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Vivez, que diable !

Christian DIORÉ
Né en
1937
Diocèse/ordre :
Versailles
Date de l'interview :
Avril 2018
N0_ordre: 
56
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Icône PDF Vivez, que diable !

Qu’est-ce qui a préparé ton engagement en Église, qu’est-ce que ça veut dire être prêtre ? Qu’est-ce qui a fondé ta vie ?

Ce qui a fondé ma vie, c’est d’être un peu comme un migrant, entre La Réunion qui est le pays d’origine de mon père, Madagascar où je suis né et la France qui était celui de ma maman
Je suis né à Madagascar et depuis trois siècles notre famille était à La Réunion : je n’ai donc pas vraiment de racines en France métropolitaine où je suis comme un migrant !
Un jour, je me suis dit qu’il me fallait me situer comme chrétien et qu’il me faudrait pour cela au moins entrer dans l’Église. J’étais croyant sans avoir de racines chrétiennes vraiment profondes et tout a démarré un jour au lycée de Versailles : il y avait une chapelle, et dans la chapelle, une affiche de la conférence Saint-Vincent-de-Paul.
Je me suis dit : voilà l’église où tu dois aller, et j’ai pris rendez-vous. Je suis allé dans l’équipe de la conférence Saint-Vincent-de-Paul de mon lycée. À la fin de la réunion on a fait la quête, j’étais un peu honteux, car je n’avais pas d’argent de poche tellement nous étions pauvres…
Quelques temps après mon meilleur ami, Henri, m’a dit : « Je vois que tu es chrétien, il faut que tu viennes à notre réunion » ; je suis allé chez lui : c’était une réunion de la jeunesse étudiante chrétienne, la JEC.
Toute mon implantation et mon origine de foi se situe dans ce moment-là : avec cinq autres garçons de seconde, nous avons étudié ce qui tournait autour du bureau d’orientation professionnelle du lycée et qui ne fonctionnait pas bien ; on ne faisait pas que prier mais on regardait la vraie vie ; j’ai fait le lien entre la foi et le regard sur la vie : ça a été pour moi une grande illumination.
Un an après, je reviens au lycée après avoir été malade de mon paludisme habituel, et je demande à mes copains comment s’est passée la réunion de la JEC : ils ont éclaté de rire … Pourquoi ces rires ? « Eh bien c’est parce que c’est toi que nous avons nommé comme responsable fédéral ! »
Depuis ce temps-là j’avais comme trésor de vie : un évangile, des copains et des copines, et je n’arrêtais pas d’aller de l’un vers l’autre pour vivre de l’Évangile et les aider à vivre de même ; et j’ai pensé que devenir prêtre, pour moi, c’était certainement ça : avoir une mobylette, un évangile et des copains et copines pour vivre de la foi !
Je ne savais pas ce qu’était un séminaire avant d’entrer à celui de Versailles qui m’a paru un peu étrange : je découvrais des rituels cléricaux que je ne connaissais pas, comme parler latin, s’habiller avec des soutanes noires, ne jamais aller dans la chambre d’un copain, sous peine de péché mortel ou quelque chose de ce genre-là, mais j’ai pris tout ça comme un grand éclat de rire ! Cela ne pouvait pas vraiment durer car, pour moi, c’était invraisemblable ce style de vie ; et cela n’avait pas de vraiment de rapport avec ce que je savais de la foi, mais être prêtre était peut-être de passer par ce genre d’aventure un peu bizarre !
J’avais déjà pris conscience bien auparavant, quand j’étais à la JEC, de la place importante des laïcs : je me souviens d’une réunion avec mes copains au cours de laquelle j’avais commenté un évangile que j’avais choisi de prendre ; et le prêtre qui se trouvait à côté de moi me dit : « Comment se fait-il que tu aies pris cet Évangile… je n’étais même pas au courant… » Et moi de lui répondre : « C’est quand même étrange, je suis élu officiellement responsable de ce mouvement, je trouve que je fais très bien mon travail et remplis très bien ma mission, et vous je ne sais même pas qui vous êtes... et vous vous permettez de me faire des remarques désagréables sur un bon travail que je faisais dans la foi. » Et le plus extraordinaire, c’est que ce prêtre m’a répondu : « Si c’est ça les laïcs de demain, c’est plutôt bon signe ! »
Pour moi, les « laïcs de demain », en tant que prêtre, je les ai rencontrés, j’ai travaillé avec eux comme aumônier ensuite, presque uniquement comme aumônier d’action catholique, pendant des dizaines d’années dans la jeunesse étudiante chrétienne JEC, la jeunesse ouvrière chrétienne JOC, avec une équipe de la maison, puis dans l’action catholique des milieux indépendants ACI, puis dans le mouvement des cadres chrétiens MCC, etc. J’ai même été un moment aumônier national des chrétiens de la fonction publique ; j’ai participé à l’équipe nationale ACI sur la parole de Dieu… et je me suis retrouvé secrétaire de la commission épiscopale des milieux indépendants.
Un jour, le doyen de mon doyenné du Vésinet m’a demandé d’intervenir auprès des prêtres qui se rassemblaient ce jour-là à propos justement des laïcs dans l’Église : c’était au tout début du concile Vatican II et les documents à propos des laïcs de ce concile venaient à peine de paraître ; mais ils m’étaient en fait très habituels, compte tenu de l’expérience que j’avais déjà eue comme laïcs à la JEC ; j’avais à peine 27 ans. Je leur ai expliqué qu’un baptisé, un laïc, c’est « un prêtre, un prophète et un roi », comme dit Vatican II ; ce qui a d’ailleurs beaucoup étonné tous les prêtres à qui je faisais cette conférence ! Mais pour moi ce n’était pas une réalité vraiment nouvelle, et lire ce que Vatican II avait écrit à propos des laïcs, c’était évident : par mon baptême je savais que j’étais prêtre et prophète et roi ; et cela a marqué toute ma vie de relations avec les laïcs dans l’Église.
J’ai ainsi vécu comme aumônier auprès de mouvements de laïcs pendant près d’un demi-siècle de ma vie de prêtre ! Mais devant les difficultés qu’ont eues les évêques en raison du moindre nombre de prêtres, ils ont choisi de soutenir très fort toute la fonction locale de curé et de vicaire. Donc, la place de l’action catholique a beaucoup baissé ; et à mon avis, la déperdition d’une partie de Vatican II a été sensible.
Actuellement on ne parle pas beaucoup de cela, et quand on n’en parle, c’est pour que les laïcs soient plutôt compris comme des « collaborateurs » de prêtres dans les paroisses… mais ça n’est pas vraiment ce que moi j’avais expérimenté et compris.
On dit souvent qu’il nous faut mettre en pratique les conséquences de Vatican II. Ce n’est pas faux évidemment. Mais si paradoxal que cela puisse paraître, je continue de penser que Vatican II a été plutôt une conclusion d’une grande période de l’Église : quand je dis conclusion, je pense d’abord à ce qu’il y a eu à la fin du XIXe siècle : l’encyclique Rerum Novarum, une encyclique sociale ; période suivie de près par la venue des chrétiens sociaux qui ont eu parfois bien des difficultés dans leur témoignage pour le monde qui changeait profondément au début du XXe siècle. Ce fut une période qui a été accompagnée par la spiritualité du père de Foucauld qui disait bien la prière au cœur de la vie, et au cœur même de ce monde industriel du XIXe siècle dans la montée du capitalisme, et la préparation du marxisme. Il y eut aussi ces deux petites bonnes femmes, la petite Thérèse et sainte Bernadette : petites au cœur de la grandeur et de la puissance de la vie de l’argent de l’industrie, mais si grandes dans le cœur et l’intuition spirituelle des pauvres. Et je me suis dit : « Tout cela rend bien compte de l’intuition du père de Foucauld et de son enfouissement au cœur de la vie : vivre sa foi au cœur du monde », pour lui le cœur du monde musulman où il vivait et s’était enfoui dans l’adoration permanente.
En 1929, c’est la naissance de la JOC, jeunesse ouvrière chrétienne, suivie par l’éclatement de l’action catholique dans tous les milieux sociaux ; puis lors de la guerre de 1940, beaucoup de prêtres ont connu la réalité de vivre avec les hommes, pas dans des sacristies, mais comme prisonniers, et ils ont découvert à travers cela tout un nouveau mode de relation et une nouvelle dimension de l’humanité qu’ils ont pu expérimenter. A suivi le lancement de la mission des prêtres ouvriers, mais aussi toute la découverte de l’étude de la Bible grâce à l’œcuménisme… Et Vatican II a explosé à ce moment-là !
Pour moi, Vatican II c’est vraiment la fin et comme l’apothéose de cette période merveilleuse.

Mais nous vivons actuellement une tout autre dimension historique de la vie du monde de la vie de l’Église ; il ne faut donc pas s’étonner des changements parfois radicaux de la vie pastorale, même si elle peut énerver ou scandaliser quelques anciens qui ont tellement adhéré à l’intuition et à la naissance de l’Église après Vatican II.
Maintenant, c’est une nouvelle génération de prêtres qui a été marquée par un tout autre mode de vie, et les bascules de l’histoire existent ; des changements liturgiques que ma génération a décidés ont été quelques fois forgés dans des exagérations un peu fortes… Le mouvement qui bascule dans l’autre sens se comprend assez bien, c’est le monde qui bouge, Vatican II a déjà 60 ans derrière nous et les jeunes prêtres savent bien qu’il y a toute une histoire avant, pendant et après. Il faut aussi remarquer en France un changement assez radical de la société française : que la classe ouvrière et le monde rural n’ont plus du tout la même place dans la société française qu’autrefois.
Or ces milieux-là ont beaucoup marqué l’Église à travers l’action catholique en monde rural, la jeunesse ouvrière chrétienne et l’action catholique en milieu ouvrier.
Actuellement, on sent que les sensibilités sont beaucoup plus marquées par des milieux sociaux, la bourgeoisie par exemple, et même l’aristocratie qui colorent tout à fait autrement les intuitions de l’Église (ce que les médias nomment le « vote des catholiques » !!! alors que ce milieu social est très minoritaire en nombre et en foi active !).
Et l’on retrouve de manière souvent étonnée des soutanes et des cols romain et des prières en latin et des croyants qui font leur prière à genoux et des adorations… une tout autre manière effectivement de voir les choses par rapport à mes origines et à mon histoire.
La question va devenir beaucoup plus intéressante si on la pose autrement : comment, progressivement, trouver une relecture historique commune de toute la vitalité de l’Église dans les 70 dernières années…

Et quel serait votre message, celui que vous aimeriez transmettre maintenant ?
Mon message ? « Vivez, que diable ! »
Je crois que c’est la vie qui commande ; ce ne sont donc pas les modes théologiques ou liturgiques qui commandent : Jésus est le Verbe fait chair, la Parole incarnée, et c’est à partir de son incarnation qu’Il parle et que parlera l’Église. Jésus ne parle pas en général de la vie : il parle de personnes précises, de personnes qu’il rencontre… une prostituée, des pêcheurs au bord du lac, des responsables de synagogues, des pharisiens ; il parle de la fidélité à l’alliance, du pardon etc.
Ce ne sont pas avec des théories que l’on peut vivre et dire les choses essentielles de la foi : Jésus n’a pas un discours théorique sur le pain, il part du pain, il prend le pain, et dit : « Ceci est mon corps. » Il regarde la vie des gens, il regarde ce qu’ils vivent, ce dont ils se réjouissent, ce dont ils souffrent, et non pas la théorie de la vie…
Pour moi, c’est ça le chemin de la foi ; c’est toujours un chemin en incarnation, qui regarde les réalités, les personnes et la vie, qui trouve le sens à la lumière de la vie incarnée de Jésus.
Mon message principal serait : Vivons ! Ou, comme le dit le livre du Deutéronome, en choisissant la vie !
Deutéronome chapitre 30 : « Vois : je mets aujourd’hui devant toi la vie et le bonheur, la mort et le malheur… C’est la vie et la mort que j’ai mise devant vous, c’est la bénédiction et la malédiction. Tu choisiras la vie pour que tu vives, toi et ta descendance, en aimant le Seigneur ton Dieu, en écoutant sa voix et en attachant à lui. »
Choisis la vie, « que diable », c’est pour provoquer, car je crois qu’il faut un peu de provocation, sinon c’est trop pontifiant !

Ce sont donc les rencontres que tu as faites qui t’ont aidé à tracer ton chemin : pourquoi tu n’as pas été curé, uniquement aumônier d’action catholique ?
C’est parce que c’était déjà mon enracinement dans l’Église. Qu’est-ce que « être prêtre » ?
Le Corps du Christ est au cœur de ce monde, et « lorsque deux ou trois sont réunis en mon nom », comme disait Jésus, « je suis au milieu d’eux ». Donc, la rencontre du Christ se fait bien au cœur de ce peuple de Dieu qui vit dans le monde, et ce peuple de Dieu, c’est lui le Corps du Christ !
Il est bon à certains moments de signifier la « Tête de ce Corps » et là, c’est le prêtre, c’est lui ; c’est lui qui, dans l’eucharistie, c’est-à-dire dans le sommet de toute cette grande mise en accueil du monde, depuis la parole de Dieu, à travers le témoignage de la foi, c’est à ce moment, lorsque le peuple est rassemblé, que le prêtre explicite que c’est bien le Corps du Christ : « Prenez et mangez, c’est mon Corps c’est mon Sang pour vous. »
Le prêtre signifie cela ; il n’a pas de pouvoirs particuliers, n’a pas besoin de costume ou de processions, ou de faire le guignol ; il est ce signe visible qui rassemble ce peuple au cœur du monde au nom du Christ, tête de tout le Corps, pour lui donner toute l’espérance de la résurrection.

Quand le peuple est rassemblé, tu dis que tu n’es pas un religieux qui consacre sa vie à Dieu dans le silence de son monastère, mais que tu es signe de la tête du Corps du Christ : tu conçois donc ta vocation comme la tête du Christ dans un peuple rassemblé ?
Oui, ce qui m’a marqué dans toute ma vie et dans toute mon histoire, c’est qu’il y a une composante profonde dans notre foi : « Dieu a tellement aimé le monde qu’il lui a donné son fils. » Le Corps du Christ qui se rassemble en permanence, ce sont ceux qui se reçoivent du Christ, ceux qui sont les baptisés, ceux qui sont « prêtres, prophètes et rois », ceux qui célèbrent leur Seigneur dans les actes d’amour, de création, de solidarité, tous ceux qui disent le sens, tout ceux qui aident à découvrir le sens de cette vie, en quoi ça ouvre un avenir de vivre tout ça… Il faut bien que ces gens-là aient quelqu’un qui signifie la « Tête de ce Corps » lorsqu’ils sont tous rassemblés.
Et bien ça c’est le prêtre ! C’est du moins ainsi que moi, je vis mon ministère depuis toujours.
Il y a là un grand compagnonnage, il y a là une grande amitié avec le Christ, c’est comme cela que je le vois : je ne le vois pas en termes de pouvoir ou en terme clérical.

Ce qui fait éviter ce côté clérical, c’est peut-être que tu étais avec des hommes et des femmes actifs, avec des décisions à prendre dans le monde réel… des personnes cherchant chacune au mieux ce qu’elles ont à vivre : c’est bien ça, les gens vers qui tu es envoyé dans les paroisses ou dans tous les mouvements ?
Oui, ce sont les gens, les gens cœur du monde, et l’Évangile au cœur de ce monde-là.
Je n’ai pas d’hérédité chrétienne particulière. Le jour de mon ordination à la cathédrale, tout était en latin, mais mes frères et sœurs et mes parents étaient là. Ils ont compris même les mots qu’ils n’ont pas compris ! ; ils sont tous rentrés à pied chez eux, joyeux mais trop pauvres pour se payer le bus, et quand je suis arrivé à la maison pour le déjeuner, mon père étais un peu inquiet et affolé : il avait invité le vicaire de la paroisse, mais il ne savait pas comment faire pour l’accueillir, on n’avait jamais eu de prêtre à la maison ! Et devant son inquiétude, j’ai répondu à mon père : « Eh bien, tu diras à ce prêtre : bonjour ; ensuite, tu lui diras : asseyez-vous, et ensuite, tu lui diras : Voulez-vous un whisky ? » !
Ce qui m’a frappé quand on a célébré mes 40 ans, puis 50 ans d’ordination, puis mes 80 ans, c’est que ma vie et ces fêtes ont été un grand bouquet de fraternités : j’ai retrouvé tellement d’amis, tellement de proches, de la famille, des amis, des voisinages de toute mon histoire… moi je ne voulais pas fêter tout cela mais plusieurs membres de ma famille et de mes amis se sont débrouillés pour remonter dans mon histoire, sans avoir mon carnet d’adresses. Ils ont retrouvé presque toutes les personnes que j’ai connues, que j’aime !
Et ils m’ont même offert un bouquet de tendresses extraordinaires : aller aux États-Unis sur le Queen Mary, et retraverser la mer comme je l’avais fait tout au long de ma jeunesse et de mon enfance, quand nous allions de Madagascar en France !
Voilà la fraternité, c’est un bouquet de tendresses, qui rassemblent toutes les personnes qui ont habité notre histoire.
Tout cela me dépasse toujours, car on ne pèse pas les conséquences de tout ce que l’on est, de tout ce que l’on vit, de tout ce que l’on a fait et de tout ce que l’on a dit… toutes ces rencontres, je les ai vécues en densité.
Ça remonte très, très loin… c’était sans doute autour de ma quatrième, un moment très fort de ma vie ; au milieu du collège, dans la cour, tout seul, là, comme une évidence : « Toi aussi…, ou quelque chose comme ça », car il n’y avait pas de mots ; mais moi, j’ai tout de suite compris : ça voulait dire « être prêtre »…
C’est une grande confiance au sens fort du mot « se fier » : j’y crois et bien voilà mon humanité. Je ne suis pas inquiet, ce n’est plus mon monde actuellement, car j’ai vieilli ; ce n’est plus exactement l’Église dans laquelle j’ai travaillé et où j’ai été responsable.
Mais l’histoire se continue et je fais confiance ; j’apporte ma petite part de moi-même sans changer ce que je crois et ce que je pensais, en ne perdant pas toute mon originalité !
Car l’originalité, c’est une forme de la grâce de Dieu !