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Fernand, marié et toujours prêtre

Fernand CHAUVET
Né en
1939
Diocèse/ordre :
Coutances
Date de l'interview :
Mars 2016
N0_ordre: 
35

En entrée en matière, peux-tu nous dire rapidement ce que tu penses d’une manière générale de l’Église d’aujourd’hui ?

L’Église d’aujourd’hui, je n’en pense pas grand-chose parce qu’elle ne prépare absolument pas l’avenir et ça fait plusieurs années que je dis ça. Voyant ce qu’on voit depuis deux ans avec le changement de prêtre dans notre paroisse, il y a un retour en arrière qui se fait et qui m’effraie un peu.

Qu’est-ce qui a préparé ton engagement dans l’Église ?
Il y avait tout un contexte, je ne peux pas vraiment dire quelque chose de précis. D’origine rurale, ma mère travaillait à la journée chez des agriculteurs et, dans une famille de cultivateurs où je l’accompagnais, dans une chambre, j’ai trouvé l’Évangile. Je lisais l’Évangile et ça m’intéressait. Ce fait-là, depuis de nombreuses années, j’y repense de temps en temps.
J’étais d’une famille croyante, mais ce n’est pas ce qui m’a marqué. J’ai été plus marqué par ma mère que par mon père. Mon père allait à la messe, mais maman lisait Le Pèlerin, il y avait quelque chose de plus profond, un soutien, maman était quelqu’un de bon, de gentil avec les gens.
À partir de là, je suis allé en pension à l’institut d’Agneaux en 6e et ça s’est déroulé comme ça jusqu’au grand séminaire. Mais à Agneaux, il n’y avait rien eu de particulier pour les séminaristes sinon qu’il passait, tous les ans, un prêtre. Quand on se retrouvait seul avec lui, c’était du genre : « Est-ce que tu aimes le petit Jésus ? », ça ne passionnait pas forcément.
J’ai été au collège jusqu’en troisième et là, justement parce que je n’étais pas assez doué, il y avait le séminaire Saint-Michel fait pour les vocations tardives et ceux qui avaient plus de mal dans les études. J’ai été là et c’était déjà un peu l’image du grand séminaire : à savoir, il y avait la lecture spirituelle tous les jours…
Je me suis vraisemblablement trouvé dans le moule et, quelque part, j’en étais satisfait. Ça s’est enchaîné comme ça mais je voulais vraiment le séminaire : trois années de philosophie au lieu de deux, puis le service militaire et les deux années de théologie avec les engagements, en dernière année de séminaire : tonsure, lecteur, sous-diacre, diacre, prêtrise.
Je me souviens simplement que la première démarche a été faite assez tardivement, peut-être un an et demi avant l’ordination sacerdotale, mais je ne sais pas trop pourquoi. Est-ce que les profs du séminaire hésitaient ? Je ne sais pas.

As-tu un texte de la Parole préféré ?
Assez rapidement, au grand séminaire : le prologue de Saint Jean, que je ne comprenais pas forcément. Et aussi : « Aimez-vous les uns les autres », je dirais que c’est une parole qui m’a envahi, et puis les Béatitudes.

Quel a été ton engagement dans l’Église ?
J’ai été ordonné en décembre 1968. C’était une bonne année et on retrouvait ça, « l’esprit 68 », malgré tout, à l’intérieur du séminaire. On sentait que ça s’agitait aussi.
Puis, j’ai été en paroisse à Pontorson, de janvier à septembre. Là, j’ai mis le pied dans l’ACO (Action Catholique Ouvrière), l’aumônier départemental m’a initié.
Au bout de 6 mois, j’ai été nommé à Sartilly, où je faisais le catéchisme, les inhumations et autres et j’étais aumônier du MRJC (Mouvement Rural des Jeunes Catholiques), branche agricole et branche ouvrière et, en même temps, aumônier du collège. J’y suis resté 4 ans.
Dès le départ, je commençais à réfléchir un peu ma vie de prêtre.
À Sartilly, le curé était un peu un chartreux en paroisse, il ne disait pas grand-chose. On était trois. Le dimanche, il nous payait l’apéritif mais lui, il trinquait au café froid. Un de mes collègues en souffrait beaucoup et je l’emmenais parfois « respirer » sur la côte.
Au niveau du travail avec les jeunes, ça allait très bien : on avait des soirées de réflexion, des soirées de détente… C’est là que j’ai découvert comment je voyais ma vie de prêtre, à savoir parmi le monde. Avec les jeunes, c’était assez facile, mais avec les adultes… j’ai fait, par exemple, une tournée avec le laitier qui ne mettait les pieds à l’église qu’à la Sainte Barbe, une journée pour construire une stabulation avec des agriculteurs, travaillé au foin… Mon curé ne voyait pas ça d’un bon œil. C’était atypique mais, pour moi, je venais du milieu agricole donc je savais travailler et j’étais parmi les gens.
Ensuite, Saint-Hilaire du Harcouët, pour essayer de lancer des équipes jeunes sur le Mortainais, MRJC, mais j’étais parmi les jeunes d’abord, mais moins dans la vie des gens qu’à Sartilly.
Puis, j’ai rencontré Danièle et il a fallu prendre une décision. Cette année-là, un diacre de la paroisse a été ordonné prêtre. J’étais là et, pensant qu’à la fin de l’année on devait se marier, ça m’a foutu un coup quand même. Le soir, je retrouve Danièle et je lui dis : « Non, c’est pas possible ! Avec ce que je viens de vivre aujourd’hui. » J’avais été ordonné prêtre, c’était bien conscient, c’était sérieux. La pauvre Danièle était complètement retournée, elle n’a même pas pu aller à l’école le lendemain matin. Je suis allé la voir. On est partis sur la côte, il faisait beau ce jour-là, et c’est là que j’ai pris ma décision. À partir de là, tout s’est enchaîné.

Pourquoi n’as-tu pas souhaité « revenir à l’état laïc » ?
Non. Ça ne me disait rien. D’abord par respect des laïcs : être « réduit » à l’état laïc. Le début de ma rencontre avec l’évêque a été difficile. Au bout de cinq minutes je croyais que j’allais partir, tellement il était froid, puis ça s’est détendu. Je lui ai dit : « Vous savez, je veux bien rester, mais marié. » Il m’a dit : « C’est pas possible. » Il m’a dit « réduction à l’état laïc ». Je lui ai dit « Non, je ne demande pas ça. Je demande le mariage des prêtres. » On a goûté ensemble quand même et puis voilà ! Dans la structure de l’époque, et encore maintenant, ce n’était pas pensable.
Cette rencontre était en février/mars, il aurait voulu que je parte aussitôt mais je lui ai dit : « Non, je travaille avec les jeunes, je vais finir l’année » et je suis quand même resté jusqu’à fin juin pour terminer mes engagements. Par rapport aux prêtres de Saint-Hilaire, je les ai avertis mais ils étaient d’accord aussi que je reste jusqu’en juin.
Ça s’est su. Ce qui était bien dans l’équipe de prêtres, on était 4 ou 5, en particulier il y en avait un, quand les paroissiens lui en parlaient, il leur disait : « Pour ce qui me concerne, je suis très bien avec mon célibat mais que des prêtres veuillent se marier, je suis entièrement d’accord. »
Comme je n’ai pas voulu retourner à l’état laïc, on n’a pas pu recevoir le sacrement de mariage mais ça ne nous a pas empêchés de le célébrer, dans une salle municipale, il y avait huit/neuf prêtres, des copains, il y a eu une eucharistie et la soirée ensuite était sympa.

Quelle est devenue ta place dans l’Église ?
Aucune place. Parce que ça ne me disait rien.
J’ai été un moment où je n’allais plus à la messe. J’ai repris quand nos filles sont allées au caté. Il y avait des messes pour enfants. Il faut être cohérent. Je me suis mis à re-réfléchir.
Par rapport à l’Église, ça ne me soucie pas. Je vais à la messe pour me reposer spirituellement, me regreffer sur le Christ, j’y trouve aussi quelque chose à partir des chants même si certains me cassent les pieds, l’Eucharistie, c’est comme cela que je reprends des forces pour continuer à vivre l’Évangile, à faire attention aux autres, aux petits, aux sans grades, même à ceux qui sont plus puissants même si c’est plus difficile pour moi.

Tu n’as pas souhaité retrouver une place dans l’Église mais tu es resté prêtre, comment tu le vis ?
Par ma vie de tous les jours, par les gens que j’ai pu dépanner, en les écoutant surtout, certains en les véhiculant. Je dis : « Ma paroisse, c’est le Secours Populaire. » Les gens savent que j’ai été prêtre, je ne peux pas et je n’ai pas à le cacher. Le jour où j’ai dit à la directrice que j’avais été prêtre, d’elle-même d’ailleurs, elle est allée le dire. C’était au moment d’un repas, on était une soixantaine, ça a fait le tour. Mais, même des années après, certains me disent : « Mais tu as été prêtre ! » Ça entraîne parfois des questions, des situations un peu spéciales. Entre autres, cette dame qui a perdu son frère, et qui en veut à Dieu de le lui avoir pris ; parfois des choses plus administratives concernant un mariage, une inhumation.

Si on me demandait de dire la messe, je le ferais volontiers. Depuis plusieurs années, je regarde les papes successifs en espérant qu’ils permettent à ceux qui ont été prêtres de recélébrer. Et alors, j’aimerais qu’il y ait autour de l’autel les défavorisés de la vie, pour mettre ces gens-là en avant. Mais jusque-là, aucun pape ne l’a dit.

À travers tout ça, si on veut définir ce que c’est qu’être prêtre, comment tu le formulerais ?
C’est être là, à l’écoute des personnes avant le dogme et tout ça. Ma référence, c’est l’Évangile : pas Dieu, mais Jésus. Je m’interroge sur l’existence de Dieu, mais c’est vraiment Jésus-Christ, l’Évangile qui me dit la mission. J’ai été empêtré, comme tous, un peu dans tout ce qu’il fallait faire dans l’Église et qui, à la limite, m’empêchait de voir l’Évangile, Jésus-Christ. C’est petit à petit que je me suis désencombré de tout ce que j’ai pu apprendre sur les cérémonies, etc. Il en faut, sans doute, mais…

Il y a eu Vatican II au moment de ta formation.
Moi, ça m’a beaucoup parlé. Je me souviens de la première session, Monseigneur Guyot était venu au séminaire. Déjà, je sentais que je bouillais dans l’Église parce que, comme question, je lui avais dit : « Qu’est-ce que ça signifie tous ces évêques avec leurs mitres et leurs crosses, qui défilent ? » J’étais passé pour un trublion, mais il y en a qui riaient ce jour-là, qui depuis sont partis aussi et ont pensé bien autre chose de l’Église.
Je me suis trouvé au moment où ça commençait à se mettre en place. Je me vois encore, lors d’une messe, expliquer le changement de l’eucharistie, de la messe. Pour moi, c’est vraiment une chance pour l’Église. Pour son influence aujourd’hui, je suis assez court. Le rétropédalage est un peu embêtant : il se manifeste dans beaucoup de petites choses, j’ai un peu de mal.

Que penses-tu de l’évolution de la société ?
Beaucoup de choses ont changé. Le plus mauvais : tout ce qui est axé sur l’économique. Il en faut, mais il n’y a que ça, ou presque. Mais où est l’humain là-dedans ? Par rapport à ça, je vis dans cette société-là, c’est celle-là, aujourd’hui, et c’est à moi à améliorer, à ma place, petitement peut-être, à favoriser, au cours des rencontres, l’humain de telle ou telle personne qui se trouve écrasée. Et ça fait mal quand on voit certaines personnes venir au secours populaire. J’ai vu, à l’épicerie sociale, des personnes de cinquante ans, de tous âges, qui sont obligées de venir, ça m’a pris un peu aux tripes. C’est là que je rencontre la société actuelle, c’est le résultat de la société actuelle.

Et si on parlait un peu de l’évolution de l’Église, qu’on a évoquée très rapidement au démarrage ?
Je me demande si elle ne va pas se casser la figure. Quand je vois les personnes à la paroisse, qui sont là, et j’en fais partie, je me demande… dans vingt ans, on sera ailleurs… Des jeunes, on n’en voit pas… Le pape François est une bouffée d’oxygène. Il ouvre des perspectives. J’aimerais qu’il dure assez longtemps. Il tape dans le tas, il ne s’embarrasse pas. Ce qui me fait peur, c’est la curie. Il doit être solide. Heureusement, c’est un jésuite.
Ce qu’il martèle, c’est les pauvres, les réfugiés, les exilés. Il parle en vérité, il ne mâche pas ses mots. Il faudrait que ça se répercute dans la vie de l’Église. Elle aurait des choses à faire. Elle en fait déjà.
Je fais partie de « Habitat et Humanisme ». Ils sont partie prenante avec ceux qui s’occupent des réfugiés qui vivent dans les squats. Face à des réfugiés, on ne peut pas prendre ça seul, il faut être soutenu par une association. Dans l’idéal, pour moi, ce serait de prendre une personne ou deux chez moi. Il y a aussi le CCFD, des paroisses accueillent un couple mais c’est compliqué.

Comment verrais-tu l’évolution du prêtre dans l’Église ?
Concevoir des gens qui deviendraient prêtres pour cinq ans, par exemple. Comme ça l’a été dans les premiers temps de l’Église. Quand j’étais jeune prêtre, je faisais partie de l’équipe des prêtres du Prado et ça se disait déjà. Et que ceux qui le veulent puissent se marier. Et pourquoi ne pas ordonner des femmes ? C’est une bêtise de faire venir des prêtres africains au lieu d’ordonner des hommes mariés. Ils ont une autre culture. Ils sont parfois malheureux, déboussolés, loin de leur famille.
Depuis trente ans, un groupe de prêtres de la Manche et du Calvados, qui se sont mariés, se retrouve, avec les conjointes. René de Bailleul venait avec nous. Lui n’était pas marié mais se retrouvait bien dans ce qu’on disait, ce qu’on vivait. Le jour de son inhumation, le vicaire général a dit qu’il était « plus fidèle à l’Évangile qu’à l’Église ». Ce sont des rencontres informelles mais on y parle aussi de l’Église. On a un peu le même parcours de prêtres, en des lieux différents, et aucun des autres n’est resté vraiment lié à l’Église.
Quant aux prêtres qu’on rencontre, beaucoup ne comprennent pas pourquoi on ne peut pas se marier et pensent qu’on a eu raison. On n’a pas de problèmes avec eux. Il y en a certains qui n’attendent que ça.
Pour l’avenir : « qui vivra verra. » J’aimerais bien une Église de petits groupes plutôt que ces grandes assemblées qui sont peut-être nécessaires à certaines occasions. Célébrer l’eucharistie, même à dix ou quinze. Je serais prêt à célébrer l’eucharistie dans ces conditions, en petites communautés, et ce serait peut-être moins froid que dans des églises à moitié vides.

Aurais-tu un message principal à transmettre aux jeunes ? Quel passage de témoin ?
Ce que j’essaie de vivre : être au service, l’attention aux personnes. Il y en a qui le font. Aller vers les gens, donner un coup de main ! Les jeunes prêtres ont tendance à refaire ce qui se faisait il y a des années. Se dire que l’autre a la part de vérité que je n’ai pas, se mettre à l’écoute des autres. Le prêtre n’est pas Jésus-Christ, il a son rôle mais parmi les autres. Une image qui me revient : à Sartilly, ça m’arrivait d’aller chez les gens comme ça. J’arrive dans une maison : un homme, une femme, je me présente, on prend le café, et au bout d’un moment il dit : « ça fait longtemps que la bancelle n’a pas vu le cul d’un curé. » Il faut encore et encore aller vers les gens, et pas en de multiples réunions seulement.

En conclusion
Je suis très heureux de ma vie. Ce que je vis maintenant découle de ce que j’ai vécu avant, comme prêtre.
 

Danièle a assisté à l’interview sans intervenir. Pour terminer, nous lui demandons de nous dire son sentiment.
Pour moi, Fernand est toujours prêtre et je me situe comme épouse de prêtre. Si on a fait notre vie comme ça, c’est parce qu’il était prêtre et Dieu m’a fait un super beau cadeau en me le donnant