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Être prêtre, c’est être un ministre de l'Évangile

Bernard Marliangeas
Né en
1931
Diocèse/ordre :
Dominicain. Province de Lyon
Date de l'interview :
Juin 2015
N0_ordre: 
32
La foi une aventure à vivre

Je suis né au Vietnam, en 1931 et j’y ai passé les quinze premières années de ma vie, ce qui fait que j’ai très tôt pris conscience que l'Église n'était pas le tout du monde. J'étais dans un pays bouddhiste, du coup cela m'a fait vivre la foi, non pas comme quelque chose d'évident et qui faisait l'unité de tout un pays ; mais comme un choix à assumer pour moi-même.

Je suis arrivé en France à quinze ans, j'avais commencé à faire du scoutisme en Indochine et scoutisme a été le lieu de l’évolution de ma foi. Pour autant que je m'en souvienne maintenant, je l'ai toujours perçue comme une aventure à vivre et pas comme un carcan doctrinal ou un rituel auquel j'avais à me plier. Cela détermine un peu une psychologie … j'étais en recherche. Après ça, dans le scoutisme, comme routier, j'ai rencontré des prêtres qui m'ont posé des questions. Je voulais être officier de marine, mais j'ai eu un pépin de santé qui fait que je n'ai pas intégré Navale et donc j'ai présenté un autre concours, celui du Commissariat de la marine, pour ça j'ai fait une licence en droit.

L'ordre dominicain

Je ne suis pas de ceux qui disent qu'à douze ans, ils ont eu la vocation, et je ne suis pas entré pour célébrer l'eucharistie. C'est par la rencontre avec des prêtres dans le monde rural, au cours de missions dans le cadre du scoutisme et puis avec l'aumônier du clan qui était très bien et enfin, en rencontrant des dominicains comme aumôniers du droit que s’est posée à moi la question d'un service de l’Église … Lors de ma dernière année de droit, j'ai fait un camp où j'ai rencontré un prêtre qui, sans s'en rendre compte, m'a dit une parole qui était sûrement banale mais qui a déclenché ma décision d'entrer chez les dominicains.

En fait ça répondait à un double appel que je ressentais et auquel je n'arrivais pas très bien à voir comment répondre : un appel à une vie contemplative - si je l'avais suivi je serais entré chez les cisterciens et – et un autre appel qui était celui de partager et annoncer l'Évangile aux hommes et aux femmes de mon temps, donc un appel apostolique. J'ai pensé trouver ce que je cherchais dans l'ordre dominicain, un ordre qui essaye de tenir la gageure d'avoir une dimension contemplative forte avec une vie de prière communautaire structurante (on prie une heure et demi par jour ensemble avec l'office du matin, le soir la messe) et un ordre vraiment pleinement apostolique qui annonce l'Évangile sous toutes ses formes, pas seulement la prédication dans les églises, mais l'animation des groupes, la presse, la radio, la télé. J'ai pratiqué ces différents types de sports au cours de mon itinéraire.

Ma première référence pastorale

J'ai été à la fois animateur de groupes et formateur d'adultes d’abord dans le cadre d'un centre de catéchuménat. C'était là un milieu qui m’a marqué sûrement, parce que ma première référence pastorale n'a pas été de faire la catéchèse aux enfants ; mais de rencontrer des adultes qui font une démarche vers la foi. J’ai fait l'expérience d’un dialogue où chacune des deux personnes sait des choses que l'autre ne sait pas. De mon accompagnement des adultes pendant une quinzaine d'années, j'ai un peu acquis ce réflexe de découvrir que les autres ont toujours quelque chose à m'apprendre, même si moi aussi j'ai quelque chose à leur apprendre, mais dans un échange. Mon engagement chez les dominicains est aussi lié à cet aspect de la vie dominicaine.

Je ne me voyais pas prêtre de paroisse. La raison la plus perceptible, à l'époque où j'ai décidé, c'est que je ne me voyais pas dans la solitude des prêtres diocésains, je ne peux pas vivre ma foi tout seul, j'ai besoin d'un groupe tonique, qui me provoque à renouveler ma foi et c’est aussi cela qui m’a conduit à rejoindre les dominicains. Ce n'est pas pour Saint Dominique que je suis entré chez les dominicains, comme c'est d'ailleurs le cas de beaucoup de mes frères, c'est pour le style, la façon de vivre l’Église qui est propre à l'ordre dominicain, une façon très démocratique, une façon très ouverte et une liberté que je ne sentais pas tellement ailleurs.

Être prêtre

Il y a une question dans le questionnaire qui dit : « pour vous qu'est-ce que être prêtre ? » Moi je dirais que, même si je me suis spécialisé en liturgie, je me suis toujours beaucoup plus considéré comme ministre de l'Évangile que comme ministre des rites. Les rites sont importants, car il n'y a pas de vie humaine sans rites et le scoutisme m'avait appris la vérité des gestes (les messes en plein-air etc. c'était autre chose que les messes compassées en paroisse), j'étais très sensible au fait que la liturgie est faite pour les hommes et qu'elle devrait être humaine et non pas déshumanisante.

J'ai été ordonné prêtre en soixante et un, un an avant l'ouverture du concile, et le concile Vatican 2 a été, pour moi, un moment extrêmement dilatant ! La première « constitution » qui a été votée c'est la « constitution » sur la liturgie. Un des frères de mon couvent, le père Gy, était expert au Concile. Donc on était aux nouvelles semaines après semaines de ce qui se passait au Concile, il y avait aussi le père Chenu qui était également expert au Concile, et le père Congar est passé chez nous.

Les attentes du Concile

Pour moi le concile Vatican 2 a répondu à deux attentes fondamentales.

La première : une liturgie qui soit vraiment pour les hommes, et non pas une liturgie fixée éternellement.

La seconde : une Église plus ouverte et fraternelle aux hommes et femmes de notre temps.

Une liturgie pour les hommes

J'ai été pendant quinze ans au Centre national de pastorale liturgique où ont été élaborés les livres liturgiques en français. Ça a été une période passionnante où je travaillais avec une cinquantaine d'équipes pastorales pour faire des projets de déroulement liturgique et, après réactions, les améliorer. J'ai été responsable de deux chantiers pour la réforme liturgique : les funérailles et la réconciliation. Le principe de la réforme liturgique posé par les services romains était que le Vatican publiait un rituel en langue latine ; mais ce rituel n'était applicable nulle part directement, il était envoyé aux évêques, à charge pour les conférences épiscopales de publier les livres liturgiques dans la langue de leur univers linguistique. Dans les rituels des différentes conférences épiscopales, il fallait qu'il y ait tout ce qu'il y a dans le rituel romain ; mais on pouvait faire des ajouts et, par exemple, dans le rituel des funérailles français, la moitié du rituel est une création francophone, de même pour le rituel de la pénitence, donc c'était très intéressant parce que l'on a eu à créer. On ne peut pas dire que ce à quoi on a abouti est le dernier état de la situation ; mais, en tous les cas, même si ces rituels restent imparfaits on ne peut pas dire qu'ils n'ont pas été travaillé ! Les funérailles, cela nous a pris sept ans et la réconciliation, douze ans, entre la première réunion de travail et la sortie du livre liturgique en français. Cela a été une période passionnante pour moi parce que j'étais un acteur direct de la mise en œuvre du Concile….

Sortir de la sacristie

J’avais une autre attente que ma vie dans le scoutisme, ma vie dans le catéchuménat, avaient attisée, c'était celle d’une Église qui ne soit pas identifiée à la hiérarchie, avec la dichotomie entre « l ’Église enseignante et l’Église enseignée », ce que le Concile a réalisé par la constitution sur l’Église « Lumen gentium ». J'ai vécue comme très positive cette prise au sérieux de la dignité des baptisés ; mais en percevant d'emblée que le concile Vatican 2 n'avait pas bien réussi à situer les ordres religieux. D’ailleurs, on peut constater qu’un certain nombre d'évêques, aujourd'hui, ne comprennent rien à la vie religieuse. Dans la mesure où on remplace les curés, on accepte de faire des baptêmes etc. ils acceptent qu'on soit religieux ; mais la vie religieuse en dehors de l'organigramme diocésain… La constitution du Concile rappelle aux baptisés et à ceux qui exercent un ministère : « Vous êtes roi, prophète et prêtre ». Prophètes, je crois que les religieux le sont plus qu'un certain nombre de prêtres diocésains et d'ailleurs l'histoire récente montre qu'un certain nombre d'hommes et de femmes qui ont marqué le monde actuel par leurs prises de position, par leurs réalisations, sont des religieux et pas des prêtres diocésains.

Il me semble qu’il faut sortir d'une conception de la vie religieuse qui était une séparation complète du reste du monde. Je fais partie d'une génération qui pour employer une image, a dit « il faut sortir de la sacristie pour vivre un compagnonnage avec des hommes et des femmes dans la vie, dans l'engagement politique, y compris. » J'ai vécu ça dans un mouvement comme « La vie nouvelle » (inspiré de la philosophie personnaliste de MOUNIER) ; mais aussi dans une expérience de vie professionnelle, car j'ai travaillé pendant douze ans à la télévision dans la production et c'est sûr que ça me marque parce que, du coup, je n'ai plus certaines réactions de frères qui n'étant jamais allé en entreprise, ne savent pas ce que c'est de diriger, d'avoir à embaucher des gens, débaucher et faire le point avec du personnel pour dire ça va ou ça va pas.

Deux expériences marquantes au sein de l’Ordre dominicain

Les « équipes Saint-Dominique »
Créées autour des années 50 par le P. MAILLARD, elles m’ont permis de vivre un compagnonnage avec des chrétiens désireux d’approfondir leur foi en contact avec les questions nouvelles que pose le monde actuel – Et ce compagnonnage dure encore aujourd’hui ! –

Le « centre Saint-Dominique » à Eveux (Rhône).
J’y ai été envoyé en 1978, par mon Provincial, pour aider la province dominicaine de Lyon qui était en difficulté pour trouver un successeur au P. LINTANF qui avait créé ce Centre de formation aussi bien pour les prêtres et religieux désireux d’un recyclage dans l’esprit de Vatican 2 (sous la forme d’un stage de trois mois)que pour les laïcs (sous la forme de session d’été sur des sujets très divers). J’y ai vécu l’expérience passionnante d’une communauté mixte, faite de dominicains, de sœurs dominicaines, de sœurs de Notre-Dame des Apôtres (congrégation missionnaire lyonnaise) et de laïcs.

C'était dans le climat de Vatican 2: c'était une Église pour le monde, une Église ouverte. Du coup je consonne tout-à-fait avec l'appel à l'ouverture du pape François.

Vivre l'évolution de la société

Votre questionnaire a une question « comment vivez-vous l'évolution de la société ? Pour ma part, je la perçois comme une société païenne et même plus que païenne : idolâtrique. L'argent est le dieu qui commande tout, en contradiction avec la logique évangélique qui dit que « ce n'est pas l'argent qui domine, mais l'être humain. » D'ailleurs je vois, dans cette société, assez constamment bafouer les valeurs humaines. Même chez les politiques qui ont un discours altruiste, on s'aperçoit en regardant de près que le respect des valeurs humaines est assez relatif. Cela me pose question alors ; mais ne me fait pas juger de façon absolument péjorative le monde actuel.

Je ne suis pas de ceux qui rêvent au passé et disent : « de mon temps c'était mieux, maintenant tout fout le camp ! » Non tout ne « fout pas le camp » ; mais je suis dans une société païenne et cela me provoque. Comment annoncer l'Évangile dans cette société païenne, qui n'est d'ailleurs pas la même que celle des années cinquante ? Dans celle des années cinquante on avait, en face du christianisme, une idéologie qui était extrêmement forte, c'était l'idéologie marxiste-léniniste, il y avait donc un adversaire à toute la conception de la vie du christianisme clairement identifié.

Le marxisme-léninisme s'est effondré en grande partie et, du coup, on aboutit à cette société capitaliste qui est dans un degré de décomposition avancée. C'est la fin d'une époque que nous vivons. Je crois que notre génération - et pas seulement la mienne - est « assise entre deux chaises ». Le début notre vie se situait dans un contexte socio-culturel qui est complètement mis à mal par le contexte socio-culturel actuel.

Une autre Église va naître

Un des avantages de la vie en communauté, c'est que l’on se frotte directement avec les nouvelles générations. Leur échelle des valeurs n'est pas la mienne. Au point de vue d'un certain nombre d'aspects de l’Église, je suis obligé de constater que (dans mon ordre, peut-être un peu moins que dans le clergé séculier) on assiste à des retours en arrière et à un cléricalisme inconscient mais extrêmement présent.

Ce n’est pas en m’énervant que je transformerai ces nouvelles générations ; mais quelle Église ça va donner ? Là je suis perplexe parce que je pense que, par certains aspects, ça continuera à faire fuir un certain nombre de gens. De toute façon, c'est une autre Église qui va naître, moi j'ai confiance en l'Esprit Saint. L'Esprit Saint n'agit pas selon le timing et les projets d'actions des staffs ecclésiastiques ! Dans toutes les périodes de crise, ils sont complètement dépassés, ils restent enfermés dans des modèles anciens qui n'arrivent plus à fonctionner. Aujourd'hui, par exemple, c’est le cas du modèle du prêtre célibataire, isolé. Dans cinquante ans, il y a les plus grandes chances pour que cela soit vraiment terminé. Ça n'est pas vraiment terminé, car les jeunes générations ont besoin de s'identifier et elles s'identifient par le plus extérieur, ils (les jeunes) se remettent à porter la soutane, ils portent des aubes avec des pompons ; mais, heureusement ils sont aussi capables de jouer au foot et de regarder pendant des heures Internet, de discuter, de tchatter sur Facebook etc. … moi je ne connais pas Facebook, je ne fonctionne pas là-dessus, eux fonctionnent ça c'est clair. j'espère pour eux qu'ils rencontreront des chrétiens qui auront suffisamment d'estomac pour leur dire : « changez un peu si vous voulez qu'on vous suive » ; mais je reste avec beaucoup d'interrogations car, la mentalité cléricale, mon itinéraire a été d'en sortir, alors qu’eux ils y rentrent.

Face à l'écroulement des structures classiques de l’Église, il y a un phénomène que je suis incapable de mesurer mais qui, je crois, est peut-être bien l'avenir de l’Église, c'est le développement, le dynamisme d'un certain nombre de groupes de chrétiens qui ne demandent rien aux curés. C'est là que se trouve le dynamisme de l’Église, mais qu'est-ce qu'il donnera ? Le problème, c'est le problème de l'unité : si chaque groupe va dans son sens, cela ne construira pas l’Église. Comment ces groupes vont-ils prendre conscience qu'ils ont à être en rapport les uns avec les autres pour que se construise l’Église ? C'est une question à laquelle je n'ai pas la réponse ; mais je crois que c'est le défi, un des défis dans la logique de Vatican 2, qui dit c'est le peuple de Dieu qui est l’Église. Encore faut-il que le peuple de Dieu accepte de se voir comme peuple, pas comme une juxtaposition d’individus ou comme une multitude de petites chapelles chacune faisant son truc dans son coin. Pour moi c'est un des enjeux des années qui viennent.

Le bricolage

Nous sommes dans un monde où il n''y a plus l'opposition entre deux systèmes qui étaient massifs : le système des croyances chrétiennes, l’Église catholique (à une époque où 70% des Français se déclaraient catholiques, même si leur foi pouvait être assez faible) et puis le système marxiste-léniniste de l'autre côté. Nous vivons aujourd’hui dans un monde où prolifère une abondance de propositions religieuses, on est au supermarché du religieux.

Là-dedans comment se situer ? Je ne pense pas que l'on ait à faire du marketing au sens propre du terme, mais il faut quand même se demander comment se situer dans ce monde de la concurrence religieuse entre les différents groupes. Qu'a-t-on à redécouvrir que les autres ont de bien et que l'on a peut-être ; mais que l'on de ne sait pas utiliser ? C'est un défi qui est celui des jeunes générations, ce n'est plus le mien, mais je pense que c'est le défi qu'elles ont à relever : comment se situer dans une société où les religions orientales, les groupes charismatiques, les évangéliques... ont du succès ? Ce n'est pas un monde incroyant, mais un monde où coexistent de multiples propositions et de multiples formes d’opposition au christianisme : depuis la forme vraiment païenne et athée représentée par le philosophe Michel Onfray - un paganisme assumé et un mépris pour la religion chrétienne, - jusqu'aux gens qui font du zazen, trempent un peu dans le bouddhisme, arrangent à leur sauce la théorie de la métempsychose en croyant que c'est une chance : « J’aurais désiré être musicien. Dans ma vie actuelle cela ne s’est pas réalisé ; mais dans la prochaine vie je le serai. Je pourrai consommer des vies, différentes .» Ce qui est complètement à côté de la tradition bouddhiste ; c'est du bricolage !

Vatican 2 un tournant

Alors, moi, quelle est ma responsabilité ? C'est peut-être de témoigner que Vatican 2 a représenté pour l’église occidentale (je ne sais pas trop pour les autres) un tournant que je crois irréversible. On peut avoir des aspects rétrogrades ; mais je ne crois pas au pur et simple retour en arrière, je crois qu'on progresse. Je constate qu'il y a une rupture de tradition. Dans la liturgie, par exemple, on est dans un flou un peu mou, où chacun fait un peu à sa façon. Donc là, il y a à retrouver un consensus moins mou que celui que l'on a actuellement, sans être enfermé dans une rigidité uniforme. De même, dans la théologie française, il n'y a aucun théologien qui soit marquant. C’est une théologie un peu molle de gens qui sont intelligents mais ne sont pas capables de marquer leur temps, ce qui était le cas dans les années cinquante.

Le modèle occidental n'est plus le modèle dominant

Peut-être que c'est en Amérique que se trouvent les théologiens qui vont marquer, en Amérique ou en Asie. Je pense que, comme pour d'autres aspects, nous assistons à un déclin de l'Europe - et cela va continuer .- On s'en rend très bien compte dans l'ordre dominicain : dans les chapitres généraux de l'ordre dominicain viennent des frères de tous pays. On a commencé à voir apparaître, il y a une quinzaine d'années déjà, le fait que les dominicains du tiers monde étaient plus nombreux que les dominicains du monde occidental ; mais ils continuaient à se situer en disant : « on ne pense pas comme vous ». Lors des derniers chapitres généraux, on a assisté à un autre phénomène qui est je crois très significatif, les dominicains du tiers monde, majoritaires dans l'assemblée, ne se réfèrent plus du tout aux façons de faire des occidentaux, ils disent voilà ce qu'on pense et c'est ça qui passe. On voit donc que le centre de gravité de l'ordre n'est plus en occident.

Vatican 2 n'est pas terminé

Ma conviction, c'est qu’un certain nombre d'intuitions de Vatican 2 ne sont pas encore passées dans les faits. Dans l'ecclésiologie, c'est absolument patent. La constitution sur l’Église avait promu une ecclésiologie de communion, où l'Église est présente dans chacune des églises particulières et les évêques ne sont pas les délégués du Pape ou des sous-préfets exécutant les ordres de Rome. Au niveau ecclésiologique, Paul VI, qui a achevé le Concile, a été le premier à réunir un synode des évêques ; mais c'est le synode lui-même qui a dit : « Nous remettons les conclusions au Saint Père. » Il est sûr que la formation et le mode de choix actuel des candidats à l'épiscopat en fait des gens qui sont tous pleins d'une bonne volonté incontestable ; mais formés dans une obéissance passive par rapport à Rome, au nom d'un slogan qui était devenu une loi dans l'Église d'avant Vatican 2 : « Roma locuta est, causa finita est » [trad de B.M. Une fois que Rome a parlé, la cause est entendue.] Il n’y a qu'à obéir et je peux donner un exemple concret : au Centre national de pastoral liturgique, quand on a vu arriver l'actuel déroulement de la messe on a dit : « Vous avez accumulé toute une série de façons de commencer la messe qui ne pourront pas être vécues de façon vivante » et ils ont répondu : « exécutez d'abord, on discutera ensuite. » Cela fait cinquante ans qu’on obéit et on ne discute plus ! Je crois que le pape actuel, qui vient d'un pays de la périphérie, est tout à fait sensible aux aspects négatifs du centralisme romain et de cette prétention des bureaux romains à régenter l’Église entière. (ils ne sont pas forcément inintelligents, mais ils sont à Rome et ils ne voient que ce qu'ils voient de leur fenêtre romaine.)

François, une autre méthode

Le nouveau pape a adopté pour le synode sur la famille une méthode que je pense sage : faire cela en deux étapes pour permettre qu'il y ait un interlude pendant lequel on pourrait essayer de voir comment, entre les points de vue qui s'étaient opposés, trouver des passerelles. Je ne sais pas ce qui va en sortir, ça c'est clair ; mais je suis sûr que les évêques ne peuvent pas terminer ce synode en n'ayant rien bougé parce que l’Église se couvrirait de ridicule ! Avoir tout ce temps là pour aboutir à dire : « on ne change rien » ! Je pense qu'on peut quand-même en attendre des changements, surtout que notre pape François, lui, est clairement pour qu'on change les choses.

Vatican 2 : une autre lecture de L'Écriture

Il y a un point sur lequel il y a un chantier qui a été entrepris depuis Vatican 2, c'est celui de la connaissance de l'Écriture, de la Bible. Pour bon nombre de chrétiens, Vatican 2 a renouvelé complètement l'approche de la Bible puisqu'il a proposé des lectionnaires liturgiques qui, le dimanche, font lire en trois années les évangiles de Matthieu, Marc et Luc. Donc on a une richesse, une lecture beaucoup plus abondante. C'est ce qu'avait demandé la Constitution conciliaire : « On offrira au peuple de Dieu la majeure partie du contenu de la Bible de façon variée et riche. » Cela fait maintenant cinquante ans qu'on pratique ce système et je crois qu’un certain nombre de chrétiens sont plus familiarisés avec les évangiles qu'ils ne l'étaient avant le Concile Vatican 2 ; mais, pour l'Ancien Testament, ce n’est pas du tout gagné, parce que on en a que des bribes et des petits morceaux qui ne permettent en rien de percevoir la logique des livres bibliques dont ils sont tirés et je suis obligé de constater une chose, en m'impliquant d'ailleurs personnellement dans cette erreur : c'est que depuis Vatican 2 , la plupart des prêtres sont entrés dans la suggestion du Concile qui était de dire : la prédication doit être basée sur l'Écriture et annoncer l'Évangile ; alors depuis cinquante ans on commente les évangiles ; mais peu les passages de Paul ou les passages de l'ancien testament. Il y a là une lacune considérable, je ne dis pas que tout est foutu… le Concile de Trente a mis cent ans à être appliqué, donc on est à mi-chemin. Qu'il y ait des choses qui ne soient pas encore mures, moi ça ne m'inquiète pas ; mais il faut être honnête et dire que ce n'est pas fait. Je m'interroge sur le système liturgique de lecture de l'Écriture avec ces petits bouts de textes qu'on a chaque dimanche. Par ailleurs, une énorme majorité des prédicateurs ne tient aucun compte du fait que, dans ce système, chaque dimanche n'est pas indépendant ; on continue à prêcher comme si chaque dimanche était un monolithe isolé. Il y là une lacune qui est très ennuyeuse pour la formation des chrétiens. Je suis obligé de constater que la logique profonde et le dynamisme de l'ensemble des évangiles, la plupart des chrétiens que je rencontre ne les ont pas perçus, à partir de la liturgie en tous cas. Mais heureusement il existe de nombreux groupes bibliques, et ça avait commencé bien avant le Concile.

Vatican 2, un point d’aboutissement et un point de départ

Ce qui est très intéressant c'est de découvrir que le concile Vatican 2 s’enracine dans le dynamisme de trois mouvements qui n’ont pas fini de porter du fruit.

  1. Il y a le dynamisme du mouvement liturgique, né au XIXe siècle avec Dom Guéranger, avec son intuition qui était une révolution par rapport à la pratique ecclésiale depuis des siècles : « la richesse de la prière liturgique appartient au peuple de Dieu et pas seulement aux ecclésiastiques. »

  2. Il y a le dynamisme du mouvement œcuménique, avec comme figures de proue, Newman, au dix‑neuvième siècle, et le père Congar (qui a commencé par être condamné avant d'être réhabilité après le Concile Vatican 2) au vingtième siècle. Cela a abouti à l'invitation au Concile d'observateurs des autres églises et à un renouveau de la théologie concernant la parole de Dieu (voyez la constitution « Dei verbum »), en partie liée au dialogue avec les églises protestantes.

  3. Le troisième dynamisme est celui de « l’action catholique », née au lendemain de la première guerre mondiale. Elle a fait vivre l’Église d’une façon nouvelle. En effet, elle a mis en valeur la dignité des baptisés, la responsabilité des laïcs. Par ailleurs, la proximité entre aumôniers et laïcs a développé des rapports de fraternité et non plus de supériorité. C’est ainsi préparé une nouvelle approche de la nature de l’Église que les deux constitutions « Lumen gentium » et « gaudium et spes » ont mis en forme.

Je pense que ces trois dynamismes sont loin d’avoir porté tous leurs fruits et c’est sur cette note d’espérance que je voudrais conclure.