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Pierre Riouffrait, prêtre sans frontières

Pierre RIOUFFRAIT
Né en
1942
Diocèse/ordre :
Le Puy en Velay
Date de l'interview :
Février 2016
N0_ordre: 
36

Qu’est-ce qui a préparé votre engagement dans l’Église ?

Je pense que ce sont plusieurs éléments qui ont contribué à préparer mon engagement.
Tout d’abord, la foi de mes parents liée à leur sens des responsabilités et à leur honnêteté. Ensuite je suis entré au petit séminaire dans un groupe de la Légion de Marie et de la Jeunesse Étudiante Chrétienne (JEC). J’étais animé dès ma jeunesse du désir d’aider les pauvres, comme prêtre, sans trop savoir en quoi cela consistait. Envoyé en Algérie, durant les années de Grand Séminaire, j’ai été 2 ans maître d’école primaire dans un secteur pauvre d’Alger, au titre de la coopération civile, car j’avais demandé à ne pas faire de service militaire. Lors de mes premières années de sacerdoce, j’ai mené des activités avec le CCFD (Comité Catholique Contre la Faim et pour le Développement) et j’ai participé au mouvement laïc Vie Nouvelle, composé de chrétiens intéressés par une formation et un engagement politiques.

Quel a été votre engagement comme prêtre ?
Ordonné en 1969, j’ai passé 6 ans en France, dans le diocèse du Puy-en-Velay (Haute-Loire), comme vicaire de paroisse urbaine au Puy-en-Velay (3 ans) et aumônier de plusieurs collèges catholiques (en classes terminales, 3 ans)
Dès le début de mon sacerdoce, j’ai été animé du souci de travailler avec des laïcs, hommes, femmes, jeunes, et de me mettre à leur écoute et à leur école. Je souhaitais aussi faire l’union entre la foi et la vie, la Bible et la réalité sociale en général. J’avais l’intention de vivre simplement, de donner un témoignage de fraternité et de foi vivante et joyeuse.
J’avais aussi le désir d’aider les pauvres du Tiers Monde avec le CCFD.
En Amérique Latine, durant 40 ans, j’ai toujours été dans des paroisses de secteurs pauvres majoritairement en ville et à la campagne durant 8 ans. Je pourrais résumer ces 40 années en quelques points.
Je peux dire que les pauvres « sont entrés dans ma vie » ; j’ai cherché à ce qu’ils soient les protagonistes des changements dont ils sentent le besoin. Ma foi a été une illumination et une confirmation de leurs engagements sociaux-politiques. Les pauvres de Communautés Ecclésiales de Base (CEBs) sont devenus le critère de ma manière de vivre, de penser et de croire. Mon sacerdoce est devenu la confirmation, la garantie et la célébration collective du sacerdoce commun des baptisés et le moteur spirituel d’un changement personnel.

Qu’est-ce qu’être prêtre pour vous ?
Être prêtre, c’est, pour moi, entrer en relation avec Jésus et avec les premières Communautés Chrétiennes pour continuer la mission du Royaume. C’est aussi être garant du sacerdoce des baptisés et de son exercice. C’est encore aider les Communautés chrétiennes à « s’offrir à Dieu comme un culte agréable » (Romains, 12, 1), c’est-à-dire, se présenter devant Dieu comme un peuple fraternel ; c’est être rassembleur pour vivre ensemble la fraternité. C’est encore, comme disait Jean-Baptiste, disparaître pour que grandisse le peuple des pauvres. Or la manière actuelle d’exercer le sacerdoce n’est pas celle des premiers chrétiens ; lorsque l’empire romain mit l’Église à son service, celle-ci revint à la forme vétérotestamentaire d’exercer le sacerdoce. Pour cette raison, je pense qu’il n’est pas opportun de mettre en route le sacerdoce féminin qui serait une voie sans issue. Il faut un changement de style et de service sacerdotal pour être « prêtre à la manière des apôtres ».

Quel a été le retentissement du concile Vatican II ?
Le concile marque la fin de la chrétienté entendue comme une Église au pouvoir moraliste et dominateur. Il trace aussi le chemin d’une « Église servante et pauvre » engagée dans la construction du Royaume. C’est le retour à « l’Église Peuple de Dieu » et non plus pyramide et patriarcale. Grâce au CELAM (Conseil Épiscopal Latino-Américain), les évêques latino-américains se sont réunis pour mettre en pratique le concile en 1968, à Medellin en Colombie : c’est là qu’ont été baptisées les CEBs, qu’a commencé l’Église des pauvres désirée par le pape Jean XXIII et que la Théologie de la Libération a été l’expression de tout ce mouvement ecclésial. Le pape François est le beau fruit de tout cela. Le concile est aussi le début de l’option pour les pauvres, c’est-à-dire l’option de « faire nôtres, comme personne et comme Église, les choix des pauvres » (Message de la réunion des évêques latino-américains à Puebla au Mexique en 1979). Il est bon de répéter que le concile est, dans l’Église et pour elle, l’autorité suprême, au service de laquelle s’ordonne tout le reste.

Comment vivez-vous l’évolution de la société ?
En Amérique latine, l’évolution de la société est marquée par une lente libération des pauvres de leur pauvreté (matérielle, culturelle, religieuse…). C’est dans ce contexte que j’ai cherché à m’insérer pour participer à cette évolution et y coopérer avec la spiritualité inspirée de l’Évangile. Les situations changent au fur et à mesure que les pauvres deviennent plus conscients et plus actifs pour accélérer ce changement. Le pape François a dit en Bolivie (2015) que « ce sont principalement les pauvres qui seront les artisans de ce changement ». Ce processus est en marche et j’essaie d’y participer activement.
Cela confirme ce que disait Georges Bernanos, grand visionnaire, dans les années 1940 : « Je dis que le monde sera sauvé par les pauvres, ceux que la société moderne élimine sans les détruire parce qu’ils ne sont plus capables de s’y adapter et qu’elle n’est plus en mesure de les assimiler, jusqu’à ce que leur ingénieuse patience ait, tôt ou tard, raison de sa férocité. Je dis que les pauvres sauveront le monde, et ils le sauveront malgré eux. Ils ne demanderont rien en échange, faute de savoir le prix du service qu’ils auront rendu. Ils feront cette colossale affaire et ils n’en retireront pas un liard. […] J’affirme que le monde sera sauvé par les pauvres, c’est-à-dire, ceux que la société moderne exclut… » Les enfants humiliés, NRF Gallimard, 1945, p.198.

Comment vivez-vous l’évolution de l’Église ?
L’évolution de l’Église a pris une nouvelle direction avec le Concile Vatican II. Le « pouvoir » comme service est en train de passer du clergé aux laïcs. Le christianisme est un des chemins de la rencontre de Dieu avec l’humanité : chacune des religions est un chemin différent. L’œcuménisme est une nécessité, en particulier pour défendre la dignité humaine ainsi que le respect des droits de l’homme et la victoire sur la pauvreté due aux structures capitalistes.
La crise actuelle est due aux structures héritées de l’empire romain : le droit canon, le catéchisme catholique, les pouvoirs de monarque absolu reconnus au pape et aux évêques, la centralisation vaticane, le patriarcat, la formation sacerdotale… Ce changement a rencontré avec les deux papes précédents d’énormes résistances qui, à mon avis, vont continuer encore longtemps. Le pape François aura-t-il la capacité de réaliser quelques-uns de ces changements ? Selon Hans Kung, dans une lettre récente qu’il vient d’adresser au pape François, le plus urgent est le changement du rôle du pape. Les Églises et les religions doivent changer radicalement si elles ne veulent pas disparaître.
Personnellement, en vivant avec les CEBs l’expérience de l’Église des pauvres, je suis marginal par rapport à la structure traditionnelle de l’Église et je m’en trouve très bien.

Quelle est votre vision de l’avenir ?
La transformation sociale oblige l’Église à changer.
Au niveau de la société, les changements sociaux sont empêchés, d’une part par la super puissance militaire des États-Unis et de l’Europe réunis dans l’OTAN (Organisation du Traité Militaire de l’Atlantique Nord et de l’Occident). Nous sommes dans une troisième guerre mondiale par « morceaux » et par étapes : le chaos en est l’objectif programmé.
D’autre part, les grands moyens de communication sociale sont contrôlés par les actionnaires des multinationales et de leurs banques pour maintenir les citoyens désinformés et soumis.
De toute façon, nous allons, grâce au protagonisme des organisations populaires vers un monde meilleur… à petits pas.
Comme Église des pauvres et grâce aux CEBs, je me sens partie prenante tant de cette persécution de l’empire occidental et de la hiérarchie traditionaliste comme des changements en cours, puisque nous sommes intégrés à ces mouvements.
Au niveau ecclésial, actuellement, avec le pape François, nous sommes dans un moment favorable pour des changements dans l’Église, malgré toutes les résistances… mais pour combien de temps ?
Selon moi, nous sommes dans « le temps des laïcs », après celui des évêques, en particulier à l’époque du Concile Vatican II et celui des prêtres pour l’application des meilleures orientations du concile. Les laïcs et les femmes en particulier sont en train de gagner des espaces de pouvoir et de ministère. La collaboration entre Églises et avec les grandes religions est en train d’avancer. C’est pour cela que l’on revient, dans les Églises, à Jésus-Christ et à la spiritualité, avec les religions.
C’est au quotidien que j’essaie de vivre tout cela.

Quel message particulier pourriez-vous transmettre ?
C’est celui du pape Paul VI dans sa lettre encyclique : « L’évangélisation du monde contemporain » (Evangelii Nuntiandi, 1975). Je n’ai pas le texte en français mais en espagnol. Au n°8 : « Le Christ, en tant qu’évangélisateur, annonce avant tout un royaume… si important que tout le reste devient secondaire, qui vient par surcroît. Seulement le royaume est absolu et tout le reste est relatif. Matthieu 6, 33). » Les héritiers du royaume sont « les pauvres » (matériellement, Luc 6, 21) et ceux qui possèdent l’esprit des pauvres (Matthieu 5, 3). C’est avec les pauvres et selon eux qu’il faut le construire. Et au n°30 : « L’Église a le devoir d’annoncer la libération de millions de personnes… le devoir d’aider à ce que naisse cette libération, de donner témoignage de celle-ci, de faire qu’elle soit intégrale. »
Voici exprimé ce que je crois et ce pour quoi je vis. C’est cela qui m’anime et me rend heureux comme personne et comme chrétien, que je célèbre comme prêtre.

Voulez-vous relater les 40 années que vous avez passées en Amérique Latine ? Quel bilan en feriez-vous ?
En ce mois de février 2016, je viens de passer un anniversaire important, au cours de ce mois de mars, cela fait 40 ans que je suis parti en Amérique latine, c’était en 1976 ; j’avais 34 ans et j’étais prêtre depuis 7 ans. Je prenais le bateau à Cannes : un ami prêtre de Tence, Claude Digonnet, m’y amenait en voiture (son frère Jean, prêtre également, était à Cartagena, en Colombie). Après escales à Barcelone, Ténériffe, la Guaira (port de Caracas au Vénézuela, après une semaine sur l’océan atlantique), Cartagena (Colombie, côté atlantique), Panama et San Buenaventura (Colombie, côté pacifique), j’arrivais 3 semaines plus tard, à Guayaquil, près du Pacifique, en mars 1976. M’y attendaient Homéro, l’ami équatorien connu durant 3 ans au séminaire du Puy qui m’avait invité, l’évêque de Guayalquil, Monseigneur Bernardino Echevarria, et un prêtre français originaire du Cantal, Henri Julhes. Ainsi commença mon aventure latino-américaine. Avant de partir, j’avais passé 4 mois à Louvain, en Belgique, pour apprendre l’espagnol et des rudiments de la réalité de l’Amérique Latine ; les frites et la bière y étaient bonnes et belle était l’amitié des 40 personnes – laïcs, religieuses et prêtres – qui nous préparions pour la « mission latino-américaine ».
Comment en faire le bilan ? Je le qualifierais de positif… puisque je suis encore là 40 ans après. Je me sens heureux du chemin parcouru et des différentes étapes qu’il comprend. J’y ai découvert peu à peu, grâce aux pauvres, ce que c’était d’être homme, chrétien et prêtre, bref, de vivre pleinement.
Il y a eu 11 ans à Guayaquil : 1976-1987 : l’apprentissage de la mission.
L’amitié et la compagnie d’Homéro m’aidèrent à me familiariser avec la langue – j’ai bien mis 6 mois pour me faire comprendre ! – et avec la réalité de la paroisse d’un quartier populaire de Guayaquil. J’ai eu la grande chance de connaître Monseigneur Léonidas Proano, évêque de Riobamba dans la Cordillère des Andes : il mettait en marche dans son diocèse une pastorale à partir des indigènes dans la ligne du Concile Vatican II et de la réunion épiscopale latino-américaine de Medellin (1968, Colombie) : être une Église libératrice. Il y avait régulièrement dans son diocèse des réunions de formation animées par les théologiens de la libération : c’est là que je me suis formé et que j’ai lié amitié avec Monseigneur Proano. Sur Guayaquil, nous étions un groupe de 7 paroisses qui travaillions ensemble dans cette ligne, celles des Communautés Ecclésiales de Base (CEBs).
Trois ans plus tard, je remplaçais un prêtre espagnol, Jesus Valencia, avec qui nous travaillions et qui repartait en Espagne. La paroisse faisait partie du grand bidonville de Guayaquil, de quelques 35 000 habitants. Elle était animée par des laïcs organisés en CEBs dans chacun de ses 8 quartiers. Ce fut là une nouvelle expérience passionnante : la solidarité entre voisins était le ferment d’une foi enracinée en Jésus-Christ. Nous arrivions à ce que les messes dominicales soient la célébration de la vie quotidienne avec, d’une part, toutes ses luttes pour la satisfaction des besoins basiques : les difficultés de la misère, les maladies et la violence, et, d’autre part, la participation dans les organisations de quartier et leur dimension politique. Je découvrais et je vivais ce qu’était le Royaume mis en marche par Jésus de Nazareth : transformation des personnes, de la société et de l’Église. Cette ligne pastorale n’était pas du goût de l’évêque Bernardino, ce qui me valut divers conflits avec lui. Critiqué par l’évêque, j’ai dû changer brusquement de paroisse et aller dans une petite commune au bord de l’Océan Pacifique… À cause des pressions et des manifestations publiques des paroisses amies de Guayaquil, 3 mois plus tard, j’ai pu revenir sur la paroisse antérieure.
À partir de cette même année 1979, le travail avec les CEBs prenait une dimension nationale grâce à l’appui de Monseigneur Proano. Se mettait en place la coordination nationale de CEBs urbaines, suivie de celles des CEBs rurales, puis indigènes et enfin noires : en 1984, année de la deuxième réunion latino-américaine des CEBs, ces coordinations recouvraient pratiquement les 20 diocèses du pays. J’accompagnais les réunions nationales des CEBs urbaines qui regroupaient une douzaine de grandes villes. Les conflits avec l’évêque continuaient de temps à autres. Le dialogue fit qu’ils se terminèrent par ma nomination, en plus de la paroisse et de l’accompagnement de CEBs, comme… professeur de théologie à l’Université catholique de la ville et cela durant deux ans.
Cette période de ma vie dura 11 ans ; ce fut mon apprentissage de travailler avec et à partir des pauvres organisés en CEBs et en organisations populaires. Jésus devint pour moi l’homme concret de Nazareth, habité par la compassion et l’esprit rebelle, qui ne pouvait rester les bras croisés devant tant de souffrances et d’exploitation ; pour cela il mit en marche l’expérience du Royaume à partir des pauvres. Je découvrais qu’être prêtre, c’était permettre aux pauvres de s’approprier l’évangile et d’être les acteurs principaux d’une Église solidaire des plus défavorisés. Ensemble, nous essayions d’être « prophètes, prêtre et rois-pasteurs » ; je découvrais que je devais être le garant  de cette triple mission… mission sacerdotale que je n’avais pas connue auparavant.
Puis, j’ai passé deux ans à Rome, de 1987 à 1989 : l’approfondissement de l’option pour les pauvres. J’étais parti pour 7 à 8 ans et cela faisait 11 ans que j’étais en Équateur. Un appel de mon père âgé fut l’occasion de revenir en France pour l’accompagner de plus près dans sa vieillesse. J’en profitais pour être avec lui plus longuement, et aussi je m’inscrivais à l’université grégorienne de Rome pour des études de théologie. Ce fut l’occasion d’approfondir l’expérience équatorienne, de confirmer l’option prioritaire pour les pauvres, caractéristique de l’Église d’Amérique Latine, et de connaître un peu les réalités de la théologie de la libération dans les Églises d’Afrique et d’Asie. Je passais de longs jours de « vacances » dans la Haute-Loire de mes racines. Durant deux années scolaires, la maison Saint-Louis des Français me permit de profiter agréablement des temps de repos, de tourisme et de prière.
Ensuite, il y eut 8 ans au Nicaragua, de 1989 à 1997 : la construction de l’Église des pauvres. Alors que je pensais retourner en Équateur, la demande d’un évêque nicaraguayen me fit aller en Amérique centrale : il désirait plusieurs prêtres qui aient une expérience pastorale en Amérique latine. On était en 1989, au temps d’un gouvernement sandiniste et de la guerre civile menée contre lui par des contre-révolutionnaires financés et organisés par le gouvernement des États-Unis. Ma nouvelle paroisse au Nicaragua appartenait au diocèse de Bluefields sur la côte des Caraïbes : elle était très étendue, à peu près la moitié de la Haute-Loire. J’étais le seul prêtre avec quelques 100 000 habitants, mais avec beaucoup de ministères laïcs mis en marche par des prêtres nord-américains. C’était une Église aux mains des laïcs, l’Église des pauvres.
La guerre civile ne facilitait pas toujours le travail, mais l’enthousiasme aidant, les nombreux responsables d’une centaine de chapelles me donnaient du cœur à l’ouvrage (130 à mon départ). J’étais accompagné de 4 religieuses qui s’occupaient principalement d’organiser les services de la santé et de l’éducation, rendues difficiles par la guerre, la pauvreté et l’éloignement. Il y avait aussi 4 diacres pour le travail d’animation religieuse. Je passais la moitié de mon temps à rendre visite, chaque mois, à ces différentes communautés chrétiennes regroupées en 10 zones, principalement à cheval, mais aussi à pied et en barque ; les plus lointaines étaient à 4 journées de marche et j’en voyais les ¾ seulement une fois par an. Le climat tropical avec ses pluies continues rendait les longs déplacements difficiles. Je passais l’autre moitié à la formation de ces animateurs répartis en 27 ministères différents, soit ecclésiaux, soit sociaux, soit civiques. Je dirais que c’est durant ces années gratifiantes que j’ai pu vivre fortement la solidarité et la foi vive avec un peuple pauvre, joyeux et fraternel, malgré les difficultés en particulier venant de la violence armée.
De nouveau en Équateur, en 1997 au service de la formation.
Les années passant et les efforts physiques exigés me firent penser à reprendre un travail moins épuisant. Je choisis de retourner en Équateur, cette fois dans la Cordillère des Andes, plus précisément à Quito, la capitale. C’était en 1997, j’avais 55 ans. Commençait une décennie de grands bouleversements politiques avec le renversement de 3 présidents en 9 ans ! Le peuple des pauvres, animé par les organisations indigènes, ne supportait plus des présidents venus de l’oligarchie locale, qui considéraient le pays comme leur propriété privée.
Je passais dans plusieurs paroisses populaires de la ville, travaillant toujours dans la ligne des communautés ecclésiales de base. L’ambiance ecclésiale avait beaucoup changé. Les nouveaux évêques avaient été choisis pour leurs options traditionnalistes, généralement opposées aux CEBs et les prêtres étaient formés sans grandes connaissances du concile Vatican II ni des orientations des réunions épiscopales latino-américaines. La théologie de la libération était leur grande peur et ils n’hésitaient pas à persécuter les membres de CEBs et ceux qui s’inspiraient de la théologie de la libération.
Une dizaine d’années passèrent : l’évêque de Quito, aujourd’hui cardinal, ne renouvelait pas mon contrat. Bénéficiant de la nationalité équatorienne, je restais en Équateur. Depuis Quito, je continuais mon travail avec les CEBs qui me demandaient d’accompagner leurs animateurs pour la formation. J’allais partout dans le pays là où on m’invitait pour des cours de plusieurs jours, généralement les samedis et les dimanches.
Un ami évêque, Monseigneur Gonzalo Lopez, le seul qui appuyait les CEBs, m’invita à aller travailler dans son diocèse de l’Amazonie, Sucumbios, près de la frontière colombienne. C’était en 2008. J’acceptais tout en gardant mon travail de formation au niveau national. J’y retrouvais l’organisation pastorale que j’avais connue au Nicaragua : une Église participative, animée par les laïcs aux nombreux ministères, avec un fort engagement social et la présence de la violence armée à cause du conflit colombien. En plus d’un travail paroissial, Monseigneur Gonzalo me demandait d’aider les séminaristes, une dizaine, pour la formation théologique. Je suis resté 2 ans dans ce diocèse et j’en suis reparti juste avant que Monseigneur Gonzalo et les prêtres de la congrégation carmélite chargée du diocèse en soient expulsés par le Vatican et remplacés pat des prêtres des plus traditionnalistes, les « hérauts de l’Évangile ». Ils avaient la mission de substituer à l’actuelle pastorale une autre plus conservatrice... Entre temps, la directrice d’un journal national, El Telégrafo, me demandait d’écrire chaque mercredi un article d’opinion, « simple et clair », ce que je continue de faire jusqu’à aujourd’hui.
De retour à Quito, depuis 2010, je continue l’accompagnement des CEBs urbaines et rurales, et de temps à autres, des communautés indiennes.
Depuis plusieurs années, grâce à l’amitié de 2 jeunes prêtres indiens de l’Église épiscopalienne (branche nord-américain de l’Église Anglicane), j’anime des rencontres pour une formation pastorale des animateurs d’une soixantaine de Communautés indiennes de la région de Riobamba, dans la ligne pastorale de Monseigneur Proano. Je passe beaucoup de mon temps à Guayaquil au service des CEBs ainsi qu’à celui d’autres institutions sociales animées par des chrétiens qui s’inspirent de Monseigneur Proano ; ils trouvent peu d’appui auprès d’un clergé encadré par l’Opus Dei depuis une trentaine d’années. En décembre de l’an dernier, a été nommé un nouvel évêque, de la ligne du pape François. Comme nous sommes un groupe de laïcs, religieuses et prêtres, organisés pour le conseil pastoral, il est venu nous rendre visite et sera heureux que nous travaillions avec lui.
Actuellement, j’ai réduit mes activités : l’âge fait que la fatigue augmente plus vite et le corps demande un peu plus de ménagements. Par contre, internet m’aide beaucoup car il me permet un travail de formation à distance… pour l’Équateur ainsi qu’avec une École latino-américaine de formation virtuelle des animateurs de CEBs, fondée il y a 5 ans par la Coordination Continentale des CEBs au Mexique.
Dans les grandes lignes, voilà mon parcours dans ce qui rend présente l’Église des pauvres en Amérique latine : il me rend heureux. Je remercie tous les amis/es, pour beaucoup pauvres entre les pauvres, qui m’ont permis de cheminer ainsi : je suis celui qu’ils ont façonné peu à peu. Selon l’expression de Gustavo Gutierrez, le père de la théologie de la libération, j’ai beaucoup « bu au puits des sagesses des pauvres ». Je continue d’apprendre : la théologie de la libération s’est beaucoup diversifiée selon la réalité de chaque continent. Dans mes rencontres, je restitue ce que je découvre en offrant amitié, solidarité, formation, célébration de la vie et du royaume… C’est une façon de payer ma dette pour tant de cadeaux reçus abondamment.

Pour celles et ceux qui n’ont pas internet, mon adresse n’a pas changé : Pierre Riouffrait - Apartado - 17-02-5461 - Quito - EQUATEUR - Amérique du Sud.
Compte bancaire : Pierre Riouffrait. Banque Postale. Numéro 1 689 50 Y à Clermont-Ferrand.
Je vous signale mon blog qui a une page en français où vous pouvez trouver des documents sur le travail que je fais : http://padrepedropierre.blogspot.com.