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Le prêtre est une fenêtre ouverte

Jean-Marie PETITCLERC
Né en
1953
Diocèse/ordre :
Prêtre salésien, diocèse de Pontoise
Date de l'interview :
Décembre 2016
N0_ordre: 
48

On voulait vous demander en introduction ce que vous pensez de manière générale de l’Église aujourd’hui et des chrétiens dans le monde.

Nous vivons d’importantes mutations dans le monde avec cette révolution du numérique – et je crois qu’on n’en est qu’au début – qui nécessite un effort d’adaptation de toutes nos institutions à ce nouveau monde qui émerge devant nous. À la lumière de quelques sociologues, j’aime dire que nous vivons une sorte de Moyen-Âge culturel avec bien des aspects de ce qui a été vécu à la Renaissance, et je crois que notre Église est engagée dans ce mouvement. Une de ses missions est d'être toujours prête à annoncer la bonne nouvelle du Christ aux hommes de ce temps et je crois que notre Église est aujourd’hui en plein processus d’acculturation au monde moderne.
C’est pourquoi j'essaie d’éviter le discours sur la crise, car une crise qui dure ce n’est pas une crise, c’est une mutation. Si je dénonce avec force le discours sur la crise, c’est qu’il s’agit d’un discours un peu lénifiant qui laisserait entendre qu’il suffirait d’attendre que les turbulences de la crise se passent pour rêver d’une après-crise qui ressemblerait à l’avant-crise. Alors dans l’Église, j’entends ce type de discours : « Tenez bon, braves curés, de 70 ans, 80 ans… tenez bon parce qu’après la crise tout redeviendra comme avant. » Je ne crois pas trop à ce genre de perspective ! Le discours sur la mutation est, par contre, un discours forcément novateur : comment adapter le mode de fonctionnement de notre Église à ce nouveau monde ? Je crois que de siècle en siècle elle a toujours été en capacité de transmettre le message du Christ. Et que, aujourd’hui, comme j’aime à le dire, il s’agit de transmettre la foi ; il ne s’agit pas de transmettre notre manière de croire. Notre manière de croire est considérablement marquée par l’environnement culturel. Les jeunes grandissent aujourd’hui dans un autre environnement culturel. Le défi de l’Église est donc de savoir retrouver les mots pour être capables aujourd’hui de continuer à annoncer la bonne nouvelle à ces jeunes qui bougent.

La tâche est importante…
Oui, comme dans toute traversée au cours de l’histoire, en particulier lors de ces périodes où un nouveau monde surgit sur les décombres de l’ancien monde. Je crois que nous vivons effectivement une époque qui paraît angoissante pour certains mais qui, de mon point de vue, est passionnante : il s’agit de s’éveiller à tout ce qui émerge.

Est-ce que vous voulez bien nous dire quelque chose de ce qui a préparé votre engagement dans l’Église, au départ ?
Je dirai que je suis né dans une famille catholique, de médecins rouennais. J’ai fréquenté l’école catholique comme élève, comme collégien, comme lycéen. J’aime dire que cette vocation à être prêtre remonte à l’âge de 9 ans – je crois que l’enfant de 9-10 ans a une véritable maturité. Au cours des récollections de rentrée, la tradition était que tous les élèves se retrouvent réunis dans la chapelle pour écouter des prêtres nous causer. Je dois vous avouer n’avoir rien retenu de tout cet enseignement mais j’ai gardé en mémoire – ça reste toujours un peu mystérieux pour ma part – le visage d’un jeune prêtre commentant le verset d’évangile « La moisson est abondante mais les ouvriers sont peu nombreux ». Et le petit gamin que j’étais de se dire « Et si le Seigneur parlait pour toi ? » Après j’ai grandi, j’ai connu mai 68 (j’avais 15 ans en 1968), je me suis éloigné de ce projet vocationnel. Je me suis investi dans les études, rentrant à l’école Polytechnique et suivant l’option économie, car je pensais plutôt mettre mes compétences au service de l’État dans une carrière de haut fonctionnaire et je préparais l’ENA.
Puis il y eut un deuxième évènement : un grave accident qui m’a immobilisé pendant de longs mois. Sur mon lit d’hôpital, je prenais conscience, en relisant ma vie, que j’avais eu plus de bonheur dans mes activités de chef scout – parce que je faisais aussi du scoutisme quand j’étais étudiant – que dans tout mon travail de préparation de dossiers. Sur ces entrefaites, je suis tombé par hasard sur une vie de Don Bosco qui m’a beaucoup interpellé parce qu’il était prêtre (et je me souvenais de cet appel reçu pendant mon enfance), il était éducateur – je me passionnais pour ce métier – et il avait aussi une fonction de conseiller auprès d’hommes politiques influents sur la politique de prévention menée en Italie. Il synthétisait ainsi un peu l’ensemble de mes aspirations !
J’ai donc été frapper à la porte des salésiens de Don Bosco qui m’ont accueilli et j’ai ensuite prononcé mes vœux en tant que salésien. Puis j’ai répondu à l’appel d’être prêtre (dans cette congrégation, certains sont frères et d’autres sont prêtres). Pour moi, devenir religieux, c’est un choix, mais devenir prêtre, c’est la réponse à un appel de l’Église.

Combien de temps dure cette période de choix possible entre le choix religieux et celui de la prêtrise ?
Après le noviciat, on est appelé par la congrégation, à soit être prêtre soit être frère et donc le parcours des études est un peu différent.

Le noviciat représente quelle période ?
Chez nous, il y a d’abord le temps du postulat : on est intégré à une communauté pour découvrir de l’intérieur la vie de la communauté ; ensuite il y a un an de noviciat durant lequel on prend un peu de recul pour réfléchir et discerner, on fait alors ses premiers vœux mais déjà avec une perspective. J’ai pour ma part réussi à convaincre mon provincial , en lui disant que pour pouvoir travailler auprès des jeunes en difficulté, encore faut-il apprendre à les connaître, que la meilleure façon de les connaître c’est de vivre au milieu d’eux. Il m’a alors permis de travailler comme éducateur de rue. Et sur mes temps de congé, je faisais ma formation théologique. Éducateur de rue, c’est un métier qu’il faut pratiquer assez jeune. Donc dès mon entrée chez les salésiens j’ai passé mon diplôme d’éducateur spécialisé pour pouvoir exercer ce métier, et ensuite, durant 5 ans, j’ai été éducateur de rue et étudiant en théologie.

Dans quelle région ?
À Chanteloup-les-Vignes où j’ai fondé le club de prévention. Puis il y a eu une rupture qui a été l’année diaconale et j’ai été ordonné prêtre en 1984. Et dès l’ordination, les salésiens m’ont confié la direction d’un foyer d’adolescents dans la région de Caen. Ensuite je n’ai pas cessé d’exercer ce métier d’éducateur spécialisé.

Ce souvenir du visage de ce jeune prêtre qui vous appelle finalement m’évoquait Lévinas qui parle ainsi du visage de l’autre…
Oui c’est ça, la mémoire est sélective. On essaie de discerner, de relier ces moments forts, qui font sens. Je sais que m’était réapparu ce visage de manière assez forte pendant mes années d’étude et pendant cette hospitalisation. J’étais alors très lié avec une jeune fille et la question se posait vraiment pour moi. J’étais certain d’être appelé à travailler comme éducateur, mais était-ce comme religieux ou dans la vie civile ? Alors nous avons tous deux choisi de faire une retraite à Boquen, parce que Boquen était pour moi un lieu fort de renouveau de l’Église, avec les positions de Bernard Besret. Au matin, dans cette abbaye vide, parce qu’il n’y avait alors plus de communauté, juste deux frères étaient restés là, vraiment j’ai eu l’impression de comprendre… « Tu as l’air triste que ce soit vide, mais si personne ne répond à mon appel ! » semblait me dire une voix au fond de moi. Au sortir de cette retraite, nous avons compris tous deux qu’on n’était pas fait pour vivre en couple. Nous avons alors choisi de prendre chacun notre chemin, elle dans l’humanitaire et moi-même dans la vie religieuse.

À vous entendre, Don Bosco c’est le choix que vous faites de votre engagement dans l’éducation des plus pauvres ?
Don Bosco, lui aussi, vivait une période de mutation importante : on passait de la société rurale et paysanne à la société urbaine et industrielle. Il s’agissait d’un véritable bouleversement. Dans un tel contexte, il était porteur de grandes intuitions sur le plan éducatif : quand la confiance s’estompe dans les grandes institutions, la capacité à éduquer, à transmettre va être beaucoup plus liée à la qualité de relation adulte/ jeune qu’à la qualité organisationnelle de la structure. Déjà, il avait l’intuition que l’autorité serait de moins en moins liée au statut de la personne qui l’exerce et de plus en plus à la capacité de cette personne à nouer une relation avec le jeune.
Et puis il a eu une deuxième grande idée sur le plan pastoral. À une époque où beaucoup de ses collègues prêtres s’interrogeaient sur « comment faire revenir les jeunes à l’église ? » – parce que ces jeunes qui, dans leurs campagnes étaient des paroissiens fidèles, arrivaient dans la ville, vivaient leur vie de jeunes et s’éloignaient considérablement de l’Église – son idée était de dire « La question ne doit pas se poser ainsi. » La question est plutôt « Comment aller les rejoindre là où ils vivent ? » Il fut le promoteur d’une pastorale du « aller vers » plutôt qu’une pastorale du « faire venir ». On vient de fêter le bicentenaire de la naissance de Don Bosco avec la parution du livre Don Bosco toujours d’actualité, dans lequel on découvre que ses intuitions continuent aujourd’hui d’être très porteuses puisqu’à sa manière il est un peu le fondateur de la prévention. Il disait : « Ah ! Si ces jeunes au sortir de la prison avaient pu rencontrer, avant d’en arriver là, quelqu’un qui soit attentif à leurs problèmes et leurs difficultés, n’aurait-on pu éviter cette incarcération ? »
Et aujourd’hui, je dis aux politiques : « Si ces jeunes avant d’arriver à la radicalisation avaient pu rencontrer quelqu’un… » On peut aussi rappeler cette phrase qu’il prononça lors de son voyage en France : « Ne tardez pas à vous occuper des jeunes, sinon ils ne vont pas tarder à s’occuper de vous ! »… Je veux dire que si effectivement on tarde à s’occuper de tous ces jeunes qui croupissent dans les cages d’escalier de nos quartiers sensibles, la violence sera au rendez-vous.
Il y a aujourd’hui un grand manque en matière d’éducation. Et je sentais sur mon lit d’hôpital que le problème le plus important qui se poserait en cette fin de XXe siècle résiderait dans la capacité des jeunes à construire du sens. Aujourd’hui le défi principal à relever dans notre société n’est-il  pas celui d’accompagner cette jeunesse dans sa capacité à construire du sens à sa présence dans le monde !

Moi ça me fait penser à Saint Ignace votre séjour à l’hôpital, cette réflexion…
C’est vrai, j’étais parti pour l’ENA. Et puis il y a eu l’hôpital, un lieu où on peut relire sa vie, car on a du temps… (rires) !

J’avais une question : vous avez fait du scoutisme, mais comment avez-vous rencontré ce monde des gens en difficulté ?
Un peu déjà chez les scouts, parce que j’étais chef dans le groupe de Saint-Médard, la paroisse où se trouvait la rue Mouffetard et, à l’époque, c’était encore un quartier très populaire. (Ensuite il y a eu des travaux d’urbanisme et toute la population pauvre est partie dans la périphérie.)
Lorsque j’étais à l’X, existait un dispositif permettant de donner des cours particuliers et moi, je me disais : « On a déjà notre solde d’officier, a-t-on vraiment besoin d’aller se faire payer en plus 100 ou 150 francs de l’heure (à l’époque) ? » Je me disais : « Nous qui avons tant reçu, peut-être pourrions-nous mettre nos compétences au service de ceux qui n’ont pas les moyens. » Et donc, avec les assistantes du service social du secteur, j’avais monté un service de cours gratuits. C’est l’assistante sociale qui nous signalait les familles et puis, avec mes camarades, nous allions dispenser les cours particuliers gratuitement.
Vous m’auriez interrogé à 20 ans en me demandant pourquoi j’ai réussi à l’X, je crois que je vous aurais dit sincèrement : « C’est parce que je suis assez intelligent et que j’ai bien travaillé. » Et ces gamins que j’accompagnais scolairement m’ont fait découvrir que ce n’était pas cela la raison principale. Elle était à chercher ailleurs… Lorsque j’étais gamin, mon père m’emmenait à l’école chaque matin, mais j’étais convaincu que le soir j’allais retrouver ma mère qui m’attendrait à la maison pour le goûter et mon père ne tarderait pas à rentrer du travail. J’étais donc complètement rassuré de ce côté-là. Je pouvais alors centrer mon attention sur l’enseignement qui m’était dispensé. Mais je pense à ce môme que j’accompagnais, qui se levait le matin son père ayant déjà bu, ayant giflé la mère, menacé le petit frère, avec comme question dans la tête : « Dans quel état je vais retrouver mon petit frère ce soir ? » Cet enfant était peut-être beaucoup plus intelligent que moi, et pourtant il était en échec scolaire total. Je devinais grâce à lui que l’échec scolaire n’est absolument pas lié à un déficit d’intelligence et de capacités, mais est principalement lié à une incapacité d’être attentif à cause de toutes les préoccupations.
Ce sont les salésiens qui m’ont permis d’aller plus loin, quand je suis allé frapper à leur porte en disant « Voilà, je veux suivre Don Bosco. » Ils m’ont dit : « C’est bien beau, mais les jeunes en difficulté, tu ne les connais pas bien. Alors commence par aller bosser comme “éducˮ pendant un an et on en reparlera après. » Ce sont eux qui m’ont permis d’aller travailler pendant un an dans un de leurs centres et j’ai découvert alors toute cette jeunesse que je ne connaissais pas vraiment, dont je découvrais les talents même si leurs comportements étaient souvent excessifs.

Pourriez-vous nous dire quelque chose de votre rapport à l’Évangile avec peut-être un texte préféré ?
« Je vous dis cela pour que ma joie soit en vous et que votre joie soit parfaite. » N’allons jamais chercher dans l’Évangile autre chose qu’un chemin de bonheur. Le Père veut que ses enfants soient heureux et ce bonheur est un bonheur collectif. Les Béatitudes sont écrites au pluriel. Ce n’est pas « heureux le » mais « heureux les ». On ne peut construire son bonheur qu’en participant à la construction du bonheur des autres. Je crois que c’est une harmonique fondamentale de l’Évangile. Quand je prêche une recollection à la profession de foi, je dis aux jeunes : « On peut résumer l’Évangile en une équation : dire "Dieu est Père" égale "vivre en frères". » La seule manière de confesser sur cette terre un Dieu Père, c’est de nouer des liens de fraternité. J’aime ce message de l’Évangile : « Tout ce que vous faites aux plus petits d’entre les miens c’est à moi que vous le faites », « Si vous accueillez un enfant en mon nom, c’est moi qui l’accueille »…
C’est en expérimentant ce lien de fraternité qu’on va pouvoir prendre conscience de ce lien de filiation et c’est en expérimentant ce lien de filiation qu’on va expérimenter ce lien de fraternité. C’est-à-dire qu’il y a toujours un aller-retour. J’aime dire de Don Bosco que c’était quelqu’un qui savait agir en homme de prière et prier en homme d’action. Il s’agit d’une prière où on essaie de vivre cette expérience de relation à Dieu Père et qui renvoie alors à l’action qui consiste à bâtir la fraternité. Ce lien de fraternité nous renvoie à Celui qui en est la source.
La grande difficulté aujourd’hui à comprendre la devise de notre République – liberté, égalité, fraternité – c’est que liberté et égalité sont de l’ordre du droit alors que la fraternité est de l’ordre du devoir. Une question se pose alors à nos concitoyens : au nom de quoi la République va imposer ce devoir de fraternité ? Beaucoup de concitoyens me disent : « Être fraternel avec les gens de ma résidence ou de mon village, OK ! Mais avec les jeunes au-delà du périphérique ou du camp de Roms, très peu pour moi. » Or pour le chrétien, la fraternité n’est pas de l’ordre du devoir mais de la grâce. L’Évangile nous invite à voir en l’autre le visage du frère. Pour moi, c’est vraiment l’essentiel de cette bonne nouvelle que le Christ est venu apporter. Il est dit : « Il y a plus de joie à donner qu’à recevoir » mais j’aime ajouter alors que le plus grand bonheur qu’on puisse faire à l’autre, c’est de lui permettre de donner, c’est l’échange. Ce dont les jeunes ont le plus besoin, c’est de rencontrer des adultes qui leur permettent de donner. Je connais des ados au bord du suicide non pas qu’ils n’aient pas été aimés – ils vivaient dans des familles aimantes – non pas qu’ils n’aient pas été aidés – ils ont rencontré une kyrielle de psys – mais souvent ce qui a manqué c’est de rencontrer un adulte qui puisse dire : « J’ai besoin de toi. » Ce sont donc ces harmoniques de l’Évangile autour du bonheur, de la fraternité, du service qui me font vibrer.

Est-ce que votre sacerdoce y apporte quelque chose de spécifique, de singulier ?
Le singulier, c’est cet aller-retour entre ce sentiment de filiation et cette construction de la fraternité. Il est vrai que j’ai choisi de ne pas afficher mon état de prêtre. Je dis aux jeunes : « Jésus, quand il est venu sur terre, ne s’est pas promené avec une pancarte "Fils de Dieu". » Il s’est fait reconnaitre en dialoguant. Ce qui est important, c’est le dialogue. Effectivement, je préfère que les jeunes me voient d’abord comme éducateur et puis, au travers du dialogue interpersonnel, découvrent mon état de prêtre. Pour moi, c’est un chemin de connaissance. Je vois aujourd’hui émerger une jeune génération de prêtres, qui est dans l’affichage. Pour moi, cela m’apparaît comme secondaire. Dans les milieux qu’ils fréquentent, peut-être est-ce un atout pour la rencontre. Mais en ce qui me concerne, dans les milieux que je fréquente je ne vais pas, au nom du Christ qui m’envoie bâtir la fraternité, adopter un signe extérieur qui pourrait mettre l’autre mal à l’aise, voire ne pas permettre que la relation s’instaure...
J’aime dire que Christ ressuscité nous a laissé 4 modes de présence :
1. La communauté : « Quand 2 ou 3 sont réunis en mon nom je suis au milieu d’eux » ; donc la première mission du prêtre est de favoriser la vie communautaire, cette expérience du « nous » qui va faire prendre conscience que Christ se situe au milieu de nous ;
2. La parole : « Celui qui garde mes paroles, je demeure en lui. » Le prêtre est au service de la Parole, qu’il a pour mission d’annoncer. Il ne s’agit pas pour moi de transmettre ma manière de croire, mais de transmettre la Parole et grâce à cette Parole les gens vont élaborer leur propre manière de croire ;
3. Le repas eucharistique : « C’est mon corps, c’est mon sang » ;
4. Et puis il y a le petit : « Ce que vous faites au plus petit d’entre les miens, c’est à moi que vous le faites. »
Quatre modes de présence réelle. On a parfois tendance à parler de la présence réelle en ne pensant qu’à l’Eucharistie. Mais personnellement, j’accorde la même importance au possessif « mon » dans ceci est « mon corps » que à « moi » dans c’est « à moi » que vous le faites. Quatre modes de présence réelle. Et je dirai combien le 4e me parait important : le vivre constitue la mission essentielle du diacre. Avant d’être ordonné prêtre j’ai été ordonné diacre. Et pour moi, il est très important que l’Église choisisse ses prêtres parmi les diacres. Je rencontre des jeunes prêtres aujourd’hui qui ne voient dans l’ordination diaconale qu’une étape de préparation au sacerdoce. Moi personnellement, je me souviens de mon ordination diaconale. C’est d’abord un ministère de service. Et de même qu’un évêque demeure prêtre, un prêtre reste diacre. Il y a des prêtres qui ont oublié qu’ils sont aussi diacres. Moi je reste fondamentalement diacre, c’est la première ordination que j’ai reçue, puis après j’ai été ordonné prêtre.

C’est la première fois qu’on entend un propos comme cela. C’est très intéressant.
Et Vatican II : est-ce que vous pouvez dire à quoi ça vous renvoie ?

Ça me renvoie à mon expérience de gamin : tous ces prêtres que j’avais toujours vus en soutane – au point que j’avais pu me poser la question : « Est-ce qu’ils avaient des choses en dessous ? » (rires) – voici que je les voyais habillés en clergyman. Ce fut aussi le bouleversement du service de l’autel. À l’époque je savais par cœur l’ensemble des mouvements : droite, gauche, dernier évangile en latin, et tout le tralala… Pour le servant d’autel que j’étais, c’était un total changement, un vrai bouleversement. Pour moi, le changement essentiel résidait dans la conception de l’Église. Jusque-là il y avait le pape, les cardinaux, les évêques, avec les prêtres et le peuple en dessous. Avec Vatican II, il y eut un renversement. Il s’agissait plutôt de cercles concentriques, le pape au milieu, qui est au service des évêques qui sont au service des prêtres qui sont au service du peuple.
Le passage d’une Église pyramidale à une Église concentrique. Et l’important, c’est d’être au service.
Moi, on m’avait fait croire que les deux initiales SS devant le nom du pape voulaient dire Sa Sainteté alors qu’en fait ça veut dire Serviteur des Serviteurs.
Et puis, l’autre chose qui, pour moi, a beaucoup changé, c’est au niveau liturgique, le fait de redonner à l’Eucharistie le sens du repas. Comment a-t-on pu transformer ce repas sous l’ancien mode du sacrifice ? Il est vrai que l’on fait mémoire du sacrifice du Christ, mais cette notion m’interrogeait beaucoup quand j’étais enfant. Il existe en effet une grande différence entre assister à un sacrifice et participer à un repas.
Il y a eu un vrai bouleversement de la liturgie. Le fait de passer aussi du latin au français : parlons français ! Je dis souvent aussi « Jésus a choisi des gestes tellement simples qui parlent à tous : un morceau de pain qu’on partage, un verre de vin qui circule, ce sont vraiment des gestes basiques. » C’est le fondement de l’humain. La plus belle leçon de théologie que j’ai reçue, c’est en observant des SDF, au sortir d’un office que je venais de célébrer à l’église Saint-Jean à Caen, qui partageaient un quignon de pain et un verre de vin : ça fait sens ! Quand je pense aujourd’hui au type de langage souvent incompréhensible par les jeunes que l’on utilise autour de ce geste que tout le monde peut comprendre ! Quand je prépare des enfants à la première communion, j’aime leur dire : « Quand on a des amis, on les invite à goûter ou à partager un repas au Mac Do. » Le fait de lier l’amour au partage, à un repas de famille me parait essentiel. Faisons prendre conscience aux pratiquants de nos messes dominicales qu’ils participent à un repas.
Et puis, l’autre chose concernant Vatican II, c’est l’ouverture aux autres religions : on quitte ce sentiment de supériorité de chrétiens qui détiendraient « la Vérité ». On se dit qu’on est tous des chercheurs, des chercheurs de sens. Nous chrétiens avons la chance d’avoir entendu Jésus Christ nous révéler que Dieu est Père, ce qui caractérise notre rapport à Dieu. Mais de là à nous croire supérieurs aux autres !!!, alors que je me souvenais, quand j’allais à l’école, qu’on me disait que les protestants s’étaient égarés, que les juifs étaient déicides… On développait vraiment un regard de condescendance ! On m’avait même proposé de faire partie d’un mouvement où il fallait convertir nos frères protestants !
Donc, s’il fallait me résumer, je dirais que pour moi l’essentiel est le passage d’une Église pyramidale à une Église concentrique, le fait d’aborder la liturgie de manière plus originelle et aussi de se situer comme peuple de Dieu en marche, chercheurs de Dieu avec des frères qui cherchent Dieu sur d’autres chemins, voilà… Promouvoir le dialogue interreligieux en somme.

Vous êtes arrivé comme prêtre dans les retombées de Vatican II…
Je suis le premier salésien qui n’a jamais porté la soutane (rires) ! J’ai eu la grande chance d’avoir comme maître des novices Xavier Thévenot qui m’a suivi pendant toute ma formation. Cet homme m’a permis d’intégrer une formation en Sciences humaines. Lui se situait directement dans cette mouvance de Vatican II. Au noviciat j’ai eu la chance d’avoir deux interventions quotidiennes de sa part, l’une consacrée à la foi et l’Église, l’autre consacrée à Jean Bosco et la congrégation. J’ai pu ainsi découvrir avec lui toute la richesse et les apports de Vatican II.

Vous avez été ordonné en quelle année ?
Je suis rentré dans la congrégation en 1974. En 1976, ce sont mes premiers vœux. J’ai été ordonné en 1984 à 31 ans.

C’est intéressant de vous entendre à cette phase-là : vous n’avez pas été un acteur de Vatican II, mais vous rentrez en action avec Vatican II.
Tout à fait. La chapelle de notre collège a dû être recomposée en déplaçant l’autel. Pour les enfants que nous étions, quand même c’était important ! Il faut mesurer tous les progrès. Je rencontre des prêtres qui n’ont pas connu Vatican II : ils ne se rendent pas compte de l’importance des apports.

C’est aussi l’objectif de notre recueil pour comprendre tous ces épisodes qui ont pu être oubliés.
Là aussi c’est assez drôle : il est aujourd’hui une certaine pensée qui fait dire que c’est à cause de Vatican II que ça va mal, alors que c’est parce que ça allait mal qu’il y a eu Vatican II. On voit bien que ça ne collait plus avec le monde moderne. Pareil pour mai 68. On dit : « C’est à cause de Mai 68 », mais il y avait auparavant des manières de se comporter qui n’allaient plus. C’est curieux de lire toujours la conséquence comme la cause !

On parlait de votre rôle de prêtre. Si je comprends bien, vous n’avez pas du tout été en paroisse…
Effectivement, l’essentiel de ma mission s’est effectué auprès des jeunes dans les différents services et établissements que j’ai dirigés. Mais j’ai vécu dans des communautés, à qui l’évêque a confié des paroisses. Lorsque j’ai été nommé à Argenteuil, puis à Lyon, j’ai fondé le « Valdocco » et l’évêque a confié la paroisse du territoire aux salésiens. Dans la communauté, on désigne un frère en tant que curé. Je l’ai été moi-même un peu à Epron, près de Caen, parce que le curé était parti en catastrophe. Mais voilà, nous vivons en communauté, et parfois celle-ci a une charge paroissiale, mais qui n’est pas au cœur de l’engagement des salésiens. Le cœur de l’engagement des Salésiens, c’est l’éducation et l’annonce de l’évangile aux jeunes en difficulté.

Pouvez-vous nous parler un peu de « Valdocco » ?
J’ai fondé l’association « Le Valdocco » en 1995 sur la Dalle d’Argenteuil. C’était dans le contexte de la période qui a suivi les premières grandes émeutes urbaines du début des années 90, qui ont constitué un choc pour la population française : voir toute cette jeunesse en effervescence, incendiant tout. La dalle d’Argenteuil a été l’un des théâtres les plus violents : les commerces avaient été incendiés, les travailleurs sociaux étaient dépassés, il y avait même eu des morts…
C’est donc dans ce contexte-là qu’est née l’idée du « Valdocco ». Rappelons en effet que Jean Bosco avait construit une œuvre éducative, d’abord dans les faubourgs de Turin, pour accueillir ces jeunes, les former, animer leurs loisirs. Ensuite, en France, comme ailleurs, se mit en place un processus d’institutionnalisation : l’activité « École » est devenue des institutions scolaires, l’activité « Loisir » est devenue des centres de loisirs, l’activité « Hébergement » est devenue des établissements à caractère social. Donc l’idée était de renouveler la réponse salésienne au cœur des quartiers sensibles aujourd’hui.
Le « Valdocco » est ainsi né de la rencontre entre un collectif d’habitants inquiets pour le devenir de leurs enfants dans le contexte d’une cité marquée par une telle violence et des salésiens de Don Bosco désireux de ré-expérimenter le modèle de leur fondateur dans la réalité contemporaine de la banlieue d’aujourd’hui. Telle est l’origine du « Valdocco », porteur de deux idées fortes qui le distinguent un peu de ce qui se faisait alors :
- l’approche globale : rejoindre l’enfant dans le contexte global de sa famille, l’école et la cité alors que le travail social classique est un peu cloisonné : il y a des travailleurs sociaux qui interviennent dans la famille, d’autres à l’école, d’autres dans la rue… Or, la difficulté de ces jeunes c’est que tous les jours ils passent par ces trois lieux. Et les adolescents peuvent adopter des comportements très différents au sein de la fratrie, au sein de la classe et au sein de la bande dont ils font partie ;
- la mobilité : on dit que Don Bosco est l’inventeur des centres de vacances. C’est lui qui a eu le premier l’idée de faire partir des jeunes, ensemble, de la ville à la campagne. Aujourd’hui, le principal problème des quartiers, c’est l’enfermement. Et la politique de la ville fondée sur le zonage n’a en rien enrayé la ghettoïsation.
Le « Valdocco » a ainsi été fondé à Argenteuil, puis les salésiens m’ont demandé d’ouvrir une antenne sur Lyon, parce que c’est là qu’est basée notre maison de formation. Le provincial souhaitait que les jeunes qui se forment pour être salésiens puissent expérimenter ce contact avec des jeunes qui vivent dans les quartiers sensibles. Ensuite on a ouvert à Nice, à Lille… Je viens de transmettre la direction à mon successeur qui est un laïc, parce qu’il n’y a plus tellement de salésiens en capacité de prendre la direction.

Ce type de lieu vous l’appelez comment ?
« Valdocco », c’est le nom de l’association. Vous savez, Valdocco est le nom du quartier où Jean Bosco a monté son œuvre, et le nom du quartier a donné le nom à l’œuvre. C’était faire d’un des quartiers les plus mal famés de Turin un signe d’espérance pour les jeunes. L’autre intuition fondamentale de Don Bosco a été de voir, dans les adolescents désœuvrés de la société campagnarde, de futurs acteurs de la société industrielle, en relevant le défi de la formation. Il y avait alors tout un mouvement d’exode des jeunes des campagnes. Les petites fermes n’arrivaient plus à faire vivre la famille, alors les deux aînés restaient à la campagne et les autres partaient à la ville sans rien, avec seulement leurs connaissances professionnelles de la campagne. Don Bosco s’est dit alors : « Ces jeunes-là, il faut les former aux nouveaux métiers. » Je dirais qu’aujourd’hui on aurait besoin encore de formateurs qui sachent voir dans les jeunes désœuvrés de la banlieue, en période de transition de la société industrielle, les futurs acteurs de la société numérique. Il faut relever le défi de la formation parce que tout est en train d’être bouleversé : la manière d’être taxi, de faire du commerce. Et il faut aider les jeunes à prendre leur place dans cette nouvelle société du travail. Le problème de la France, c’est qu’elle est un vieux pays. Par exemple, l’ubérisation a été un formidable moyen de donner du boulot à ces jeunes, ils se débrouillent bien en conduite, ils ont de la tchatche… mais toute la France s’est solidarisée avec les chauffeurs de taxi pour défendre leurs privilèges sans voir que ces nouveaux métiers pouvaient être un fabuleux accès à l’emploi de ces jeunes des quartiers sensibles qui sont largués en permanence.

Si on vous interroge sur votre vision de l’avenir, vous l’évoquez déjà…
Voilà ! On est vraiment dans un monde en mutation et ce qui est important, c’est d’être porteur d’espérance, d’être attentif à ce nouveau monde plutôt que de pleurer sur le vieux monde. Jean Bosco avait cette phrase forte : « Le salésien ne gémit jamais sur son temps ! » Comment peut-on préparer les jeunes à prendre place dans la société de demain si les adultes se cantonnent dans un discours du type « Hier c’était beau, aujourd’hui c’est difficile, demain c’est la cata » ? Et combien je vois même des prêtres qui tiennent ce discours de nostalgie… On ne peut pas aider les jeunes à prendre place dans la société, dans l’Église de demain si on demeure dans cette nostalgie.
C’est pareil avec le discours sur l’école : vous n’allez pas refaire l’école du début du XXe siècle ! Ayons confiance en l’avenir : si le Christ est avec nous jusqu’à la fin des temps, ayons confiance ! Un passage d’Évangile, que j’aime beaucoup, et que je commente souvent, nous montre Jésus dans la barque. La barque est secouée par la tempête et Jésus dort. Moi j’aime dire que je n’arrive à dormir sur le siège avant d’une voiture que lorsque j’ai confiance dans le conducteur. Quel signe ! Jésus a une telle confiance dans les capacités des disciples à tenir la barque dans la tempête qu’il dort ! Et entendons sa réponse quand il se réveille : « Hommes de peu de foi ! Moi je dors ! Pourquoi vous avez si peu confiance en vous, vous paniquez ? Moi je vous fais confiance. » C’est à nous d’être témoins de cette confiance du Christ dans ce monde secoué par les turbulences de ce Moyen-Âge culturel.

Une des questions qui se pose à l’Église actuelle, notamment en France, est que tout le monde n’a pas la même vision. Vous mettiez en lien milieux sociaux et certains types de prêtres. Est-ce que ce n’est pas un souci à l’heure actuelle… Comment pensez-vous cela ?
Je commencerai par dire combien est extraordinaire la manière dont Jésus a composé son groupe d’apôtres. J’ai travaillé dans un cabinet ministériel. Quand un ministre choisit les membres de son cabinet, il y a, en gros, des gens qui sont originaires de sa région, des gens qui sont compétents dans le domaine du ministère et puis souvent quelques gens de sa famille. En ce qui concerne le staff de Jésus : des gens de Nazareth, zéro, des gens compétents, théologiens, zéro, des gens de sa famille, zéro. Il compose son groupe d’apôtres de manière révolutionnaire par rapport aux usages. Et il choisit des gens qui sont en désaccord sur tout. Sur le plan politique il choisit des collabos, Mathieu, et des indépendantistes comme Simon le zélote. Sur le plan économique, il choisit des gens à la sensibilité communiste comme Judas, pour qui il faut tout partager, et des gens zéro sensibilité libérale, qui pensent que le pauvre a le droit de dépenser son argent en parfums… C’est sa liberté à lui. Je dirai que parfois, on parvient à constituer une équipe de foot où les gens sont différents mais quand le penalty est sifflé, c’est le meilleur qui va tirer. Dans l’équipe de Jésus, sur la question de savoir qui est le meilleur, qui est le plus grand, c’était des débats sans fin… il n’y avait pas de hiérarchie.
Donc, Jésus choisit de fonder l’Église sur un groupe de gens qui ne sont d’accord sur rien. Et pourtant l’Église tient la route depuis vingt siècles. Je dois dire que quand je vois les évêques aujourd’hui, c’est un peu pareil. Bien des évêques ne sont d’accord sur rien (rires). Mais quelque part, c’est rassurant. Dans un monde pluriel, il faut que l’Église soit plurielle. L’important c’est de se respecter et puis d’avancer ensemble. Une Église où tous les évêques parleraient de la même voix ressemblerait à un parti politique, pas à une Église. Chacun va interpréter le message avec sa sensibilité. Reconnaissons que cela a été peut-être une erreur de l’Église, à un moment de son histoire, de raisonner en termes de classes sociales. Et de dire « Il faut des prêtres cadres pour les cadres, des prêtres ouvriers pour les ouvriers… » Là où ça n’a pas marché, c’est pour les chômeurs. Prêtre chômeur, on ne va quand même pas toucher l’indemnité de chômage comme prêtre. Au moment du chômage massif, le problème s’est posé : « Tu peux te considérer comme ouvrier, d’accord mais comme chômeur…. » Un exemple : sur la Dalle d’Argenteuil, 17 000 habitants, il y a eu un grand combat des chrétiens pour un projet de construire une église, mais les autorités – communistes – s’y sont toujours opposées. Ça s’avère être une chance aujourd’hui, parce que la paroisse située sur les coteaux est le seul lieu de mixité sociale, le seul lieu où la communauté européenne qui vit dans les pavillons rencontre la communauté africaine et la communauté tamoule de la cité. Il y aurait eu une église dans la cité, il y aurait eu une communauté noire dans la cité et une communauté blanche à côté. Vous voyez ce que je veux dire.
L’enfermement dans la classe sociale, c’est une analyse un peu marxiste, que l’Église a adopté un moment avec les mouvements d’Action Catholique qui avaient le vent en poupe… Moi je ne connais pas d’autre moyen d’aller à la rencontre des jeunes qu’avec un ballon de foot au pied ou de basket à la main Auparavant, nos jeunes prêtres dans leurs premières années de sacerdoce étaient envoyés auprès de jeunes et se formaient à l’animation, en bénéficiant des transmissions des ainés. Après, il y a eu l’épisode de l’Action Catholique. On a dit : « Non ça n’est pas le rôle du prêtre, c’est le rôle des laïcs. » Aujourd’hui, certains jeunes prêtres ne connaissent aucun outil d’animation et sont en difficulté avec les jeunes. Mais je ne veux pas être seulement critique, ils effectuent d’autres apports.
Je prends l’exemple du FRAT qui rassemble 10 000 jeunes. Le matin, j’allais rendre visite aux jeunes, passer un moment au milieu d’eux. Quand j’arrive, il y a le petit déjeuner, puis un temps libre avant le premier rassemblement. J’étais pour ma part avec les jeunes. Mais je voyais un jeune prêtre qui lui, pendant ce temps-là, disait ostensiblement son bréviaire, seul ! Et à la fin du FRAT, il était content parce que le premier jour, il était seul et le dernier jour ils étaient 4 (rires). Mais alors on n’est pas dans le « je vais vers », ce schéma de Don Bosco, on est dans le « faire venir. » Il est là avec tous ses attributs de prêtre, son bréviaire… C’est surement intéressant pour ces 4 jeunes, mais le FRAT aurait pu être l’occasion pour lui de rencontrer les jeunes d’aujourd’hui ! Don Bosco a un message pour notre aujourd’hui.

Et les dossiers qui vous paraissent les plus urgents dans l’Église, puisque vous avez été à la fois un homme de cabinet et un homme de terrain… ?
Le plus important, c’est la transmission de la foi à la jeunesse. Quand on voit l’âge de nos communautés paroissiales… dans 10-15, tous ces cheveux blancs auront été enterrés à l’église !!! Pour moi le véritable défi, c’est de transmettre l’Évangile à la génération qui suit. Et ce devrait être le plus grand défi à relever. Or on voit ce scandale de la pédophilie qui fait mal. L’Église réagit… mais n’oublions pas que le prêtre n’est pas un homme parfait. Je me souviens d’un évêque qui avait parlé de la vocation et avec qui, ensuite, j’avais pu parler en tête à tête. Je lui disais : « Mgr, quand je vois la manière dont vous avez brossé le profil du prêtre, je comprends que plus personne ne veuille le devenir ! » (rires) Un type parfaitement équilibré sur le plan de l’affectivité, sur le plan de la sexualité, au top de la connaissance… je lui disais : « Attendez, c’est un homme comme un autre ! » Il ne faut pas faire du prêtre une espèce d’homme à part, c’est quelqu’un qui est choisi pour se mettre au service du peuple, mais qui comme tous les autres membres a aussi ses fragilités.
La question que je me pose aujourd’hui porte sur l’arrivée massive de prêtres étrangers répondant à l’appel de nos évêques : « Maintenant on n’a plus de prêtres, faisons venir des prêtres de l’étranger. » Qu’un prêtre africain vienne célébrer la messe dans nos paroisses ne pose aucun souci, mais il peut culturellement être en difficulté pour rencontrer les jeunes d’aujourd’hui. Pour célébrer les enterrements, pas de problème, mais pour relever le défi de la transmission de la foi auprès des jeunes de France, une vraie question se pose.
Le grand service qu’aujourd’hui l’Église peut rendre à la société, c’est celui de la promotion de la fraternité. J’insiste beaucoup sur cette notion, parce que s’il est un mot sur lequel on est tous d’accord, chrétiens, juifs, musulmans, francs-maçons, c’est ce thème de la fraternité. Mais, comme dit le pape François, on voit les limites des institutions qui veulent fonder la fraternité sur le seul concept d’égalité, en dehors de toute référence à une filiation commune. Pour nous les chrétiens, la source de la fraternité est l’amour du Père... La caractéristique de l’Église – je travaille beaucoup aujourd’hui sur le thème de la prévention de la radicalisation – c’est que le NOUS est un NOUS ouvert (« Qui accueille un enfant en mon nom, c’est Moi qu’il accueille », l’enfant n’est pas forcément un enfant de disciple…) alors que le NOUS musulman est fermé : pour faire partie du NOUS, il faut se convertir à l’Islam. Pour nous, le salut n’est pas réservé qu’aux chrétiens, mais à tous ceux qui tissent la fraternité. C’est vraiment un grand message, dont notre société a besoin à l’heure où l’on assiste à tant de replis communautaires.

Une question sur le pouvoir dans l’Église, les acteurs dans l’Église. Tous n’ont pas le même statut. On appelle certains d’autres pas. Comment pensez-vous ça ?
À partir du moment où Dieu s’est incarné en Jésus, son Église est incarnée dans l’humanité et donc elle est institution : si on accède encore au message, c’est grâce à cette institution qui a résisté au temps. C’est une grande réflexion que je mène avec mes camarades de la mouvance des années 70 : comme ils n’ont absolument pas prêté d’importance aux problèmes institutionnels, ceux qu’on appelle les chrétiens de gauche se rendent compte aujourd’hui qu’ils ont eu tort, que ce sont les autres qui ont pris en main les commandes. Je leur dis : « C’est une erreur de penser que vous pouvez faire communauté en vous passant de l’institution. » Elle seule permet de durer.
Alors, venons-en au rôle majeur de l’Église … Vous savez qu’on appelle Dieu : Père et l’Église : Mère, Notre Sainte Mère l’Église, pourquoi ? Avant les progrès récents de la science sur l’ADN, le gamin pouvait savoir qui était sa mère mais savoir qui était son père était un acte de foi dans la parole de la mère. On connaît sa mère mais croire en un Dieu Père est un acte de foi dans la parole de la Mère Église
Il ne faut pas oublier que le pouvoir selon le Christ est un service. Pouvoir, c’est permettre que les gens puissent faire que les choses puissent se passer. Malheureusement, notre Église est faite aussi d’hommes au cœur de pierre et il existe aussi des enjeux de pouvoir… J’ai vu des séminaristes préoccupés par leur carrière épiscopale future. Là, je me sens bien comme religieux (rires). On a des responsabilités, et puis on les quitte. On devient provincial et au bout de 6 ans la charge passe à un autre. Comment faire en sorte que tous ceux qui sont acteurs soient au service ? Mais il y a forcément des enjeux de pouvoir.

Avez-vous un texte d’Évangile que vous préférez ?
C’est Marc 9, 35-37 parce qu’il résume en quelques mots la pédagogie et la pastorale salésienne.
Prenant un enfant, il le plaça au milieu d'eux, le serra dans ses bras et leur dit: « Celui qui accueille un enfant, n'importe quel enfant, comme s'il était envoyé par moi, c'est moi qu'il accueille. Et celui qui m'accueille, ce n'est pas moi qu'il accueille, mais celui qui m'a envoyé. »

Est-ce que vous voyez des choses importantes à ajouter ?
Je crois qu’on a bien balayé les choses…

 

Jean-Marie Petitclerc a écrit : Pourquoi je suis devenu prêtre ? (Bayard 2009)