappelant la réunion solennelle des nonces à Rome autour du pape François. J'avoue que je me serais réjoui du don d'une modeste croix en bois, plus conforme à tous les sermons sur la pauvreté dont l'Église est prodigue, et je ne pus éviter de penser que le prix de ces 99 bijoux aurait permis de nourrir, pendant des semaines, les émigrés démunis qui stagnent sur l'île italienne de Lampedusa.
C'est vrai que le pape François simplifia quelque peu le rituel de son intronisation, et, il est impensable que son nouveau Secrétaire d'État, Mgr Parolin, réputé pour sa prudence, ait pu dire, le 11 septembre 2013, avant même sa prise de fonction, que « le célibat des prêtres n'était pas un dogme », sans y être autorisé par le Pape, mais il reste visiblement beaucoup à faire.

Partie complète n°2 : L’écriture.
Rentré à Rome, je fus accueilli chez ces Sœurs Carmélites. Cela me permit de revoir totalement mon premier travail sur le Père Palau et ses œuvres, et il fut décidé de publier, pour courir au plus pressé, une édition française de son écrit mystique, Mes Relations avec l'Église, et des quelque 150 « Lettres » que l'on a conservées de lui. Ainsi les novices et postulantes africaines, alors toutes francophones, auraient-elles un premier outil de travail pour se pénétrer de la spiritualité du fondateur de l'Institut. Ce travail fut réalisé à Barcelone, dès 1987 et c'était pour moi une façon de me remettre au service de l'Afrique, en la personne des Sœurs africaines de la Congrégation.
J'avais entre-temps revu entièrement le manuscrit français de la première biographie née au Mexique, Fécondité de l'échec. Les Sœurs voulaient en publier une version espagnole. Pour cela, il me fallait aller à Barcelone, où la traduction du livre largement remanié serait faite par un spécialiste. La version castillane de la nouvelle biographie fut imprimée, sous le titre Fecundidad del fracaso, à « Escudo de Oro ». Plus tard, le même éditeur publierait des versions catalane et portugaise du livre. L'édition catalane s'imposait, étant donné la région natale du Père Palau et l'importance qu'on y donne à sa langue ; quant à l'édition portugaise, elle était destinée aux religieuses du Portugal et du Brésil où la Congrégation était bien implantée.
À la demande insistante des chrétiens de l'Est de l'Espagne, elles avaient entrepris aussi le procès de béatification d'une religieuse, Teresa Mira, dont j'avais déjà, jadis, esquissé le portrait spirituel à Bukavu. Je profitai de la possibilité de consulter les archives de la Congrégation, à Rome et à Tarragone, pour faire un travail plus élaboré : ce fut Semeuse de Paix, Teresa Mira, publié par les Pères Clarétiens en 1987.
Pour comprendre un personnage, surtout aussi typé que Francisco Palau, rien ne remplace l'étude de son époque et de son cadre de vie. Aussi pour que je puisse m'en imprégner, les Sœurs m'invitèrent à me rendre là où le Père avait mené sa vie d'ermite en France, dans les diocèses de Perpignan et de Montauban, puis aux îles Baléares, à Ibiza et Mallorca, sans oublier son village natal, Aytona, et ses ermitages sur le continent espagnol, El Montsant et Vallcarca. En 1989, je fis le même pèlerinage sur les lieux, cette fois très circons­crits, de la courte existence de Teresa Mira, de la province de Barcelone à celle d'Alicante.
La première biographie du Père Palau étant très détaillée, on me demanda de rédiger un texte plus court, plus adapté à un public jeune, et notamment aux jeunes filles qui se sentiraient attirées par la vie missionnaire selon l'esprit du Carmel : ce fut Sentinelles aux avant-postes, qui parut à Madrid, chez « Villena », en 1989, tandis que « Graficas Lucentum » publiait, la même année, la traduction du texte intégral du Mois de Marie du Père Palau. Ainsi, peu à peu, les Sœurs francophones trouvaient accès direct aux sources de leur Congrégation.
En 1988, le Père Provincial d'Espagne, visitant sa communauté barcelonaise de la calle Rosario, située non loin de la maison des Sœurs Carmélites de l'avenida Tibidabo, me demanda s'il m'était désormais possible d'allier mes travaux d'écriture avec une aide à leur communauté madrilène : le but était de relancer la revue des Pères Blancs d'Espagne, abandonnée une quinzaine d'années plus tôt. Le projet prit corps, je m'installai à Madrid et, avec quelques confrères, nous lançâmes une nouvelle revue que l'on nomma Africana. Elle a pris depuis un aspect de plus en plus attrayant et fait encore son chemin jusqu'aujourd'hui.
Mais j'avais mis le doigt dans un engrenage dont je ne pourrais plus désormais me détacher. De mission­naire « missionnant », j'étais devenu un prêtre qui écrit... En cette même année 1988, après la béatification à Rome du Père Palau, les Supérieures des Carmélites Missionnaires Thérésiennes m'avaient demandé de retourner au Rwanda et au Zaïre pour donner durant un mois aux Sœurs en mission dans les diocèses de Butare, Goma et Bukavu, et aux sympathisants de leur Œuvre, des conférences sur le nouveau Bienheureux, en m'aidant des livres parus. Dans les années suivantes, je fus amené à traduire en français, pour les religieuses africaines, de plus en plus nombreuses, les documents officiels de la Congrégation : « Constitu­tions » et « Directoire, Actes » des différents Chapitres Généraux, plans de formation, etc. parus en espagnol.
Aussi, après un séjour d'un peu plus d'un an à Madrid, une année très agréable où je retrouvai comme Supérieur Provincial, un de mes anciens élèves de Logroño, la revue une fois relancée, je décidai de rentrer en France pour y chercher un ministère qui me laisserait du temps pour tous ces travaux. La vacance du poste d'aumônier de l'hôpital de Dinard se présenta fort opportunément ; l'aumônerie comportait celle de la Maison de Retraite attenante, et divers autres établissements pour personnes âgées requéraient aussi des services ponctuels, dans cette ville où résidait toujours ma mère, mais ces ministères étaient conciliables avec mes projets. Depuis mes remplacements d'aumônier à Béjar, Liencres, à la fin des années 50, et plus tard à Querétaro, j'avais toujours aimé l'apostolat près des malades. J'obtins le poste et exerçai la fonction durant 8 ans et demi, tout en assurant des services, accueil au presbytère et surtout cérémonies d'obsèques, dans les deux paroisses de la ville, sans négliger cependant mes travaux d'écriture.
Le livre Ta Loi, je la médite, que mes supérieurs m'avaient demandé d'écrire pour les seuls Pères Blancs en 1983, était forcément resté confidentiel. Je l'adaptai pour le grand public, sous le titre Venez-vous nourrir à ma table (1997). Et comme mon service en aumônerie et sur les paroisses de Dinard m'amenait à accompagner de nombreuses familles éprouvées par un deuil, je publiai l'année suivante Dieu plus fort que la mort, fruit de mon expérience pastorale, un livre qui devait connaître plusieurs rééditions jusqu'à aujourd'hui..
Ainsi passèrent les années dinardaises où j'ai le sentiment d'avoir exercé un ministère fructueux, avec des prêtres zélés et sympathiques qui comptaient sur moi pour la pastorale de la santé. J'en garde un heureux souvenir.
Après ce ministère à Dinard, en 1997, ma mère étant décédée l'année précédente, le Provincial des Pères Blancs me demanda de prendre en charge l'aumônerie de la Maison de Retraite des Sœurs Missionnaires de Notre-Dame d'Afrique, les Sœurs Blanches, près de Paris. Cette aumônerie était assez lourde, car les Sœurs Blanches attendaient et méritaient un enseignement sérieux qui ne s'accommodait pas de l'improvisation.
Il fallait assurer aussi une présence et des eucharisties dans trois autres maisons de retraite de la ville, où l'accueil était d'ordinaire très chaleureux, et aussi un service dominical, l'après-midi, en l'église d'une commune voisine, où l'assistance était composée de gens de tous les continents. Le tout rendait le ministère très varié, intéressant, mais assez absorbant. C'est durant ces trois ans que je publiai L'Évangile de Quim, en souvenir du Père Joaquim Vallmajo, un missionnaire valeureux, proche des gens, soucieux de leur déve­loppement humain et chrétien, que j'avais connu en Espagne et qui avait été assassiné au Rwanda en 1994 par les nouveaux maîtres du pays : il avait vu et savait beaucoup de choses, trop, du point de vue de ses bourreaux. Le livre fut bientôt traduit en catalan. Puis, dans C'était une longue fidélité, je relatai, à la demande du Provincial des Pères Blancs, la mort violente de nos quatre confrères abattus par les terroristes à Tizi-Ouzou, et des trois Pères du Rwanda, dont Joaquim, tués eux aussi en 1994 et 1996, dans le chaos du génocide.
Jusqu'alors j'avais travaillé, en France, avec les éditions « Médiaspaul », faisant en outre diverses traductions d'ouvrages espagnols. On me mit alors en relation avec Monsieur François-Xavier de Guibert, avec qui j'amorçai une longue collaboration. J'avais en effet voulu publier deux petits livres dans la collection à succès Prier 15 jours avec... aux éditions « Nouvelle Cité », l'un sur la prière du cardinal Lavigerie, l'autre sur celle du Père Palau. Un an après, on n'avait pas encore lu les manuscrits ; je les repris donc et, modifiant la présentation, publiai, chez M. de Guibert, Avant tout la prière, pour le cardinal Lavigerie, et Oui, j'aime l'Église, pour le Père Palau. Mais, en renonçant à faire paraître ces ouvrages dans une collection populaire, on perdit sans doute l'occasion de faire connaître un peu la pensée de deux grands spirituels à un public plus vaste. Entre-temps paraissait chez « Résiac » Propos d'un curé impertinent, sous la forme de conférences d'un curé à ses ouailles sur les grandes vérités de notre foi et divers sujets d'actualité.
Par crainte de ne pouvoir suivre le rythme imposé par mes multiples occupations, je demandai, après trois ans, à ne pas renouveler mon bail d'aumônier des Sœurs Blanches, et à rentrer à Dinard, pour me consacrer surtout à l'écriture. On cherchait justement un aumônier pour la maison de retraite des Petites Sœurs des Pauvres, à Saint-Servan. Après réflexion, j'acceptai : on était en l'an 2000.
Dans les maisons de retraite, on ne peut voir les malades et autres résidents qu'une fois terminées les toilettes et donnés les soins qui s'imposent. Cela me laissait du temps pour écrire, d'autant plus que les curés environnants, que l'on dit pourtant débordés, ne m'ont jamais demandé le moindre service, pas même pour les journées missionnaires, où j'aurais eu parfois quelque chose à dire, grâce aux informations quotidiennes de la Société des Pères Blancs sur la mission « ad extra » de l'Église. Quoi qu'il en soit, levé à 5h du matin, je puis consacrer plusieurs heures à mes travaux personnels, réservant l'après-midi aux visites sur place et dans les cliniques et hôpitaux où il arrive à l'un ou l'autre résident de faire un séjour ; visites à d'autres personnes aussi, chez elles ou en maisons de personnes âgées, et qui se plaignent à juste titre de ne jamais voir un prêtre.
Ont ainsi vu le jour, depuis l'an 2000, un certain nombre d'ouvrages divers : une édition du Mois de Marie, fleurs du mois de mai, du Père Palau, simplifiée, actualisée avec l'aval de la supérieure générale des Carmélites Missionnaires Thérésiennes ; un second tome d'homélies et de célébrations d'obsèques, Je pars vous préparer une place ; de petites biographies d'Africains connus pour la sainteté de leur vie : Yohana Kitagana, catéchiste, traduit depuis en anglais, et Portrait d'un juste, Baba Valentin Bashige. Puis une grosse biographie du fondateur de l'Église de l'Ouganda, Le Père Siméon Lourdel, également traduite en anglais. Et, à l'occasion des J.M.J. de Cologne, parut Missionnaires et Martyrs, un recueil de 51 courtes biographies du bienheureux Marcel Callo et de ses compagnons torturés et martyrisés pour leur foi dans les camps de concentration, en 1943-1944 : quelques prêtres, séminaristes et religieux et, en plus grand nombre, des jocistes, des scouts et un jéciste, dont le procès de béatification est malheureusement au point mort, alors que nos jeunes ont tant besoin de modèles... Plus tard, à la demande de M. de Guibert, j'entrepris également une brève synthèse de l'œuvre exégétique de Claude Tresmontant, sous le titre Le disciple que Jésus aimait.
Mais ce fut surtout une période où il me fut demandé maints travaux sur la personne et l'œuvre du Père Palau : une nouvelle biographie vit le jour, Le bienheureux Francisco Palau, où, m'adressant au public de France, je développai davantage la période de l'exil du Père dans notre pays et l'influence visible que les idées du catholicisme libéral eurent sur son apostolat, après son retour en Espagne, en particulier dans la catéchèse continue des adultes de Barcelone, ce qui lui valut un confinement de six ans sur l'île d'Ibiza. Une autre aussi de La vénérable Teresa Mira, tenant compte des nombreux témoignages enregistrés depuis la première édition. Parut également, à « Monte Carmelo », la maison d'édition des Pères Carmes d'Espagne, sise à Burgos, en Vieille Castille, la traduction des deux premiers tomes de l'Histoire de la Congrégation des Carmélites Missionnaires Thérésiennes, rédigés en castillan ; la traduction de deux autres tomes attend d'être imprimée. Plus tard, j'entrepris, pour la même maison, la révision de l'édition intégrale des Écrits du Père Palau, traduits hâtivement et de façon incomplète, jadis, au Mexique et non diffusés jusqu'alors. Ces traductions, par leur longueur (les Écrits comptent 1 748 pages, et les 4 tomes de l'Histoire, plus de 3 500), comme celle des documents officiels de la Congrégation, me prirent beaucoup de temps.
La fondation du Père Palau s'étant scindée en deux aussitôt après sa mort, sous l'effet d'influences extérieures, « les Carmélites Missionnaires », seconde branche de l'Œuvre, qui travaillent, comme leurs Sœurs C.M.T., sur divers continents, me demandèrent à leur tour de traduire en français une brochure dédiée à leurs quatre Sœurs assassinées par les républicains durant la guerre d'Espagne : Quatre Carmélites Missionnaires martyres. Celles-ci, Esperanza, Refugio, Daniela et Gabriela, furent béatifiées en 2007 par Benoît XVI, en même temps que d'autres victimes de la guerre civile. Je fis bien volontiers ce petit travail : il rejoignait l'étude que j'avais faite de cette période terrible de l'histoire récente de l'Espagne, pour la dernière biographie de Sœur Teresa Mira.
Me rendant compte aussi qu'il y avait de la demande, alors que les chrétiens pratiquants, de nos jours, allergiques aux sermons moralisants, veulent réfléchir sur la Parole de Dieu, je publiai, pour chaque année du cycle liturgique, un recueil de “méditations” sur les lectures des dimanches et fêtes. Ainsi parurent Proclame la Parole (Année A, évangile selon saint Matthieu) ; N'éteignez pas l'Esprit (Année B, évangile selon saint Marc) ; Il est passé, faisant le bien (Année C, évangile selon saint Luc). Ce faisant, je voulais simplement apporter ma petite pierre à l'édifice... Depuis parurent un essai sur Etty Hillesum, la jeune juive gazée à Auschwitz, dont on admire de plus en plus le parcours spirituel exceptionnel dans l'enfer des camps de concentration nazis, et Homme et femme, Il les créa, homélies et célébrations de mariage, fruit de mon apostolat des dernières années en ce domaine. Maintenant, et malgré l'optimisme du psalmiste : « Même âgé, il fructifie encore, il reste plein de sève et de verdeur » (Ps 92, 11), l'heure est sans doute venue de poser ma plume et de me préparer tranquillement à « la Rencontre », la seule qui compte, avec le Père qui est Amour, une rencontre qui peut venir à l'improviste. N'est-ce pas la seule perspective d'avenir d'un octogénaire ?
Mais, sachant cette rencontre aussi heureuse qu'inéluctable, je puis malgré tout m'y préparer en travaillant, même à un rythme ralenti : des malades attendent des visites, et des lecteurs, peut-être, un peu de nourriture. Tout en demandant au Seigneur, en récitant l'hymne de la Petite Heure de None : « Accorde-moi la vie sans fin et une vieillesse sans ténèbres », il convient de continuer à servir. Lui, Jésus, « nous a aimés jusqu'au bout », dit l'évangéliste saint Jean. J'essaie de faire de même. Cette dernière année, utilisant les possibilités d'Internet, j'ai pu éditer 7 petites brochures d'une centaine de pages : Lettre à Benoît XVI, en anglais et en français, Baba Valentin Bashige (édition augmentée), et quatre brochures destinées aux Carmélites Missionnaires Thérésiennes de la Province d'Afrique : Chaque époque sécrète ses témoins, Profil d'un prophète, Justice, Paix et Liberté, et Frères Tertiaires Carmes, cette famille de frères carmes étant une œuvre disparue du P. Palau, mais dont 4 membres assassinés durant la guerre d'Espagne seront béatifiés le 13 octobre 2013.
Après 26 ans d’apostolat dans une maison de retraite des Petites Sœurs des Pauvres,   en cette année 2016 paraît L’A Dieu chrétien, Foi et Espérance. C’est un recueil d’une cinquantaine d’homélies personnalisées, fruit d’un dialogue avec la famille de chaque défunt.

Partie complète n°3 : L’Afrique
La famille africaine patriarcale, pilier de cette société, est mise à mal par la dispersion de ses membres. Les jeunes étudient désormais, passent du collège ou du lycée à l'université, se marient avec la ou le partenaire de leur choix, sans qu'il y ait accord des deux familles, et sans que les fiancés soient de la même tribu, comme le voulait souvent la tradition ancestrale. C'est une révolution, pas toujours bien vécue. Si la poly­gamie recule, la stabilité des couples est plus fragile et la société africaine prend trop souvent le pli, malheu­reusement, de l'européenne.
Mais il y a plus grave : si j'en crois les confidences de certains de mes confrères toujours sur place, les jeunes, baptisés désormais en bas âge, n'ont pas la formation, ni souvent la ferveur de leurs parents, qui avaient dû « mériter » vraiment leur baptême après un long et dur catéchuménat de quatre ans. « La seule chose qui les intéresse », me disait un missionnaire, « ce sont les gadgets européens, mobile, smartphone etc. » Et ici et là, la pratique religieuse régresse, comme en nos pays nantis.
S'il subsiste encore une masse de bons chrétiens, comme en témoignent les nombreuses vocations religieuses et sacerdotales, aujourd'hui, les grandes métropoles africaines ou sud-américaines, nées d'une urbanisation anarchique, sécrètent les mêmes problèmes que nos banlieues : enfants de la rue, chômage, petite délinquance, ravages du sida, de la drogue et de la prostitution, toutes choses inconnues de la famille patriarcale, quand tout orphelin trouvait sa place dans la grande famille. On dirait parfois que l'Europe et l'Amérique exportent en ces pays d'Afrique ce qu’elles ont de moins bon.
Et je ne puis taire ici le problème qui déchire l'Est du Congo et me fait tant souffrir. Depuis 1996, cette région du Kivu, de Butembo à Uvira, est mise à feu et à sang, dans l'indifférence générale des Occidentaux, une indifférence motivée à n'en pas douter par les profits honteux qu'ils tirent de ce carnage. Mon cœur saigne, car toute une population que j'aime est abandonnée par la communauté internationale, égoïste et cupide.
Fin 2007, on me demanda de donner au Kivu, durant un mois, cinq sessions aux Carmélites Missionnaires Thérésiennes. J'en revins plein d'admiration pour mes confrères capables de tenir bon, de continuer à lutter contre vents et marées, sans savoir de quoi demain sera fait. On a tant tué, depuis des décennies, tant meurtri cette population qu'ils aiment que, du jour au lendemain, n'importe quel malheur peut arriver. Que Dieu leur donne la force de tout supporter ! Qu'il donne surtout au peuple congolais les dirigeants qu'il mérite, des dirigeants capables de redresser ce beau pays aux ressources inépuisables, malheureusement pillées actuellement par les pays voisins, pour le profit des puissances de l'Occident, pour notre profit... Le coltan que des enfants, les pieds dans la boue, arrachent au sol au fond de trous humides pour un salaire de misère et au péril de leur vie, est nécessaire à nos téléphones portables, à nos consoles de jeux, à nos ordinateurs... Kigali, Bujumbura et Kampala n'en produisent pas un gramme, mais les pillent et en exportent des tonnes, chez nous...
Quand je quittai Goma pour Nairobi, fin octobre 2007, je m'étonnai que l'avion, au lieu de stationner près de l'aéroport, demeurait très loin sur la piste ; pour l'approcher, on nous entassa dans une camionnette, un Combi VW : nous n'étions que 12 voyageurs pour un bi-réacteur capable d'en emporter 80. J'aurais aimé connaître la raison de cet éloignement de l'avion et le contenu de ses soutes, car les billets des voyageurs ne payaient certainement pas le prix du carburant sur un si long trajet. L'avion transportait sûrement autre chose...
La course au « coltan » (colombite-tantalite) est cause de tant de souffrances pour tout un peuple qu'elle mérite une digression. La République Démocratique du Congo (RDC) est un coffre-fort à l'assaut duquel le monde s'est jeté, surtout depuis 1996, provoquant des millions de victimes, et l'exode massif de populations spoliées de leurs maisons et de leurs terres. Elle regorge de ressources minières : cuivre, diamant industriel ou de joaillerie, or et étain, exploités depuis longtemps, sous la colonisation, mais aussi cobalt, uranium et surtout le fameux coltan, un conducteur électrique si résistant à la chaleur qu'il est devenu indispensable dans la fabrication des téléphones et ordinateurs portables, mais aussi des consoles de jeu comme la Playstation. Le Congo détiendrait 80% des réserves mondiales de ce minerai !
On connaît l'enchaînement des faits. Le terrible génocide rwandais de 1994 fut provoqué en partie par l'invasion du Rwanda par le FPR de l'actuel président Kagame qui, venu de l'Ouganda, chassa vers le Sud, de 1990 à 1994, les populations obligées de fuir de camp en camp de déplacés : mon livre L'Évangile de Quim retrace cet exode douloureux de milliers de paysans sans défense, à partir de la correspondance en catalan du Père Joaquim Vallmajo.
En 1996 fut perpétré un second génocide dont on a peu parlé : plusieurs centaines de milliers de Hutus, réfugiés au Congo, des coupables du premier génocide, mais surtout quantité d'innocentes victimes, périrent dans la forêt congolaise, pourchassés par l'armée rwandaise. Et depuis, la guerre ne cesse de désoler la province frontalière du Kivu. Son but caché, cette fois, est essentiellement économique.
L'objectif des groupes rebelles armés par les États voisins du Congo, voire des armées régulières, est incontestablement le contrôle des mines, leur exploitation illégale par les prisonniers et les enfants, pour le compte des dirigeants politiques et militaires de l'Afrique centrale, pour des hommes d'affaires africains ou occidentaux et, depuis quelque temps, chinois, en lien étroit avec les chefs rebelles.
Les experts de l'ONU ont maintes fois dénoncé ces trafics illicites : l'argent récolté par la vente du coltan finance notamment en partie l'armée rwandaise, magnifiquement équipée. Celle-ci, obligée de quitter le Kivu après les accords de paix de 2002, continue de bénéficier du pillage par des bandes armées par elle, comme le Congrès National pour la Défense du Peuple (CNDP) de Laurent Nkunda, aujourd'hui officiel­lement destitué, mais sans qu'on sache exactement sa situation réelle.
Le Rwanda demeure le pays entrepôt par lequel transite une grande partie des minerais exploités au Kivu, sans qu'aucune taxe ne soit jamais payée. Et la volonté non dissimulée de ses dirigeants est d'intégrer « de facto » le Kivu dans sa zone économique. En fait, quantité de groupes sont impliqués dans le pillage, les massacres, les viols par dizaines de milliers : le CNDP, certes, mais aussi les milices locales censées lutter contre lui – les trop célèbres Maï Maï, le M 23 soutenu et armé par le Rwanda – et même les forces armées congolaises FARDC, qui compensent ainsi souvent le non-paiement de leur solde. Des masses de personnes déplacées végètent dans des camps de fortune où les organisations humanitaires ne peuvent pénétrer qu'à leurs risques et périls.
Or, ces horreurs n'existent que parce qu'il y a des clients : le Rwanda a certes des ambitions territoriales, mais, pour le coltan, il n'est qu'un sous-traitant par qui le minerai transite vers l'Europe, le Kazakhstan ou l'Asie, d'où on le renvoie vers les raffineurs occidentaux, telles l'entreprise allemande HC Starck et l'américaine Cabot Corps qui traitent, à elles deux, entre 75 et 85% du tantale mondial. Depuis 2007, la Chine a aussi le champ libre pour l'exploitation des zones minières, s'engageant en échange à construire routes, écoles et hôpitaux...
La Mission des Nations unies en RDC est d'une inefficacité notoire pour faire respecter la paix, assurer la survie des populations partout traitées avec barbarie. Notre devoir d'Occidentaux serait d'exiger une transparence totale sur le coltan : d'où vient – et à quel prix humain – le minerai utilisé dans mon portable ? Les entreprises cultivent le flou sur leurs achats. Alors, finalement, la paix au Kivu dépend sans doute de nous aussi. Ces questions me taraudent depuis mon retour du Congo, moi pour qui les Congolais sont des frères, « ndugu zangu ». Ces drames africains n'intéressent pas les médias occidentaux : « L'homme dans son luxe ne comprend pas, il ressemble au bétail qu'on abat..., ils sont enfermés dans leur graisse », déplorait déjà jadis le psalmiste, pensant aux nantis de son temps (Ps 17, 10 ; 49, 21).
Peut-on voir une lueur d'espoir dans trois informations relativement récentes, émanant d'Italie et des États-Unis ? Peut-être, même s'il ne s'agit encore que de propositions de loi. Selon l'Agence Fides du 7 novembre 2009, trois missionnaires du Kivu dénoncèrent devant le Sénat italien un réarmement des différentes factions présentes dans la zone des mines, signe annonciateur d'un conflit plus meurtrier encore que ceux qui, depuis des années, déciment des civils par milliers dans l'indifférence du monde. Les populations locales, jadis auto-suffisantes, demandent pourtant qu'on les laisse vivre en paix ; et les troupes de l'ONU, les aides humanitaires ne sont pas la solution pour un tel drame.
S'élevant contre l'entêtement à voir en ces conflits des guerres ethniques, les missionnaires en soulignèrent les vraies causes : l'exploitation éhontée des ressources naturelles du Congo et la volonté de sociétés industrielles des pays les plus riches de s'en assurer le contrôle. Ils dirent l'urgence d'une solution politique. Des parlementaires italiens proposèrent alors d'élaborer un projet de loi en vue de vérifier l'origine des minéraux acquis par les industries européennes, afin d'éviter que la vente du coltan, notamment, ne serve à financer la guerre.
L'Agence Fides du 30 avril 2009 avait signalé une résolution semblable émanant de parlementaires des États-Unis. Le médecin Jim McDermott, notamment, député à la Chambre des représentants, qui travailla en 1987-1988 à Kinshasa au titre de l'aide internationale, préconisait une loi qui obligeât à tenir à jour un tableau situant les zones de guerre où l'on trouve le minerai, pour que les industriels ne s'y approvisionnent plus. Plusieurs sociétés comme Nokia et Intel auraient annoncé qu'elles en tiendraient compte.
Le 31 août 2010, La Croix faisait enfin état d'un rapport des Nations Unies recensant les violations des droits de l'homme dans l'ex-Zaïre. Ce rapport, portant sur 600 crimes commis dans la décennie 1993-2003, est le fruit du travail d'une équipe de 20 enquêteurs et s'intéresse notamment aux événements tragiques de 1996-1998 survenus dans les camps de réfugiés du Kivu. Certains chercheurs avancent le chiffre de 200 000 victimes pour les seuls massacres perpétrés dans ces camps. La conclusion des enquêteurs est nette : soulignant la nature systématique, méthodologique et préméditée des attaques visant les Hutus, ils affirment qu'un certain nombre d'éléments accablants, s'ils sont prouvés devant un tribunal compétent, pourraient être qualifiés de crimes de génocide. Mis en cause dans ces crimes, le gouvernement rwandais a protesté violemment, et il semble que le Congo lui-même, dont les gouvernants ne semblent guère se soucier de la souffrance des habitants de l'Est du pays, s'oppose à ce qu'un tribunal international intervienne dans cette affaire. Les coupables resteront donc impunis.
Or il y a aussi le viol collectif perpétré comme arme de guerre : témoin en est le docteur Denis Mukwege, gynécologue congolais, qui a fondé près de Bukavu, avec l'aide du PMU (« Pingstmissionens Utveck­lingssamarbete », organisme caritatif suédois) un hôpital destiné à « réparer » –  c'est le mot qui s'impose – les femmes, jeunes filles, fillettes victimes de sévices sexuels. Après des études à Angers, malgré un travail bien rémunéré en France, il choisit, en 1989, de retourner au pays pour s'occuper de l'hôpital de Lemera dont il devint médecin directeur. Malgré un salaire de misère, il y passa des années heureuses, aidant des milliers de femmes stériles à connaître la joie de la maternité. Tout fut brutalement interrompu quand, en 1996, l'hôpital fut détruit et plusieurs malades et infirmiers sauvagement tués. Le Dr Denis Mukwege s'en sortit miraculeusement. Il se réfugia à Nairobi.
Mais, très vite, il décida de retourner au Congo. C'est alors qu'il y fonda l'hôpital de Panzi et c'est là qu'il découvrit une pathologie nouvelle : la destruction volontaire et planifiée des organes génitaux des femmes. Depuis, il prend en charge ces pauvres femmes sur les plans physique, psychique, économique et juridique et fait connaître au monde la barbarie sexuelle dont elles sont victimes à l'Est du Congo.
Sur le plan médical, Denis Mukwege est reconnu comme l'un des spécialistes mondiaux du traitement des fistules. À ce titre, il a reçu un doctorat « honoris causa » de l'université d'Uméâ (Suède) en octobre 2010. Au cours de la même année, il a reçu la médaille « Valemeberg » de l'université du Michigan. En 2008, on lui avait décerné déjà le Prix Olof Palme et le Prix des Droits de l'Homme des Nations Unies ; en 2009, le Prix français des Droits de l'homme, et la croix de chevalier de la Légion d'honneur, et il fut élu « Africain de l'année » par une association de presse africaine. En 2010, il obtint le prix « Van Goedart » aux Pays-Bas et en 2011, la Belgique l'honora trois fois, par le prix « Jean-Rey », le prix « Roi-Baudoin » et le prix de paix de la ville d'Ypres. Beaucoup auraient voulu le voir candidat au Prix Nobel 2013.
Le 25 octobre 2012, il fut victime d’une agression alors qu’il rentrait chez lui, en plein centre de Bukavu. Le gardien de la maison fut abattu à bout portant après l’avoir alerté du danger. Après avoir incendié sa voiture, les agresseurs avaient ligoté le docteur, mais les gens du quartier se portèrent à son secours et les tueurs s'enfuirent avant d'achever leur victime ou de l'enlever ; il dut s'exiler en Europe : avant l'attentat de 2012, il avait soigné 30 000 femmes et jeunes filles !
En janvier 2013, à la demande des femmes du Sud-Kivu, il rentra et reprit ses activités – les 300 lits de l’hôpital de Panzi qu’il dirige à Bukavu sont de nouveau tous occupés. Deux mois après son retour en RDC, invité du centre culturel belge Wallonie-Bruxelles, le mardi 12 mars 2013, à Kinshasa, déplorant une recrudescence des cas de viols, il fit un récit poignant de son activité quotidienne à Bukavu. « Il y a juste quatre jours, on m’a appelé pour soigner, examiner, une petite fille. Une petite fille de six ans qui avait été violée », dit-il. « Quand vous écoutez le langage, pour exprimer ce qui s’est passé, d’une petite fille de six ans... Comme adulte, tout ce que ça crée en vous... Vous vous révoltez ! Vous dites : ce n’est pas possible ! » Les autorités lui ont promis une protection, mais il ne se sent pas en sécurité. Il appelle la Monusco, la force des Nations Unies, à venir protéger son hôpital ainsi que sa famille et lui-même. Mais on peut se demander : pourquoi tant d'empressement à intervenir, chez les justiciers d'Europe et d'Amérique, quand il s'agit de l'Irak, de la Syrie, du Mali... et une indifférence si coupable – et si cupide – vis-à-vis du Congo ?
Cette longue digression ne m'écarte pas du sujet de l'enquête : comment un missionnaire aimant le peuple qui l'a adopté durant des années pourrait-il passer sous silence un drame si poignant ? Il m'arrive de penser que des enfants que j'ai baptisés ou catéchisés figurent peut-être parmi les victimes des viols chaque jour bestialement perpétrés. Comment n'occuperaient-ils pas une place privilégiée dans ma prière, dans mes eucharisties ?
 

 

[1]             Le mot "dépôt" désigne, en son sens premier, la doctrine de l'Église, contenue essentiellement dans le Nouveau Testament et, dans une certaine mesure, dans les premières synthèses théologiques, élaborées par ceux que l'on appelle les Pères Apostoliques (qui avaient connu les Apôtres) et les Pères de l'Église (plus tardifs). Mais le mot est souvent détourné de son sens, témoin cette réflexion de Jean-Paul II à un évêque français, rapportée par le P. Moing dans un de ses derniers livres : Je sais qu'après moi, on ordonnera des hommes mariés. Je ne le ferai pas, car je veux garder le "dépôt". On est en droit de se demander en quoi une coutume tardive de discipline ecclésiastique, distincte de celle des chrétientés orientales (y compris celles qui sont unies à Rome), appartient au "dépôt" de la foi...

[2]             Le père Moing le signale également dans son ouvrage.

[3]             En voici la teneur : "Le concile œcuménique est muni du pouvoir souverain sur l'Église universelle. Il n'existe pas d'appel d'une décision du Pontife romain au concile œcuménique." Désormais, les n° 330-335 du nouveau Code ne comportent rien de semblable, mais la juridiction universelle du Pape y est, par contre, longuement détaillée.

[4]             On raconte qu'au début du pontificat de Jean XXIII, un monsignore, rompu au protocole du temps de Pie XII, se présenta pour lui remettre un document : il fit trois génuflexions et resta agenouillé. "Qu'est-ce que vous faites ? ", demanda Jean XXIII. "Mais vous êtes le Pape", balbutia le monsignore. "Je sais bien que je suis le Pape, dit Jean XXIII, mais si vous avez quelque chose à me dire, approchez-vous d'ici, que je vous entende." Le brave prélat avait gardé ses habitudes du pontificat antérieur, les coutumes de la "théocratie papale".

[5]             Le concile de Nicée (325) rejeta une motion obligeant les prêtres au célibat. Plus tard, cette exigence dans l'Église latine dut être maintes fois rappelée, car elle fut diversement appliquée, notamment aux XIe et XVe siècles, où le concubinage des prêtres était très fréquent. (Cf. Théo, p. 986.)