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Une vie recomposée…

Francis VACHETTE
Né en
1930
Diocèse/ordre :
Ordre des Frères Prêcheurs
Date de l'interview :
Janvier 2017
N0_ordre: 
47
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Icône PDF Une vie recomposée…

Entré dans l’Ordre des Frères Prêcheurs en 1951
        Sorti de cet Ordre en 1974
 

Qu’est-ce qui a préparé votre vocation de religieux chez les dominicains ?
Je reconnais bien ce qui s’est passé pour moi quant à la préparation de la vie dominicaine dans une parole du jésuite Michel de Certeau : mon engagement provenait de « quelque chose sans quoi je ne pouvais plus vivre et qui pourtant n’a pas été l’objet d’un choix » (Le christianisme éclaté, Paris, éditions du Seuil, 1974, p 58). Autrement dit, une « vocation », lâchons le mot, celle qui fut mienne, échappe à toute définition comme elle est à écarter de tout embrigadement dont j’ai toujours eu horreur. Elle fut le fruit d’un étonnement, d’un émerveillement devant les Évangiles comme Parole de Dieu. Cet étonnement émerveillé qui a pris forme dans la vie dominicaine un long moment subsiste encore aujourd’hui, mais tout autrement… Bien entendu, il y a eu les circonstances accueillies avec l’intelligence du cœur et celle des tripes, avec toute l’ambiguïté qu’elles comportaient. Depuis le « Je vous salue Marie… » appris aux genoux de ma mère, jusqu’à l’année de terminale et les activités du scoutisme au collège oratorien de Juilly.

Comment avez-vous connu les Dominicains ?
Là encore, les circonstances ! Devenu étudiant en droit, je fais connaissance à l’aumônerie de la Faculté, à Paris, d’un dominicain peu séduisant d’ailleurs. Nos entretiens le conduisent à m’orienter vers le couvent de Saint-Jacques, à Paris 13e, où se tiennent tous les mois des soirées réservées aux seuls garçons, comportant repas, office des complies avec les religieux et conférence donnée par des dominicains tels que Chenu, Congar, Feret. Autrement dit, le haut niveau dans l’intelligence de la foi, le tout dans un climat de liberté vraie. Ce à quoi j’aspire. Donc, au cours de mes études de droit, dans la période explosive du tout de suite après-guerre, opère une séduction certaine de la vie dominicaine, dans un idéalisme qui vient résoudre des incertitudes anxieuses sur la vie professionnelle et les séductions féminines qui me tracassent également.
Tout ceci est à la source d’un engagement pris sans les sérieux discernements qu’il eût exigés et provoque un désengagement décidé vingt-deux ans plus tard quand le milieu protecteur de la vie dominicaine aura volé en éclats.

Que voulez-vous dire par « le milieu protecteur de la vie dominicaine a volé en éclats ? »
Ce que je puis dire sur cette question relève d’une époque sans doute révolue (1950-1975). Pendant toute la période préconciliaire, les huit années d’apprentissage et d’études nous plongeaient dans un milieu religieux isolé des affaires du monde avec l’endormissement qu’il entretient. Compte tenu du service militaire en Allemagne qui fut un autre type d’enfermement, ce statut a duré dix ans.
Au cours des douze années qui ont suivi, j’ai été successivement : aumônier attaché à la Faculté de Droit à Paris, prieur du couvent de Strasbourg ancré dans le milieu universitaire et, après une année sabbatique, maître des novices, c’est-à-dire appelé à encadrer la première année de vie dominicaine.
Au travers des ruptures de rythme que ces différentes fonctions provoquaient dans ma vie personnelle, sans oublier les tensions et les détentes que le phénomène Vatican II entraînait, j’ai perçu qu’ayant baigné dans un milieu religieux très structuré et finalement pour moi très protecteur, j’en avais oublié l’apprentissage de la liberté. Quand ce milieu-là eut volé en éclats, du fait notamment de la pression des jeunes générations, le roi était nu… mais non sans armature, j’y reviendrai sans doute.
Pour l’heure, à l’ouverture d’une crise qui s’est étendue sur sept ou huit ans, je passe de tensions extrêmes à une sorte d’étouffement. La Parole que j’ai à dire ne me parle plus. C’est l’impasse.

L’impasse ?
Tout récemment, émerge de ma mémoire un souvenir très ancien mais pour moi lumineux. En classe de seconde, la dissertation de français porte sur le sujet classique : une comparaison entre Montaigne et Pascal. Mon devoir reçoit une seule correction de l’excellent professeur de Lettres : « Qui veut faire l’ange fait la bête. » (Pascal, Pensées, Br 358). Eh bien ! Pour une correction, c’en était une ! Il m’a fallu soixante-dix ans pour enfin l’entendre. Pour ne pas tomber dans une apparence de vie religieuse, j’ai préféré décider là de mon existence au risque d’un lâchage.

Pourquoi ce terme péjoratif de « lâchage » ?
Je maintiens, en effet, ce mot péjoratif qui peut revêtir deux sens :
- ou bien je suis un lâche qui supporte de passer pour un lâche avec la disqualification totale de l’Institution et la désapprobation tenace de quelques-uns !
- ou bien j’ose décider de quitter des engagements premiers non vraiment respectés et dont le maintien apparent revient à une imposture.

Et que voulez-vous dire par « la Parole ne me parle plus » ?
Vous avez raison de revenir à cela. En effet, le rôle, la fonction, la tâche et le plaisir d’un Dominicain, c’est-à-dire d’un frère prêcheur, sont de dire aux hommes et aux femmes de son temps ce qu’il croit être Parole de Dieu. Encore faut-il qu’il trouve en lui les résonances de cette Parole. S’ouvre ici un immense territoire de réflexions que j’ai tenté de traverser dans un ouvrage : Sur cette parole s’appuie ma confiance (éditions de l’Atelier, Paris, 2007), qui retrace mon itinéraire. Mon « métier » de prêcheur m’amène à beaucoup parler, écrire, enseigner, jusqu’au jour où je ne m’y retrouve plus. Je suis aphasique. Alors qu’on me demande de parler, je n’entends plus rien de cette Parole qui n’a plus pour moi ni sens ni même non-sens.
Dans ce désert, je dois à deux amis très chers d’avoir été écouté : cette femme et cet homme – lui-même dominicain –, aujourd’hui décédés, étaient des êtres libres et vrais, libres parce que vrais. Dans ma dépossession et mon dégoût de tout, par leur seule présence, j’ai su que j’étais cru. Et après des années, la présence de ma femme aidant, ayant abandonné tout désir d’appropriation d’un dieu dont j’avais trop discouru comme d’un objet, j’ai pu entendre quelque chose de la parole évangélique mais tout autrement. Dans ce « tout autrement », je ne cesse de la remâcher.

Pour vous, qu’est-ce qu’être prêtre ?
Question difficile ! J’ai très rarement été interrogé sur cette question et jamais sous cette forme qui me semble appeler une réponse théorique. Enfin, je me lance mais à partir de mon histoire personnelle.
Petit garçon, je veux faire comme le prêtre célébrant la messe et prêchant. Ce processus d’identification est à nouveau fort utilisé dans les paroisses, j’espère qu’on en connaît les ambiguïtés. À ce stade, le prêtre est celui qui fait des choses sacrées avec une certaine mise en scène. Au moment où je décide d’entrer chez les dominicains, un camarade me dit : « Alors, tous les deux, nous allons “faire curéˮ, ce que je ne voulais surtout pas être ! Il ajoute : “moi, comme fantassin, toi dans la cavalerie !ˮ » J’ai ri ! Aujourd’hui je rirais moins. J’ai été ordonné en 1959. Dans cette Église préconciliaire, le prêtre était « quelqu’un », avec une position sociale, doté du pouvoir de toucher le divin. Et je puis témoigner – des correspondances en font foi – que j’ai été perçu comme cela par mon entourage proche ou lointain. Dès que j’ai été revêtu de la robe dominicaine, je me suis trouvé également revêtu de puissance divine. Illusion désastreuse pour tous que de se voir placé en intermédiaire entre un profane et un sacré, et sans doute s’y complaire ! Plus tard, hélas, j’ai pu vivre la célébration de l’Eucharistie comme un pouvoir, alors qu’elle ne peut être célébrée que dans l’extrême de la dépossession !
Bref, j’ai toutefois eu la conviction d’être à ma place de prêtre quand pour tel ou telle j’ai « fait signe » en indiquant une direction, en exprimant ce qui était là sans être dit, en ouvrant un espace où l’autre peut respirer quelque chose de l’Évangile.

Que faut-il, selon vous, entendre par sacré ?
Vous avez donc remarqué que, sans l’avoir cherché, j’ai usé de ce mot de sacré, l’un des plus équivoques qui puisse être aujourd’hui. Me voilà pris au piège !
S’il y a un mot qui est totalement dévalué dans notre culture occidentale contemporaine, c’est bien celui-là, à une exception près : « un tel vient d’être sacré champion de telle discipline sportive. » Le reste appartient au sociologue, à l’anthropologue, à l’historien des religions, mais c’est autre chose que d’entendre ce mot à partir de l’Évangile.
Pour moi, il n’y a pas d’autre sacré que le sacré de communion entre nous les humains. C’est-à-dire, traverser les uns avec les autres, les uns par les autres, la vie donc la mort en portant une Parole qui vous porte : Jésus, le Christ. Cet endroit où se forge la communion et où Dieu s’y manifeste, est intouchable, intangible parce que fondateur. C’est sacré.
C’est d’ailleurs l’inscription que nous recevons à titre de signe au jour du baptême. J’en ai eu l’intuition vive au lendemain de mon ordination sacerdotale. Revenant vers mon couvent d’études, je me demande tout à trac : « Et maintenant, que faire ? Je crois que j’ai à devenir un baptisé. » Je ne savais pas que j’aurais à vivre ce paradoxe. Il y a en effet un sacerdoce des baptisés, c’est la redécouverte de Vatican II ; et être un baptisé, c’est apprendre à vivre ce sacerdoce des baptisés, c’est emprunter un chemin que je place sous le signe de la reconnaissance, c’est-à-dire d’exploration dans la foi, de rencontre de soi et des autres et enfin d’entrée dans la communion reconnaissante. J’ai longuement médité ces choses que je vous dis en trois mots aujourd’hui. Tout est sous le signe de la reconnaissance : nous apportons ce que nous aimons et ce que nous aimons, c’est la donation sans condition d’une Parole et donc d’une Présence. Alors, nous devenons des « eucharistiants » (Ro 1, 21). Il s’agit, avant tout, d’une manière d’être. Et le prêtre ordonné pourrait bien être, dans un groupe, le premier violon pour la partition qui se joue là. Peut-être ai-je ainsi répondu à votre question : « Qu’est-ce qu’être prêtre ? »

Comment votre vie de laïc a-t-elle pu être en continuité, en conformité profonde avec votre foi ? Comment la rupture a-t-elle pu être évitée ?
Cette question de la continuité dans la rupture me plonge dans un abîme d’interrogation : comment ai-je pu tenir le coup dans cette rupture ? Quelques points sont pour moi certains.
Le moment de la rupture a d’abord été vécu du point de vue de la foi comme une délivrance, d’autant plus que j’allais me marier. Et, à la fois, un peu plus tard, comme une épreuve. J’étais au défi des contraintes professionnelles, en butte avec ma femme à des tribulations en rafale. Et la rupture révélait en moi la cassure intérieure. Dans cette période de la rupture, mes proches tant parmi les dominicains que mon entourage familial et amical m’ont puissamment aidé par leur silence, leur étonnement attristé, leur amitié efficace. À quelques exceptions près, personne ne m’a démoli. Sans accusation ni excuse, on a continué de me faire crédit.
Et ma femme qui respire dans la foi, qui la laisse voir sans chercher à la montrer… le dialogue constant avec elle m’a ramené sans doute au lieu que je disais au début de notre entretien : l’Évangile est une façon de comprendre et d’apercevoir le monde sans quoi je ne pourrais plus vivre.
Toutefois cette continuité ne saurait être conformité ! Par exemple, j’ai admis qu’en dépit d’honnêtes efforts pendant des années, je ne sais pas prier. J’ai seulement le sentiment d’être prié et, glanant dans le champ de la Parole de Dieu, d’entrer en remâchant cette Parole dans le profond de l’expérience humaine telle que l’Évangile la révèle.

Quelle a été votre vie professionnelle ?
Quatre mots résumeront la situation : intéressante, déstabilisante, fructueuse et fatigante.
Ayant été formé aux arcanes du droit, j’ai pu accéder à la profession de juriste en droit des sociétés et donc d’avocat. Par là j’entrais dans le monde des entreprises, me familiarisant avec une langue nouvelle et avec la culture du donnant-donnant à laquelle je n’étais pas préparé. Le tout dans un milieu aux réflexes assez agressifs et dans la perspective d’avoir à gagner le pain du ménage. J’ai donc dû faire un immense travail de réadaptation sur les plans intellectuel, relationnel, spirituel.

Et le concile Vatican II, comment l’avez-vous vécu ?
Je commence les études proprement dites de théologie en 1958, j’ai donc été formé à cette discipline selon la théologie de Vatican II. Il y avait en effet, au Saulchoir, le couvent d’études, des professeurs dominicains qui ont été les chevilles ouvrières dans les ateliers qui ont préparé le Concile : les pères Congar, Chenu, Gy, Liégé, et d’autres plus jeunes, tel Claude Geffre. Par eux nous baignions déjà dans la théologie du concile tout en gardant quotidiennement un œil sur la Somme théologique – en latin – de saint Thomas d’Aquin et ce pendant quatre ans. C’est, du point de vue de l’intelligence de la foi, cette armature qui a contribué à me tenir debout quand l’armure du milieu protecteur eut volé en éclats. En un mot, j’ai accueilli les dispositions du concile avec une grande joie, venant confirmer un enseignement pour l’essentiel de belle tenue.

Et l’après concile ?
Une seule chose à dire sur l’après concile, cinquante ans après. Les artisans de Vatican II, du père de Lubac et d’autres jusqu’au père Yves Congar (j’ai connu très personnellement ce dernier), étaient des visionnaires avertis des sujets qu’ils traitaient par des études approfondies. Les épiscopats les ont approuvés mais n’ont pas suivi réellement leur vision des choses tant seraient éprouvantes les métamorphoses exigées, surtout lorsque, par toute une éducation de base, on reste sanglé dans des conceptions dogmatistes et moralisantes. D’autre part, en dépit d’une bonne volonté certaine, ceux qui s’intéressaient aux rapports entre l’Église et le monde ont trop vite pensé qu’ils apportaient, avec le Concile, une solution à la crise mondiale qui s’annonçait. En réalité, l’Église aussi portait la crise avec elle, sans pouvoir sortir d’un sillon devenu dans bien des cas une ornière. En effet, c’est un énorme effort à fournir que de « se renouveler par une transformation spirituelle de l’intelligence » (Eph 4, 23), si bien que rien vraiment ne bouge tant qu’on n’en voit pas la nécessité impérieuse. Toutefois, la parole du pape François apporte depuis quatre ans une lueur.

Et l’avenir, comment le voyez-vous ?
J’ai une vision assez claire du passé proche : 1905, Einstein ; 1912, Debussy, Picasso et Braque ; 1913, Marcel Proust, mais aussi 1914 et 1917, ce qui allait devenir l’atrocité totalitaire. C’est le siècle où je suis né, où je me repère. Quant à l’avenir, il naît sans moi et comment ? Je ne sais.
Quelques traits s’annoncent :
- la globalisation et son auxiliaire, la révolution numérique qui met en cause deux dimensions fondamentales de notre humanité : l’espace et le temps ;
- la polarisation sur l’espace marchand qui dévore tout ;
- les flux migratoires qui déplacent les uns et délogent les autres.
Dans mon non-savoir sur cet avenir, un mot s’impose à moi : veiller. La vigilance me semble la seule arme contre notre impuissance devant la menace de confusion dévoratrice de tout.