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Prêtre séculier après Vatican II

Noël BROSSEAU
Né en
1941
Diocèse/ordre :
Angers
Date de l'interview :
Juin 2016
N0_ordre: 
44

J’ai cru comprendre que vos années de séminaire avaient coïncidé avec le temps du concile Vatican II, c’est-à-dire entre 1958 et 1965. Est-ce exact ?

J'ai été ordonné prêtre en 1965. L'avenir était ouvert, c'était la clôture du Concile de toute l'Église catholique convoqué par Jean XXIII. Deux mois après son entrée en fonction, il annonce en janvier 1959 son intention de convoquer ce concile nommé Vatican II.
J'ai donc fait tout mon séminaire pendant ce temps du concile, puisque j'y suis entré en octobre 1958. En novembre, c'est la mort du pape Pie XII ; en janvier 1959, c'est la mort de l'évêque Chappoulie. C'était de l'émotion et cela a fait entrer le poste de télévision (qui semblerait maintenant préhistorique) dans le vénérable amphi affecté aux cours ou à l'oraison matinale. La mort d'un vieux pape ne paraissait pas extraordinaire à un jeune de dix-sept ans. Au contraire, l'arrivée d'un nouveau et l'intérêt des journaux et radios pour ce qui se passait dans l'Église était quelque chose de prometteur. C'est un âge et c'était l'époque où on était sûr que naturellement les choses nouvelles étaient meilleures que les anciennes...
Me voici donc dans un état quasi-ecclésiastique, pour cinq ans de cette « école normale » de prêtres. Exercices religieux divers, études (philosophie, théologie), vie en communauté : tout cela se passait dans un cadre de vie qui paraissait très antique et immuable. Mais nous suivions avec d'autant plus d'intérêt les débats pendant les sessions du concile.
Par contre, les trois mois d'été amenaient un changement complet : ils étaient occupés à des travaux à la maison, à des colos ou à des voyages ou sessions diverses : Centre National de Pastorale Liturgique (1er sujet choisi au concile), sessions d’hébreu biblique, d’« Économie et humanisme » ou encore sur l’Église d’aujourd’hui avec Mgr Matagrin.
Mais, principalement, le service militaire, au bout de trois années de séminaire, m'a occupé dix-huit mois (quand j'ai commencé, c'était vingt-huit de prévus), dont quatorze en Algérie.

Comment avez-vous vécu ces 18 mois ?
De septembre 1961 à février 1963, on peut parler d'un sevrage d’« exercices spirituels » assez complet ! Une récollection à Toulon, puis une à Alger, par l'aumônerie militaire. Autrement, j'avais toujours la bible de Jérusalem dans la poche de treillis, en petit format ; et j'aimais lire un petit volume des lettres de Voillaume, qui présentait la spiritualité de l’« enfouissement », que je n'avais pas choisi : j'étais de fait dans la situation de diaspora. La Bible et la personne de Jésus selon les évangiles étaient des repères sûrs.
Ce qui est devenu important, c'est la rencontre avec des jeunes de mon âge de tous milieux, la situation de guerre en Algérie avec l'OAS dans les villes, l’Islam des Algériens, nommés FSNA en langage militaire dans l'unité de tirailleurs algériens où j'étais, l'Église des chrétiens en Algérie rencontrée à Dellys, ou Bab-el-oued. Dans son système, la formation reçue au séminaire donnait aussi une intériorisation qui était une force. Mais, curieusement, la discipline militaire donnait une certaine liberté alors que l'esprit ecclésiastique pouvait conduire au scrupule. Ah ! J’oubliais qu'avant de partir à l'armée, je m'étais abonné à Informations Catholiques Internationales, qui faisait largement écho aux débats du concile.

Après le service militaire, vous revenez au séminaire ?
Au retour du service militaire (1963), je tombe dans une Église en plein mouvement de concile : les rites, les vêtements, les idées... Cela donne une période de confusion où la belle organisation va souffrir. On met souvent sur le compte du concile des changements qui ont débuté bien avant. Mais le concile en fait un débat général. Dur d'être supérieur de séminaire en ces années-là : « Dis-ma oui, Dis-ma non, mais dis-ma oui ou non », chantions-nous à Henri Dima, qui naviguait au plus près de la côte. En effet, tout devenait interprétable. Une circulaire de « Rome » arrive en plein dans ce moment pour dire que bien entendu, les cours dans les séminaires doivent toujours avoir lieu en latin. Surprise ! Un professeur nous dit qu'il ne faut pas en tenir compte... Alors il faut trier dans ce qui vient de « Rome » ? Par ailleurs le bréviaire des prières quotidiennes était toujours obligatoire 'sub gravi' et en latin. Nous avons rapidement appris qu'il ne fallait pas poser la question. Et la théologie cessait d'être seulement une matière scolaire, pour devenir une réflexion qui cherchait à comprendre aussi notre monde et sa culture, dans une confrontation féconde. La question de l'obligation du célibat et la comparaison avec la coutume de l'Église d'Orient étaient aussi à l'ordre du jour, mais sans être encore centrale. Faussement naïf, le pape Jean XXIII avait donc ouvert une ère de liberté dans le débat qui semblait devoir mettre l'Église à terre, tellement c'était nouveau. En fait ce n'était nouveau que pour ceux qui avaient fait de l’« infaillibilité pontificale », définie en 1870, le sommet et le point final du gouvernement de l'Église.

Après votre ordination, en 1965, à quoi avez-vous été appelé par votre évêque ?
Une fois ordonné, en avril 1965, je fais un bref stage en paroisse rurale, puis je suis nommé à faire des études (j'ai choisi licence de lettres modernes). Je n'avais que 23 ans, et je me dis que ça peut être bon de faire des études : quel que soit le ministère que j’aurai, un travail intellectuel peut toujours faire partie du ministère de prêtre, et pas seulement comme professeur dans l’enseignement catholique.
C'est en 1968 que je termine ces études et que je commence à être prof, au petit séminaire. On attribue beaucoup aux mouvements de mai 68, et en effet, c'était énorme en profondeur ; mais ce mouvement opérait comme un formidable accélérateur de ce qui couvait déjà. Cela a été finement analysé par beaucoup, mais je peux dire que cela a été pour moi un très fort moment de formation sur la vie politique, sur l'autorité, sur les institutions, sur l’enseignement : au petit séminaire, je discutais avec mes collègues laïcs de mon âge avec beaucoup de liberté et de convivialité, au sein d’une section CFDT de l’enseignement privé. Nous introduisions un esprit différent dans une Église et une école qui digéraient tout juste le concile.
Il me reste de ce moment-là un regard sur l'Église qui ne la confond pas avec son gouvernement. Et je constate malheureusement qu'on s'est remis à dire « l'Église » pour dire le magistère de, ou les responsables de…
En mai 68, avec une bonne part d'inconscience, toute une population juvénile pouvait remettre en cause la société, avec des « analyses », un « questionnement », une « problématique » etc. L'opinion raisonnable était bousculée et inquiète de « Qu'est-ce qu'ils veulent ? », mais elle n'avait pas encore peur. Les débats pouvaient être confus, et on votait quelquefois trop vite ! Mais c'était une école où les jeunes devenaient acteurs, et non soumis : dans le choix des responsables, par exemple, quelle idée, disions-nous, de donner l’avantage aux plus vieux « au bénéfice de l’âge  » ! À l'Université Catholique de l'Ouest, des profs passaient dans les groupes de discussion qui occupaient les salles pour donner des informations sur le fonctionnement de ladite université. Il y avait une grande confiance en l'avenir et le débat ouvert à tout et à tous en était le chemin.
Dans un mouvement semblable, l'Église (catholique, romaine) qui venait de terminer un formidable aggiornamento, était aussi concernée. Elle cessait d'être une citadelle surplombant le monde, pour s'ouvrir aux bienfaits du « dialogue ». Dialogue est le maître mot pour un moment, dans le sillage Paul VI, qui, dans Ecclesiam Suam (1965), disait : l'Église s'est faite « conversation » ; elle parle et elle écoute ; à la messe, par exemple, le prêtre s’assied et écoute les lectures, quelle innovation !
Les deux mouvements cumulés, dans la société et dans l'Église, pouvaient-ils aboutir à quelque chose de bon ?
Hélas, cette ouverture a progressivement vidé les églises et les messes dominicales, alors que l'on comptait bien sur ce vigoureux dépoussiérage pour les ranimer. En fait, les fidèles se sont dispersés, en commençant par les plus ouverts au monde... avec du désordre quelquefois. Mais, en positif, l'Église était perçue, dans la presse et l'opinion, comme moins rituelle et moins hiérarchique. Une autre partie des fidèles prenait aussi ses distances : ceux qui attendaient des cérémonies sacrées bien réglées, une autorité non discutée, et des dogmes répétés avec soin.
Y avait-il eu trop de concile ou pas assez ? La presse, qui avait été souvent accueillante aux débats du concile, faisait maintenant écho aux souffrances des fidèles de base malmenés par trop de changements. On aurait pu croire que le latin était l'enjeu du conflit entre les anciens et les modernes. Les changements dans une institution gardienne de la mémoire de très longue durée étaient en tout cas douloureux. En 1978, Jean-Paul II, nouveau pape, choisit vite de laisser les bureaux romains du Vatican refermer les portes de l'Église, ouvertes par le concile.

Au milieu de tous ces changements, comment conceviez-vous ce que devenait votre ministère de prêtre ?
Une fois nommé professeur au petit séminaire, en octobre 1968, puis aumônier dans un lycée public, en 1973, ma conviction sur le ministère que j'avais à remplir s'est précisée. Si je n'étais pas nommé en paroisse, et si mon évêque me désignait pour ces fonctions d'enseignant et d'aumônier, c'est que je devais être prêtre avec ça. Les prêtres du diocèse, qui composaient le « presbyterium », comme on commençait à dire depuis le concile, exerçaient des fonctions diverses, pas forcément rattachées à une paroisse. J'ai pensé que l'éducation et le travail intellectuel pourraient être mon ministère de prêtre séculier.
Dans ces moments, on aimait parler de ministère presbytéral plutôt que de sacerdoce ou de pontificat (deux mots païens d'ailleurs). L'idée était de ne pas surcharger l'homme et la fonction de prêtre avec des signes monastiques ou une aura sacrée, qui en feraient à tort un super-chrétien. Les diacres faisaient très doucement leur entrée ; avec la difficulté pour beaucoup de sortir de l’idée reçue selon laquelle le prêtre est le seul acteur dans l’Église, vis-à-vis de fidèles passifs. J'ai aimé me souvenir que la spiritualité, la prière ou la sanctification du prêtre diocésain étaient à trouver dans ce qu'il faisait (action, relations, travail intellectuel). Cela évitait le clivage entre les activités et la vie intérieure chère aux sulpiciens du séminaire. En conséquence, la religion n'est plus un but, mais elle donne des moyens pour qualifier et enrichir tout ce que nous pouvons faire. Le but, c'est de rendre la vie plus pleine et meilleure. Cela amène à penser aussi que « quitter » le monde n'est pas possible et que le « mépriser » n'est pas chrétien, puisque Dieu aime le monde ; il aime même les païens.
Ainsi, j'ai rempli tout mon temps de ministère actif avec des chrétiens de l'enseignement public, puis (sans mélanger !) comme aumônier dans un hôpital de santé mentale. Par rapport à d'autres, est-ce que j'étais aux frontières ou au cœur de la mission de l'Église ? C'était un ministère-dans-le-monde.

Vous êtes devenu aumônier de la Paroisse Universitaire (P.U.) De quoi s’agit-il ?
En 1982, j’ai été nommé aumônier à la PU, d’abord dans mon diocèse, puis comme aumônier national. Cette « Paroisse Universitaire » était en fait une association de chrétiens de l’enseignement public, créée en 1908 à l’initiative de Joseph Lotte, un ami de Charles Péguy.
Toujours, quand je disais « enseignants chrétiens dans l’enseignement public », j’avais la réponse : « Ah bon ! Parce qu’il y en a ? » Effectivement, la laïcité de l’enseignement était pratiquée sérieusement par les chrétiens comme étant « la condition de la liberté de l’acte de foi ». Toutefois, leur discrétion pouvait être exagérée.
Cette « PU » m’a permis de découvrir une autre manière de vivre l’Église : dans la ligne de Vatican II, c’était une Église-peuple-de-Dieu. C’est-à-dire que les équipes choisissaient un prêtre comme aumônier, mais restaient libres de leur réflexion. La discussion intellectuelle était importante. C’était donc une Église non cléricale, mais qui cependant ne remettait pas du tout en cause l’organisation existante. Par exemple, les rencontres nationales annuelles étaient présidées, c’était la règle, par l’évêque du lieu. Mais une fois, celui-ci commence le Notre Père en récitant rapidement. Dans l’assemblée, une voix s’élève pour dire : « Monseigneur, ce n’est pas ainsi que nous avons coutume de dire le Notre Père. » Et il reprend lentement. Respect et autonomie, donc.

En 1989, vous avez été nommé aumônier de l’Hôpital psychiatrique. Pourquoi cette nomination, et comment l’avez-vous vécue ?              
En effet, j’ai alors été nommé aumônier à l’hôpital psychiatrique du département, appelé depuis « Centre de Santé Mentale ». C’était difficile, mais j’ai accepté parce que c’était une chance de renouvellement avec un ministère différent.
L’établissement remplissait un rôle de service public ouvert à tous : les difficultés mentales et les détresses qu’elles entraînent sont nombreuses et souvent cachées. J’étais donc accueilli dans cette fonction par les professionnels. Et à ma surprise, j’ai été bien reçu, après une formation sur les difficultés psychiques et les différents soins. Le point commun (si l’on peut dire) entre soignants et aumônerie, c’est que la parole et l’attention à l’autre sont les premiers outils du soin : on pouvait se rencontrer sur le même humanisme.
J’ai pu voir là aussi l’envers du sentiment religieux : le ritualisme et la culpabilité excessive. Mais j’avais à dire à quelques soignants que toute expression religieuse n’était pas une maladie (« la religion, j’en parle pas au médecin, m’a dit une malade, parce qu’il me donnera plus de comprimés »). Par contre, quand un malade dit dans le service en revenant de chez lui que la Sœur a déclaré : « Arrête tes remèdes et prie Jésus ; c’est lui qui va te guérir », j’avais à défendre les soins professionnels !
Fréquenter les malades n’est pas souvent facile. C’est dur d’être vraiment disponible pour l’écoute. Le mot est partout mais la chose est très rare. Se déposséder pour être vraiment « à l’autre », c’est toujours un effort. Mais on y gagne le bienfait suprême de se supporter soi-même.

Et maintenant ?
Maintenant, je suis prêtre-retraité, et c'est très bien, je rends service comme ça ; car il faut laisser la place à de nouveaux ministres, selon de nouvelles formes. L'erreur pour l'Église serait la peur de l'avenir et le repli sur soi.

Vous avez donc des activités nouvelles, des centres d’intérêt nouveaux. Quels sont-ils ? Et quelles sont vos lectures ?
Depuis 2003, j’ai fait valoir mes droits à la retraite. Avoir la liberté de son emploi du temps, c’est un grand luxe, et j’en profite. Il faut bien dire aussi que, avec l'âge, on fait les choses plus lentement !
Je suis résident dans une paroisse, où je rends des services divers, mais sans fonction particulière. Je me trouve avec une bonne partie des paroissiens qui sont eux aussi « d'un certain âge ». La retraite est souvent un moment de réévaluation, y compris de sa foi religieuse. Pourquoi le prêtre échapperait-il à ce temps important de la vie ?
Important aussi : je fais souvent la messe, le dimanche, à la prison voisine avec quelques détenus et sans être « aumônier », je fais partie de l'équipe d'aumônerie.
Avoir quelques autres centres d’intérêt intellectuel aide beaucoup. Je lis fidèlement les journaux : La Croix, Le canard enchaîné, Ouest-France etc. Toute forme d’information est accessible aussi par Internet. L’Économie, la vie politique, les religions, tout ce qui marque l’évolution de notre société m’intéresse. Pouvoir lire davantage est justement ce bonheur d’avoir du temps libre. La TV de son côté permet aussi beaucoup d’ouvertures sur beaucoup de choses.
Mais les livres restent irremplaçables : sur la Bible, l’histoire (de l’Église et autres) et aussi des romans et des essais ou analyses sur notre société.
Des amis, des rencontres diverses ont une place très importante. Ce n’est pas seulement du loisir, c’est une dimension essentielle de la vie. Les activités de détente sont nécessaires à tout bon retraité. J’ai la chance d’avoir un jardin et d’aimer faire la cuisine (enfin, pas tous les jours). Et je marche chaque semaine une matinée avec un petit groupe d’amis.

Vous avez évoqué tout à l'heure la question du célibat. Était-il important d'être célibataire pour ces ministères ?
Il est bien dommage que quand on parle du ministère ou, mieux, des ministères, pour le présent ou le futur, c'est tout de suite du célibat que les gens parlent. Le célibat a dévoré le ministère presbytéral. C'est progressivement, dans le Haut-Moyen-Âge, que le modèle du prêtre a été lié au mode de vie célibataire du moine. Une si longue histoire n'est pas négligeable. Mais aujourd'hui, l'obligation est-elle pertinente ? Le service de chrétiens mariés, et de leurs enfants, le service de chrétiens engagés dans une profession ou une activité sociale ne requiert pas d'être célibataire. Ce choix d'état de vie reste un choix personnel et ne qualifie pas prioritairement pour le ministère de prêtre diocésain séculier. Les moines qui viennent rendre service dans les paroisses sont bienvenus, mais cela ne peut pas être le modèle de base qui permettrait d'animer les paroisses.
Après les années du concile et de mai 68, la question est devenue très vive parce que beaucoup quittaient le ministère ou, disaient-ils, la « boutique ». Notre évêque alors a écrit à ses prêtres en demandant une expression libre sur le sujet. Mais rien n'a pu bouger. Ceux qui partaient « avaient des problèmes personnels », cela ne pouvait pas interroger l'institution. C'était une méconnaissance volontaire de la vie affective qui influence si profondément tout être humain. La réponse stéréotypée des responsables dans l'Église était : le célibat est merveilleux etc. J'ai maintenant une bonne référence en Grégoire de Nysse : « Ceux qui s'étendent en longues louanges pour ajouter à la merveille de la virginité vont à l'encontre de leur but et l'exagération des éloges rend suspecte leur louange. » (De la virginité)
Jamais ne venait la réponse sur l'obligation dans l'Église latine, alors qu'en Orient, les Églises ordonnent prêtres des hommes mariés. Plusieurs choses font ici « système » dans l'Église latine et c'était / c'est bloqué. Des voyages dans cet Orient si anciennement chrétien, et la lecture des Pères (Cappadociens, par exemple) m'ont permis du recul et un ressourcement pour revenir au monde d'aujourd'hui.

Rétrospectivement, quel regard portez-vous sur le gouvernement de l’Église par Jean-Paul II et Benoit XVI ?
En profondeur, le ministère de primauté de Jean Paul II a été une restauration. Les qualités de l'homme et de son enseignement sont faciles à admirer, mais pas son gouvernement.
Il est bien possible que soient venus de différentes parties du monde des soupirs de chrétiens et sûrement de prêtres, très inquiets des bouleversements opérés dans la machinerie de l'Église. Les machinistes ne s'y retrouvaient plus. Jean-Paul II a voulu remettre l'Église en ordre de marche. Il faut reconnaître aussi que ce formidable élan du concile, en 1962-1965, était lié à un esprit de l'époque et à l'Europe.
Mais il était aussi, massivement, le résultat d'une évolution de longue durée, intellectuelle et pastorale : de nombreux ruisseaux ont fait ce fleuve d'aggiornamento voulu par Jean XXIII. Et beaucoup de ceux qui maintenant relèvent les faiblesses dans les suites du concile oublient ce qu'était l'Église (latine, romaine, vaticane...) auparavant.
Deux exemples pour illustrer cette restauration. On a continué au Vatican à ordonner évêque ou archevêque les responsables des services centraux, alors que les évêques venus des diocèses du monde avaient dit de n'ordonner que pour / avec un peuple réel. Il aurait fallu trouver un autre titre honorifique et superlatif : on sait faire ça pourtant.
Un autre vœu avait été émis : qu'il y ait des « conférences épiscopales » nationales, régionales, linguistiques etc. Les évêques seraient invités par régions (à définir) à se grouper pour réfléchir et conduire leur action pastorale. Mais cette régionalisation nécessaire a été torpillée tout de suite par des nominations d'évêques à qui on disait : surtout, c'est vous le seul responsable du diocèse ! Ainsi, le centralisme exagéré reprenait ses droits. De même les évêques d'une région apostolique qui, en France, élisaient leur secrétaire ou président entre eux, se sont vus invités à reconnaître tout l'intérêt qu'il y avait à ce que l'archevêque de la ville principale soit automatiquement le président des évêques de la région. C'était, disait-on, beaucoup plus simple et hiérarchique comme doit l'être l'Église. Dans le même esprit, des diocèses qui avaient le droit très ancien de présenter trois noms à la nomination d'évêque en voyaient arriver un quatrième, etc.
Ce n'est pas trop dire que, pendant ces années, le sentiment existait, pour ceux qui avaient aimé l'évolution du concile, qu'une Église étrangère à l'esprit de celui-ci était en train de se reformer sans se réformer. Cette Église, pour moi, ne pouvait plus susciter un engagement du cœur. Heureusement, dans la vie quotidienne et locale, tout ça était loin. Le Vatican se sclérosait, et Jean Paul II faisait brûler les planches sur tous les tréteaux du monde. Pour preuve, l'apothéose qu'a été sa sépulture, immensément émouvante.
Mais Benoît XVI a récupéré les problèmes mis de côté par Jean-Paul II : groupes à fonctionnement sectaire, finances, etc.

L’esprit de Vatican II est-il donc définitivement perdu ?
François attire actuellement toutes les sympathies, même de ceux qui ne sont pas dans son esprit. Son succès médiatique le met au sommet du hit-parade et le protège. Mais la différence est très grande par rapport aux prédécesseurs, dans les interventions qu'il fait et dans la manière. Il donne l'impression de renouer avec le meilleur de l'esprit improprement nommé de Vatican II, car il vient de plus loin : c'est une formidable réserve de ressourcement et de courage qu'on est loin d'avoir exploitée. Je veux parler des grandes lignes de Vatican II, pas d'une analyse pointilleuse des textes qui seraient devenus sacrés.
Ça fait vraiment du bien de voir exprimée au plus haut niveau cette volonté d'une Église qui s'oublie un peu, pour servir dans le monde, en présence de Dieu