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Mords dans la vie !

Paul HOUÉE
Né en
1931
Diocèse/ordre :
Saint Brieuc-Tréguier
Date de l'interview :
Décembre 2017
N0_ordre: 
55
Version imprimable :
Icône PDF Mords dans la vie !

Les enquêtrices sont allées voir le père Paul Houée au village de Bosny (Côtes d’Armor) chez lui. La rencontre a commencé par un déjeuner dans le restaurant du village où beaucoup de choses ont déjà été échangées.

Votre parcours dans l’Église ?
Il y a eu toute une réflexion : comment on envisage le travail aujourd’hui, comment gérer les territoires, la croissance pour quoi faire, les entreprises… Il y a beaucoup de thèmes qu’on a travaillés. J’ai travaillé avec un très bon copain qui était directeur de clinique. Et puis le père évêque était là tout le temps. J’ai vraiment travaillé avec le père Lucien Fruchaud (évêque du diocèse de Saint Brieuc-Tréguier de 1992 à 2010). On a été constructif là. Mais il ne faut pas idéaliser non plus. Il y a toujours des difficultés.
Et en même temps il y avait aussi l’abbaye de Boquen qui était tout près et qui n’a pas marché. On y reviendra.
Le sommet de tout ce travail a été un colloque pour les 40 ans de Populorum progressio que nous avons monté à plusieurs. J’avais un de mes meilleurs copains, Damien Le Douarin, prêtre morbihannais, qui était le secrétaire de la commission sociale des évêques de France. Et je suis devenu copain aussi avec le père Rouet, évêque de Poitiers, très ami avec André Lacrampe (archevêque de Besançon de 2003 à 2013) ; j’ai travaillé avec de bonnes équipes. Cela a été des moments très très sympas. J’ai eu la chance de tomber sur des évêques de pointure. Le père Rouet me disait quand il me voyait : « Faut y aller Paul ; où est ce que tu en es ? » Et puis il y avait Chenu derrière, Poupard, à Rome, à qui on passait des tuyaux de temps en temps. Et tout ça s’est terminé par un grand colloque à Saint-Jacut-de-la-Mer sur Populorum progressio, un message pour le XXIe siècle. On l’a préparé en mobilisant des équipes de Bretagne, de Paris et l’épiscopat a décidé d’en faire le colloque d’anniversaire avec Poupard comme président. On a fait un colloque de qualité, le plus beau que j’ai organisé. Il y en a eu un autre avec Rouet, sur l’aménagement du territoire pendant 2 jours au Sénat, dans la salle Clémenceau – on ne doutait de rien. Tout ce travail ça marchait bien.

C’était vraiment un travail de jonction…
Oui, nous travaillions sur « Foi et Développement », c’était le « et » qu’il fallait travailler. Sans théoriser trop, on ne savait pas toujours où on allait. À cette époque-là j’étais en train de « tricoter » ça – aujourd’hui les choses ont changé – et en même temps j’avais un projet communal au Mené. Si bien que quand on parlait d’aménagement du territoire je savais de quoi je parlais. Ça a duré jusqu’en 2007.
Là il y a eu un évènement qui m’a secoué. J’avais une jeune sœur qui était professeur d’histoire et géo et qui est morte brutalement d’un cancer. Avec son mari ils venaient d’acheter une maison à Saint-Brieuc pour se retirer et j’avais pris ma retraite pour être entre Bosny et Saint-Brieuc. Juste avant le colloque, ce qui a été très dur.
Après, on m’a conseillé de valoriser tout ça dans un bouquin aux éditions de l’Atelier (Repères pour un développement humain et solidaire, 2009). C’est un travail qui m’a pris un an mais m’a beaucoup apporté en tant que synthèse. Et puis le père évêque a bien compris que je voulais me retirer au Mené. Je donne maintenant un coup de main au père curé depuis 2008.
J’ai fait pas mal de choses jusqu’en 2011, surtout des voyages intéressants au titre du Centre Lebret en Inde, en Turquie, au Brésil, au Rwanda avant le drame. J’étais libre alors. En 2011, j’ai eu une opération de la vésicule biliaire qui a mal tourné et je me considère depuis un peu en sursis. En 2014, j’ai eu à nouveau un pépin de santé, péritonite, j’ai failli y rester. Je me suis mis à rédiger mes mémoires. Les amis m’ont dit « laisse nous un souvenir ». Les mémoires sont prêtes à présent et peu à peu ça a décliné. Il faut savoir attendre la fin. Je dis une messe le samedi soir et le dimanche, il faut l’assurer quand même, des baptêmes assez souvent, plus de noces d’or de copains que de mariages et puis des enterrements. Autrement je reste là, je ne voyage plus. Ça me fait tout drôle de ne plus aller à Paris alors que j’y étais toutes les semaines. Il faut accepter de rester ici et de donner un sens à sa vie. Tout mon travail aujourd’hui c’est essayer de renouer tout ça, cette problématique, du village à la planète et de la planète au village. Avec surtout le mystère pascal au milieu de tout ça, le Dieu trinité et le Dieu amour.

Pourriez-vous nous parler un peu du volet religieux de votre parcours ?
Je suis entré au séminaire jeune et j’ai joué le jeu. Je n’ai jamais remis en cause mon sacerdoce après. Un de mes meilleurs copains a quitté l’Église et s’est marié. Moi, si j’avais quitté l’Église je n’aurais eu aucun problème car j’avais un boulot par ailleurs. Mais j’ai dit : « Je reste dans l’Église » même si elle m’a paru lourde à porter parfois. Et en même temps je ne peux pas dire que j’ai eu à souffrir vraiment de l’Église sauf pendant cette période de 1968-69 à Angers où certains évêques ne comprenaient pas ce qu’on voulait faire, pourquoi on était si proches des étudiants.

C’était pareil dans les universités hors contexte religieux…
Mon évêque m’a dit : « On comprend très bien que tu sois là, tu as une mission d’Église. » À un moment j’ai été tenté de venir à Rennes. Car on venait de supprimer la socio à Angers. Rennes m’a proposé l’INRA où j’avais des copains mais je me suis dit si je vais à l’INRA je quitte une mission d’Église… j’ai mis 7 ans pour finalement aller à l’INRA, ce qui m’a coûté.

Quelle est la date de votre ordination ?
8 avril 1956.
Sur le plan spirituel, je me sentais en mission là où j’étais. J’étais en mission au grand large. Parfois je me suis dit que je serais plus tranquille dans une paroisse au lieu de partir au Brésil ou de revenir m’occuper des poubelles à Saint-Gilles. Mais il y avait une présence à assurer.
Le thème qui est monté de plus en plus dans ma vie c’est l’espérance chrétienne, pascale au-delà de toutes nos espérances comme un dépassement. J’ai été marqué par Teilhard, Chenu, Lebret. Ma joie de vivre à la fin de ma fin de vie c’est de voir le pape François. Il porte toute cette espérance latino-américaine. J’ai connu don Helder et je retrouve tout cela chez le Pape François. Quand il a été élu, j’ai pleuré de joie autant j’avais pleuré de tristesse quand Benoît XVI avait été élu ; ça m’avait affecté au point que j’étais incapable d’animer une réunion. Et puis il y a eu la surprise de François, le pape inattendu.
Je me suis réjoui de ça et de mes relations avec le diocèse : le père Fruchaud avec qui on a fait du bon boulot et le père Moutel (devenu évêque de Saint Brieuc-Tréguier en août 2010) qui lui a succédé. Il arrive diffèrent mais il a du souffle, du contact et il lance un synode. Il aurait voulu que je m’en occupe… Si j’avais eu 10 ans de moins j’aurais accepté d’être la cheville ouvrière mais j’ai vu que je ne pouvais plus tenir le coup. Il a mis une dame, ancienne directrice d’école qui a fait ça très bien, j’ai juste donné un coup de main du point de vue de la méthode.
Je suis donc très marqué par le mystère pascal dans sa double face de mort – le Christ est mort par amour pour nous – mais en même temps de vie, la résurrection du matin de Pâques. J’aime beaucoup trois scènes évangéliques : la rencontre du Christ avec Marie Madeleine au matin de Pâques, le chemin des pèlerins d’Emmaüs et la rencontre au bord du lac avec les apôtres.
Et je les vis en lien avec des faits concrets. Mon premier voyage était un voyage d’étude : après un colloque à Tel Aviv je suis invité dans un kibboutz au bord du lac de Tibériade dans une cabane : le matin les bateaux venaient nous chercher comme les pêcheurs du lac. Une autre fois, je suis allé à Jérusalem et j’ai eu beaucoup de chance de pouvoir célébrer dans le Saint-Sépulcre sur le lieu même du tombeau du Christ ; la résurrection était là, sous nos pas, ça marque vous savez !
Mon lien avec l’Église au milieu de tout ça… J’ai été autrefois séminariste puis prêtre dans un service d’Église qui était la Catho. Je n’y étais pas toujours très à l’aise car je quittais mon milieu rural. J’y suis resté par fidélité mais j’étais avec des profs sympa, je découvrais des choses, je n’ai pas à le regretter. Puis je suis retourné en Bretagne alors ça a un peu changé pendant toute la période où j’ai été maire.

Revenons à la période de Boquen et du concile…
Ah Boquen ! Le père Alexis (Mathurin Presse, en religion dom Alexis, né en 1883 à Plouguenast dans les Côtes-d'Armor et décédé en novembre 1965 à Saint-Brieuc, est un moine cistercien qui fut abbé de Tamié en Savoie puis restaurateur de l'ancienne abbaye de Sainte-Marie de Boquen – Plénée-Jugon, Côtes-d'Armor – en 1936) était d’une famille amie de mes grands-parents… Il faisait partie de la famille. Quand il est arrivé en 36 j’ai gardé les moutons dans l’abbatiale sans toit. Il y avait un lien étroit avec Boquen. Il y avait 7 moines (dont Benoit, arrivé en 37) qui ont bossé et remonté l’abbaye. Pendant la guerre j’ai un peu moins vu. C’est surtout quand j’ai été au grand séminaire que je suis allé à Boquen puis après, quand j’ai eu une voiture et que j’ai servi de chauffeur au Père Alexis. Il m’a donné à collecter des chansons de mariage. Il était passionné du patois des gens du pays (le gallo).
Les années passent, Boquen grandit, arrive Bernard. « J’ai enfin trouvé mon gars pour me succéder » me dit le père Alexis. « Avant j’en avais jamais vu de pareil. »

C’était en quelle année ?
60 ? 62 ? (Dom Besret est arrivé en 1964.) Ils l’envoient à Rome faire des études puis il revient à Boquen. Si on voulait vraiment en parler, c’est une soirée qu’il faudrait passer. Le père Alexis décroche pour laisser Bernard organiser Boquen. Bernard pense à vendre Boquen pour restaurer Cîteaux… Boquen, on n’a pas fini d’en parler. Il y a eu beaucoup d’histoires. Il y a eu une période de cohabitation pas toujours très facile entre le nouveau et l’ancien.
On a créé le comité d’expansion du Mené le 12 aout 1965 et le 20 aout 65 on restaurait l’abbatiale avant sa consécration. Pour moi, il y a un double signe là. La première manifestation du Mené a été l’inauguration de l’abbatiale avec tous les évêques de Bretagne présents, un rassemblement de 15 000 personnes, un sommet de religion populaire…
Et le père Alexis est mort le jour de la Toussaint. Le père Alexis 3 mois avant sa mort : « Ceux qui croient comprendre Boquen n’ont pas fini d’être baisés… » (il parlait en patois). Ça, c’est le père Alexis ! Quand on dit que Bernard était atypique, le père Alexis l’était auparavant !
Bernard prend alors complètement la main et je m’intéresse de plus en plus à Boquen qui commence à faire parler de lui comme lieu de contestation et de remue-ménage dans l’Église. Nous avons réagi, car on était très fiers que ce soit chez nous. On a créé une équipe de copains appelée « Boquen rural » avec l’accord de Bernard mais il ne s’en mêlait pas. On a organisé une dizaine de rencontres de travail dans l’abbatiale sur des thèmes qui nous intéressaient. Il y avait 200 à 300 personnes qui venaient, le sommet a été Jean Boissonnat (rédacteur en chef de L’Expansion et rédacteur à La Croix) avec 700 personnes. Boquen rural c’était notre manière à nous de participer au concile On voulait avoir notre place dans le renouveau de l’Église. Mais on n’était pas d’accord avec certains. Vous connaissez Danièle Hervieu-Léger ?

La sociologue ?
Oui. On travaillait avec elle. Mais à son arrivée c’était la terreur pour nous. Elle arrivait de Lamballe par le train avec une quinzaine de personnes. Autant j’étais copain avec son mari (Bertrand Hervieu, sociologue des questions rurales), autant avec elle c’était difficile. Elle foutait en l’air ce qu’on avait prévu, elle cassait les choses, mais, en même temps, il y avait une puissance dans ses discours. Je me rappelle un Jeudi-Saint où on m’avait demandé de célébrer et je préparais avec des gens. On a passé 3 heures à se demander si on allait célébrer ou non. Avec Danièle il n’y avait rien à faire. À la fin je suis parti célébrer et chacun a fait ce qu’il voulait. On a vécu des moments difficiles. J’en ai parlé au père évêque qui a porté Boquen à bout de bras, on ne pouvait pas aller plus loin que le père Kervéadou (évêque de Saint Brieuc-Tréguier de janvier 1961 à octobre 1976). Par contre l’évêque de Rennes, Paul Gouyon (archevêque de Rennes de 1963 à 1985. nommé Cardinal en 1969), ce n’était pas la même chose !
On a vécu toute cette période avec Bernard, copains mais en même temps pas toujours d’accord. Mais Bernard comprenait très bien le « Boquen rural », il n’y a jamais eu de problème de ce côté-là mais lui c’était plutôt un intellectuel. Il est parti, le père Guy (Guy Luzsenszky, prieur par intérim à Boquen, après le départ de B. Besret) est arrivé après puis ensuite les sœurs de Bethléem qui étaient parachutées. Il y a d’abord eu un projet de cohabitation entre les sœurs de Bethléem et la communauté de Boquen mais ce n’était pas viable.

Elles étaient nombreuses ?
Une quinzaine. Elles sont restées environ de 1975 à 2015. J’allais les voir de temps en temps mais il n’y avait pas d’atomes crochus. À présent c’est le Chemin neuf qui est à Boquen.
Dans les années après le concile, beaucoup de choses ici passaient par Boquen, ça passait aussi par Vie Nouvelle qui n’était pas dans l’action catholique mais qui était un mouvement important. Des gens comme Chenu, comme Liégé (Pierre-André Liégé, dominicain, professeur à l’Institut catholique, aumônier national de Vie Nouvelle) ont beaucoup marqué. Que puis-je dire encore ? La Mission de France, j’ai été tenté un moment par la Mission de France et puis tous ces mouvements liés au monde rural, JAC, MRJC et le CMR… J’ai été souvent un de leurs porte-parole en France, combien de fois ai-je fait des sessions avec le CMR ? Sur le plan des contacts avec l’Église institutionnelle j’ai eu de bons rapports dans le diocèse. Je n’ai pas eu de problèmes. Mais j’étais ailleurs.

Pour revenir sur Vatican II, comment vous avez été tenu au courant, ce que vous avez observé, des changements de l’Église autour de vous ?
D’abord ce qui m’a frappé c’est l’arrivée de Jean XXIII, enfin surtout les premiers mois. Je me suis dit : « Oh enfin, ce côté bonhomme, paysan tout ça… » Quand il a annoncé le concile on s’est dit : « Qu’est-ce qu’il va faire ? » Ça a été l’ébahissement, la surprise, mais je n’avais pas tout réalisé, car à l’époque j’étais déjà enseignant à Angers et j’étais assez pris par mon boulot. J’ai suivi par la presse les différents comptes-rendus. En plus, on avait des théologiens parmi les copains qui nous disaient : « Il y a tel enjeu, tel enjeu »… On avait un des nôtres, le père Laurentin qui était au concile, on n’avait pas tout à fait la même orientation mais il nous tenait au courant.
Je ne peux pas dire que je me suis passionné pour le concile à ce moment-là ; je l’ai suivi avec intérêt mais sans passion. J’étais jeune prêtre et pris par autre chose.
Mais tout a changé après le concile. Le document de référence pour moi c’est Gaudium et spes. Les autres aussi mais Gaudium et spes je l’ai travaillé, lu par Chenu. Revu et corrigé par le Centre Lebret avec version latino-américaine. Relu par Helder Camara ça vous donne des ailes. Fidèle à Lebret, j’étais passionné par ces textes.
Je ne peux pas dire que les autres décrets ne m’ont pas intéressé, mais il n’y a pas eu le même investissement. Je ne regrette pas de l’avoir fait notamment pour ce bouquin et pas mal d’articles.
Après le concile, il y a eu son application. Dans le diocèse notre évêque, le père Kervéadou, a été nommé évêque 6 mois avant le concile. Son comportement c’était : « Vous allez voir ce que vous allez voir, je suis nommé votre évêque et je vais vous prendre en main. » Le concile arrive et il est complètement transformé ; on assiste à une conversion radicale du père évêque dès 69.
Il lance le synode du diocèse en le confiant à un prêtre qui avait plus le sens de la communication que le souci de la profondeur. Moi je représentais la diaspora des prêtres qui étaient en dehors du diocèse.
La première session est exactement la réplique de Vatican II : le programme élaboré est complètement foutu en l’air ; il y a des milliers de personnes qui font partie d’ateliers de travail – il y en avait peut-être 3 000 – et Boquen là-dessus qui alimentait encore la flamme. On a rêvé !
Mais c’était dur. Il y avait le pauvre Père Kervéadou sur le podium, il était tout seul avec sa table et son fauteuil ; pendant la première session il n’a rien dit ; il ne savait plus où aller et en même temps il faisait confiance jusqu’au bout. Entre les deux sessions ça a été le blocage, il a fallu serrer les vis. Il y avait tout un groupe qui s’était organisé avec des types costauds et il y avait Boquen qui soufflait dessus. Chacun a pris des positions beaucoup plus fermes de part et d’autre. On s’est bien rendu compte qu’on était en panne. Au final, ça a été un synode avorté.

C’était en quelle année ?
En 1972 je crois.

Avez-vous le sentiment que c’était un contrecoup de mai 68 ?
C’est un synode qui n’était pas bien préparé. On était aussi « trop chauds ». Boquen avait été le mai 68 local. Les positions se sont durcies ; le pauvre père évêque, il a souffert mon Dieu ! J’allais le voir ; on essayait de se remonter le moral en disant : « Un jour, ça servira. » Quand il s’est retiré à Malestroit (pour prendre sa retraite), le père Kervennic le nouvel évêque, a pacifié le diocèse mais il a mis du temps (évêque du diocèse de Saint Brieuc-Tréguier de 1976 à 1991)… et quand le père Fruchaud (évêque du diocèse de Saint Brieuc-Tréguier de 1992 à 2010) est arrivé, il n’était pas question de refaire un synode. Il a eu raison, ç’aurait été trop tôt.
J’ai connu la crise de l’Église à un niveau assez intense avec recul quand même car il fallait que je m’occupe des finances communales…

Je souhaite vous poser une question sur aujourd’hui. Là on parle de 68, mais il s’est passé beaucoup de choses depuis. Qu’observez-vous de l’Église d’aujourd’hui, ici ou ailleurs ? Comment voyez-vous les évolutions ?
Je suis moins inquiet pour l’Église que pour la planète. L’Église elle va s’en sortir encore une fois parce qu’elle a les paroles de la vie éternelle alors que notre planète, je ne suis pas sûr qu’elle s’en tire. C’est inquiétant ce monde un peu déboussolé qui va très vite… Mon espérance me rend positif en toutes choses mais il faut voir quand même que ça va peut-être trop vite. Les choses s’accélèrent, la mondialisation du point de vue financier, c’est effrayant – j’ai travaillé un peu avec Gaël Giraud. Les conséquences chez nous je les vois dramatiques. Je suis un peu effrayé par l’invasion du numérique et surtout par le transhumanisme, ça me fait peur.
Ce monde part à toute vitesse sans savoir où il va. Il y a des montées en puissance comme celle de la Chine : demain, l’avenir est à l’Asie. Comment le monde agricole va-t-il parvenir à préserver la terre et nourrir des milliards d’hommes demain ? Et les nourrir chez eux, sans qu’ils viennent chez nous, c’est un grand défi. Ma joie, c’est qu’on a un pape qui est à la hauteur de ces défis.
On a un monde dangereux, mais en même temps il y a des choses intéressantes. Macron du point de vue international ouvre des horizons intéressants, je suis plus réservé sur la politique intérieure.
C’est tout un mélange où des choses neuves sont en train de surgir au milieu des tempêtes. Au milieu de tout ça, on a un pape qui a de la boue sur les godasses, une sacrée expérience. La question est de savoir si c’est une parenthèse dans la vie de l’Église ou un tournant.
Chez nous ça décroche, tout un pan de l’Église est en train de tomber, il y a une part de l’Église qui meurt, elle n’est pas renouvelée. Le problème est celui des jeunes : comment rejoindre les jeunes pour qu’ils puissent construire leur planète à eux, trouver leur place dans l’Église. Je crois que c’est par l’Espérance qu’on peut les rejoindre ; il faut montrer que l’Espérance se situe au-delà de nos plus grands désirs, au-delà de nos plus grands espoirs. Cet au-delà, auquel je crois, me fait espérer qu’il y a de nouveaux possibles demain.
J’avais résumé ça dans une phrase dans mon livre : « En avant ! »

Ça fait penser à Teilhard de Chardin.
Oui, j’ai été très marqué par Teilhard avec tout ce qu’il peut avoir aussi d’utopique, il faut remettre l’utopie a sa place.
[Il cherche dans son livre une citation qui résume bien sa pensée] C’est une phrase de Benoît XVI ; même si je ne suis pas toujours d’accord avec lui, je crois que c’était un très grand intellectuel mais qui n’était pas fait pour être pape. Le pape François, lui, est en plein dedans, il nous aura fait rêver mais qu’est-ce qu’il y aura après ?
Il y a aussi des gens que j’aime bien comme Pierre Rabhi : « La sobriété heureuse ».
Voici une citation de Desroches (Henri Desroches – 1914-1994 –, dominicain jusqu’en 1950 puis chercheur en sociologie au CNRS) qui a été mon patron, mon directeur de thèse, il parle ainsi de l’Espérance : « Une entrée à laquelle est reliée une corde qui attache une ancre marine… » et aussi : « L’espérance est un mirage qu’on ne pourra peut-être jamais atteindre mais sans laquelle jamais aucune caravane ne partirait. »
Il y a aussi une chanson paysanne d’Amérique latine, les paysans sans terre, qui dit : « Vous pouvez me tuer mais vous ne pourrez jamais étouffer en moi la joie immense que j’éprouve d’être libre. » Voilà ce que j’ai découvert dans mon voyage en Amérique latine.
Voilà la citation que je cherchais : « Dieu sait qu’aucune réalisation temporelle ne s’identifie avec le royaume de Dieu, les réalisations ne font que refléter et en un sens anticiper la gloire du royaume que nous attendons à la fin de l’histoire lorsque le Seigneur reviendra et cette attente ne pourra jamais justifier que l’on se désintéresse des hommes dans leur vie personnelle concrète et les situations nationales et internationales parce que celles-ci – maintenant surtout – conditionnent celles-là. Même dans l’imperfection et le provisoire rien ne sera perdu, rien ne sera vain de ce que l’on doit accomplir par l’effort solidaire de tous et par la grâce divine a un certain moment de l’histoire. » Chaque réalisation humaine est une étape vers le Royaume, mais n’est jamais le Royaume, ce qui nous permet d’avoir de la liberté.
Et puis il y a une citation de Jean Paul II : « Dieu est le fondement de l’espérance, pas n’importe quel Dieu, il possède un visage humain et nous aime jusqu’au bout individuellement et dans l’humanité tout entière. »
J’ai résumé tout ça par ces mots : « Aimantés par une promesse. » L’espérance c’est central, ce qui importe c’est la qualité de notre Espérance. Là c’est le sociologue qui parle : on dit que le principal pour le développement d’un peuple c’est de rêver, d’anticiper. Nous, au Mené, ça a été notre formule : « Anticiper plutôt que subir. » Avoir 10 ans d’avance, être pionnier.

Vous avez parlé des jeunes, vous avez dit que c’était une priorité de les rejoindre là où ils étaient. Si vous aviez un message à leur dire, que leur diriez-vous ?
Vivez une vie digne d’être vécue. Ce serait ça. Mords dans la vie ! Essaie ! Tu ne réussiras pas toujours mais ce qui compte c’est d’être en marche. Le bonheur ne se donne pas tout cuit ; ça se gagne et en même temps il faut savoir rêver.

On a touché à beaucoup de choses…On a été amenés à passer des poubelles de la mairie à l’Évangile…
C’était comme ça à Nazareth, je ne sais pas si le Christ faisait les poubelles, mais il faisait des charpentes !