Vous êtes ici

Voeux pour une année enfin « nouvelle ».

Bernard GINISTY
© CC0 Creative Commons

 

Nous venons de traverser une période nommée « les fêtes de fin d’année » par l’économie marchande qui structure la liturgie de nos sociétés. Cette expression neutralise la force symbolique et spirituelle de deux événements majeurs pour nos consciences occidentales : la naissance de Jésus et le passage à une nouvelle année. Entre deux « réveillons », nous multiplions des échanges de « vœux » avec nos amis. Ce terme de « vœu » a la particularité ambiguë de désigner à la fois l’engagement d’un être humain dans une relation avec autrui et la militance d’une juste cause, ou bien, à travers l’expression « vœu pieux », un discours totalement déconnecté du moindre engagement concret. Dans un récent ouvrage, le philosophe Stéphane Floccari tente, à la lumière de la vie et des écrits de Nietzche, de nous inviter à une réflexion vitale sur ces vœux de Nouvel An : « Rares sont ceux qui s’autorisent ce jour-là à affirmer un choix véritablement singulier, créateur et original. Le scepticisme et le pessimisme sont souvent de rigueur, comme le résume assez bien Lichtenberg dans ce bon mot passé à la postérité : "Janvier est le mois où l’on offre ses meilleurs vœux à ses amis. Les autres mois sont ceux où ils ne se réaliseront pas". » (Nietzsche et le nouvel an, éd. les Belles Lettres, collection « encre marine », 2017, page 39. Georg Christoph Lichtenberg (1742-1799) est un philosophe, écrivain et physicien allemand dont les Cahiers d’Aphorismes sont passés à la postérité.)

Trop souvent, ces vœux se résument à nous souhaiter ce qui serait finalement la pire des choses : « qu’il ne nous arrive rien » afin que soient pas ébranlés nos conforts intellectuels et matériels, nos habitudes, nos modes de vie. Qu’il s’agisse d’une découverte, d’une rencontre, d’un accident de parcours, d’une intuition spirituelle, « ce qui nous arrive » éveille à des horizons que nos planifications et nos précautions avaient ignorés ou éliminés. Le besoin de sécurité nous pousse à prendre des assurances contre le surgissement de ce qui est Autre. Nous risquons alors de nous fermer l’élargissement de notre conscience et à cet appel lancé jadis à Abraham et qui continue de retentir dans la conscience de tout croyant : « Quitte ce que tu connais pour aller vers ce que tu connais pas. » Les grands moments de notre vie, les crises que nous traversons ne sont pas le fruit de laborieuses constructions d’experts. Cela nous arrive comme une grâce.

L’Évangile qui est au cœur de la vie chrétienne n’est ni un traité de théologie ni un recueil de commandements moraux. Il est, étymologiquement, le récit d’une « bonne nouvelle ». Il n’a rien à voir avec la récitation de catéchismes, la défense d’un ordre institutionnel ou moral ou la construction d’un ego fût-il spirituel. Je ne connais pas de meilleure célébration de l’art de vivre évangélique que les versets du Magnificat. L’exaltation et l’exultation de Marie ne viennent pas de ses conquêtes ou de ses prouesses morales ou religieuses, mais de l’accueil de ce qui lui arrive : une Parole qui se fait chair. Alors « les puissants sont renversés de leur trône et les riches renvoyés les mains vides » (Luc 1, 51-55).

En ce début d’année, c’est donc moins la puissance et la richesse qu’il faut nous souhaiter que de maintenir en nous cette capacité d’accueil à « ce qui nous arrive ». Comme l’écrit Stéphane Floccari : « La « nouvelle année » pourrait peut-être alors, sait-on jamais, enfin devenir une année nouvelle. » (op.cit. page 16)
 

Bernard Ginisty – Chronique du 3 janvier 2018 (RCF)

Rubrique du site: 
Les actualités
Ajouter un commentaire